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Doctolib, IA et données de santé : le scandale que l’État préfère ne pas voir

Analyse

Doctolib, IA et données de santé : le scandale que l’État préfère ne pas voir

En treize ans, un service de prise de rendez-vous est devenu l'un des points de passage du système de soins français, puis européen. À mesure que Doctolib étend ses services vers l'intelligence artificielle clinique, une question se pose : à quelles conditions une infrastructure privée et dominante peut-elle traiter des données de santé lorsqu'une partie de ce traitement s'appuie sur des modèles états-uniens ? La comparaison avec l'État, qui vient de rapatrier ses propres données de santé vers un hébergeur européen, aide à en situer les termes.

Par Rédaction SensPo · 10 juillet 2026 · 23 min de lecture

D'un agenda en ligne à une infrastructure de santé

Doctolib se présente en 2013 comme un outil modeste : un carnet de rendez-vous médicaux en ligne, censé simplifier la relation entre patients et praticiens. Treize ans plus tard, l'objet a changé de nature. L'entreprise revendique environ 50 millions d'utilisateurs en France, près de 90 millions en Europe, et fédère quelque 400 000 professionnels de santé 2Le Club des Juristes, « Doctolib sanctionné pour abus de position dominante », 7 novembre 2025 (parts de marché, revenus 2024, notoriété). En 2024, elle déclare 348 M€ de revenus récurrents, presque entièrement issus des abonnements vendus aux soignants 2Le Club des Juristes, « Doctolib sanctionné pour abus de position dominante », 7 novembre 2025 (parts de marché, revenus 2024, notoriété). La rentabilité, longtemps différée, aurait été atteinte en 2025.

Cette trajectoire illustre le glissement d'un service privé vers une fonction d'infrastructure. La prise de rendez-vous médicale n'est pas un service annexe : c'est un guichet numérique par lequel transite une part croissante de la relation de soin. L'Autorité de la concurrence relève d'ailleurs que la notoriété de la plateforme est devenue « comparable à celle d'Amazon, Netflix ou Google » 2Le Club des Juristes, « Doctolib sanctionné pour abus de position dominante », 7 novembre 2025 (parts de marché, revenus 2024, notoriété). L'entreprise est française par son siège et ses fondateurs, qui demeurent majoritaires, mais son capital a été nourri par des fonds étrangers, notamment l'américain General Atlantic, entré en 2019 aux côtés de Bpifrance, Eurazeo, Kernel et Accel 13CFNews et Wikipédia, tours de table et acquisitions Doctolib (General Atlantic, Bpifrance, Eurazeo ; Dottori 2021, Tanker 2022, Medicus Health mai 2026).

La position de Doctolib sur ses marchés

Parts de marché minimales retenues par l'Autorité de la concurrence (décision du 6 novembre 2025) ; sur la prise de rendez-vous, cette part atteint jusqu'à 90 % selon les années.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « La position de Doctolib sur ses marchés »
Part de marché minimale (%)
Prise de RDV (depuis 2017)50
Prise de RDV (depuis 2022)70
Téléconsultation (depuis 2019)40

Une position dominante, établie puis contestée

Le 6 novembre 2025, l'Autorité de la concurrence a infligé à Doctolib une amende de 4 665 000 € pour abus de position dominante sur les marchés de la prise de rendez-vous en ligne et de la téléconsultation 1Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr. Trois pratiques étaient en cause : des clauses d'exclusivité imposées aux praticiens jusqu'en 2023, une vente liée entre ses deux services, et le rachat en 2018 de son principal concurrent, MonDocteur, jugé destiné à évincer un rival plutôt qu'à renforcer une offre 1Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr. Des documents internes saisis lors de l'enquête exprimaient la volonté de « ne laisser aucun cabinet à la concurrence » 1Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr. L'Autorité relève qu'après ce rachat, l'entreprise a augmenté ses tarifs de 10 à 20 % sans perte de clientèle notable 1Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr.

Détenir une position dominante n'est pas répréhensible en soi ; c'est son exploitation abusive que sanctionne le droit. Doctolib a supprimé les clauses litigieuses dès 2023, conteste toute intention d'éviction et a fait appel 1Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr. La décision marque néanmoins une continuité : la logique de verrouillage éprouvée sur le marché de l'agenda se prolonge aujourd'hui sur un terrain plus sensible, celui de la donnée clinique.

Une proximité assumée avec les pouvoirs publics

La position de Doctolib s'accompagne d'une proximité avec la puissance publique, que l'entreprise ne dissimule pas. Ses déclarations d'activités de lobbying à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique affichent des objectifs explicites, comme « promouvoir une politique de l'hébergement et de la protection des données favorable à l'activité de Doctolib » 14Observatoire des multinationales, « Santé numérique : les inquiétants projets d'Emmanuel Macron et de l'UE » (déclarations de lobbying de Doctolib à la HATVP). L'Observatoire des multinationales la décrit comme « la plus importante licorne française chérie des pouvoirs publics » 14Observatoire des multinationales, « Santé numérique : les inquiétants projets d'Emmanuel Macron et de l'UE » (déclarations de lobbying de Doctolib à la HATVP). Selon Le Canard enchaîné, l'entreprise a consacré en 2025 près de 500 000 euros au lobbying auprès des parlementaires français et environ 300 000 euros auprès des institutions européennes 6Solutions Numériques et Cybersécurité, « Doctolib, données médicales et IA américaine : la plateforme répond », 4 juin 2026 (Evidian, article 28 du RGPD, CNIL non prononcée, sanction IQVIA de mai 2026, lobbying). Ces activités sont légales et déclarées ; les mentionner ne vise qu'à mesurer l'effort déployé pour peser sur le cadre censé encadrer l'entreprise.

L'illustration la plus nette de cette proximité remonte à la campagne vaccinale de 2021. L'État confie alors la prise de rendez-vous à trois plateformes, mais la redirection s'opère très majoritairement vers une seule : selon les requérants qui contestèrent le dispositif, plus de 80 % des centres de vaccination passaient par Doctolib 15Maddyness, « Vaccination : des professionnels de santé mettent en cause le partenariat Doctolib-État », 1er mars 2021 (redirection supérieure à 80 %, propos de Cédric O). Lorsque ce partenariat fut attaqué devant le Conseil d'État au motif de l'hébergement chez AWS, le secrétaire d'État chargé du Numérique, Cédric O, jugea publiquement qu'il n'y avait « pas de quoi être inquiet » 15Maddyness, « Vaccination : des professionnels de santé mettent en cause le partenariat Doctolib-État », 1er mars 2021 (redirection supérieure à 80 %, propos de Cédric O). La juridiction ne suspendit pas le partenariat, estimant que les données de rendez-vous ne constituaient pas, en l'espèce, des données de santé au sens strict 10Conseil d'État, ordonnance du 12 mars 2021, n° 450163, via Solvoxia Avocats et Next (hébergement AWS validé pour la prise de rendez-vous vaccinale, addendum de contestation des demandes non conformes).

Rien de tout cela n'est illégal. Mais l'ensemble mérite d'être noté : un acteur privé dominant, en partie financé par des capitaux étrangers, s'est vu confier une fonction d'infrastructure de santé publique, puis défendre par l'exécutif au moment où sa conformité au regard de la souveraineté des données était contestée. Ce n'est pas la preuve d'une dépendance organisée ; c'est le contexte qui a permis à celle décrite plus loin de s'installer.

Une présence à l'échelle européenne

La notion d'infrastructure critique ne se limite pas au cas français. Doctolib opère en France, en Allemagne, en Italie et aux Pays-Bas, et revendique près de 90 millions d'utilisateurs à l'échelle européenne 9Inria, « Inria et Doctolib s'associent pour la recherche en intelligence artificielle en santé », novembre 2025, mis à jour juin 2026 ; Elastic, fiche client Doctolib (empreinte européenne, quatre pays). Sa croissance s'est nourrie d'acquisitions successives, dont l'italien Dottori en 2021, la société de chiffrement française Tanker en 2022, et le britannique Medicus Health en mai 2026 13CFNews et Wikipédia, tours de table et acquisitions Doctolib (General Atlantic, Bpifrance, Eurazeo ; Dottori 2021, Tanker 2022, Medicus Health mai 2026). Les questions posées par les données de santé françaises se rejouent donc, à des degrés divers, sur plusieurs pays. La dépendance à des modèles d'inférence états-uniens, si elle est avérée en France, vaut mécaniquement pour cette empreinte plus large : le sujet relève autant de la souveraineté européenne que d'un débat national.

L'extension vers l'intelligence artificielle clinique

L'offre de Doctolib s'est élargie par étapes. Le carnet de rendez-vous a donné la téléconsultation en 2019, puis la gestion de cabinet, puis, à partir d'octobre 2024, un « assistant de consultation » fondé sur l'intelligence artificielle : facturé 79 € par mois, il écoute l'échange entre le patient et le soignant, avec l'accord du premier, pour en rédiger automatiquement le compte rendu 3Next, « Doctolib réfute livrer les infos de ses utilisateurs aux grands acteurs de l'IA », 5 juin 2026 (sous-traitants ultérieurs, fourniture de modèle de LLM)5Clubic, « Vos données médicales chez Doctolib transmises aux géants américains ? », 4 juin 2026 (AWS, clés Atos, reconnaissance du risque CLOUD Act). En décembre 2025, un « assistant téléphonique » a été lancé pour absorber une partie des appels des cabinets 12L'Usine Digitale, « Doctolib renforce son offre IA avec un assistant téléphonique », 3 décembre 2025. Début 2026, l'entreprise a porté l'IA directement vers les patients, avec un assistant destiné d'abord aux parents de jeunes enfants 11Le Moniteur des pharmacies, « Doctolib va lancer un assistant médical fondé sur l'IA », 4 novembre 2025 (Doctolib Parents, cinq millions de consultations assistées, avis HAS du 30 octobre 2025). Son président-cofondateur, Stanislas Niox-Chateau, revendiquait fin octobre 2025 « cinq millions de consultations assistées par l'IA » 11Le Moniteur des pharmacies, « Doctolib va lancer un assistant médical fondé sur l'IA », 4 novembre 2025 (Doctolib Parents, cinq millions de consultations assistées, avis HAS du 30 octobre 2025).

Diagramme de flux

Graphique interactif.

Chaque étape apporte un gain d'usage réel : moins de rendez-vous manqués, moins de charge administrative, un accès élargi à l'information. Mais l'accumulation constitue aussi, progressivement, le socle d'une base de données clinique d'une richesse inédite, adossée à une position déjà très large. C'est cette conjonction, des données sensibles réunies par un acteur dominant, qui déplace le débat du terrain concurrentiel vers celui de la souveraineté.

L'inférence, un maillon soumis au droit américain

Une précision technique s'impose. L'hébergement de Doctolib repose sur Amazon Web Services : les données sont stockées sur des serveurs situés dans l'Union européenne, certifiés pour l'hébergement de données de santé, chiffrées en permanence, les clés de déchiffrement étant détenues en France par Evidian, entité du groupe Atos 5Clubic, « Vos données médicales chez Doctolib transmises aux géants américains ? », 4 juin 2026 (AWS, clés Atos, reconnaissance du risque CLOUD Act)6Solutions Numériques et Cybersécurité, « Doctolib, données médicales et IA américaine : la plateforme répond », 4 juin 2026 (Evidian, article 28 du RGPD, CNIL non prononcée, sanction IQVIA de mai 2026, lobbying). Le Conseil d'État avait validé ce dispositif en mars 2021 pour la prise de rendez-vous vaccinale, au motif que les données concernées relevaient de l'identification et de l'agenda, non de la santé au s…

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Sources

1 Autorité de la concurrence, communiqué et décision n° 25-D-06 du 6 novembre 2025, sanction de Doctolib pour abus de position dominante · autoritedelaconcurrence.fr

2 Le Club des Juristes, « Doctolib sanctionné pour abus de position dominante », 7 novembre 2025 (parts de marché, revenus 2024, notoriété)

3 Next, « Doctolib réfute livrer les infos de ses utilisateurs aux grands acteurs de l'IA », 5 juin 2026 (sous-traitants ultérieurs, fourniture de modèle de LLM)

4 Le Canard enchaîné, édition du 2 juin 2026 (allégations sur les transferts de données), rapporté par Next, Clubic et Acuité

5 Clubic, « Vos données médicales chez Doctolib transmises aux géants américains ? », 4 juin 2026 (AWS, clés Atos, reconnaissance du risque CLOUD Act)

6 Solutions Numériques et Cybersécurité, « Doctolib, données médicales et IA américaine : la plateforme répond », 4 juin 2026 (Evidian, article 28 du RGPD, CNIL non prononcée, sanction IQVIA de mai 2026, lobbying)

7 Génération-NT, « Doctolib veut utiliser vos données de santé pour l'IA : voici comment vous y opposer », juillet 2026 (laboratoire d'IA clinique, opposition par défaut)

8 E-Works, « Pourquoi Doctolib utilise l'intelligence artificielle clinique », juillet 2026 (pseudonymisation, méthodologie MR-004)

9 Inria, « Inria et Doctolib s'associent pour la recherche en intelligence artificielle en santé », novembre 2025, mis à jour juin 2026 ; Elastic, fiche client Doctolib (empreinte européenne, quatre pays)

10 Conseil d'État, ordonnance du 12 mars 2021, n° 450163, via Solvoxia Avocats et Next (hébergement AWS validé pour la prise de rendez-vous vaccinale, addendum de contestation des demandes non conformes)

11 Le Moniteur des pharmacies, « Doctolib va lancer un assistant médical fondé sur l'IA », 4 novembre 2025 (Doctolib Parents, cinq millions de consultations assistées, avis HAS du 30 octobre 2025)

12 L'Usine Digitale, « Doctolib renforce son offre IA avec un assistant téléphonique », 3 décembre 2025

13 CFNews et Wikipédia, tours de table et acquisitions Doctolib (General Atlantic, Bpifrance, Eurazeo ; Dottori 2021, Tanker 2022, Medicus Health mai 2026)

14 Observatoire des multinationales, « Santé numérique : les inquiétants projets d'Emmanuel Macron et de l'UE » (déclarations de lobbying de Doctolib à la HATVP)

15 Maddyness, « Vaccination : des professionnels de santé mettent en cause le partenariat Doctolib-État », 1er mars 2021 (redirection supérieure à 80 %, propos de Cédric O)

16 Fairmi (analyse), 2026, « Doctolib, Google, Anthropic : ce que disent vos données médicales » (qualification responsable de traitement ou sous-traitant, article 28 du RGPD)

17 CNIL, consultation publique CNIL et HAS « IA en contexte de soins » (clôturée le 16 avril 2026) et programme de travail 2026 (part des établissements publics recourant à l'IA)

18 Plateforme des données de santé (health-data-hub.fr), Le Monde Informatique et Boursorama, 23 avril 2026 (migration du Health Data Hub de Microsoft vers Scaleway, loi de 2024 sur l'hébergement souverain)

19 Sénat, rapport « Situation et avenir du groupe Atos » ; franceinfo (endettement d'environ 3,65 Md€, chute de l'action, plan de sauvegarde accélérée fin 2024)

20 Comparatifs e-santé (Praticéo, mutuelle-sante.net, informations-pratiques.org), 2026 (alternatives françaises certifiées pour l'hébergement de données de santé : Maiia/Cegedim, Keldoc, Docavenue/Docaposte, LibreRDV)

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