Quand l’Europe ne peut plus offrir l’abondance, elle offre la surveillance
En 1985, Neil Postman opposait deux prophéties. Orwell redoutait ceux qui interdiraient les livres ; Huxley, qu'il ne soit plus nécessaire d'en interdire aucun, faute de lecteurs pour les désirer. Orwell craignait une douleur infligée, Huxley un plaisir administré. Pendant un demi-siècle, l'Europe a paru donner raison à Huxley. Elle commence à donner raison à Orwell, et ce déplacement ne dit rien d'un goût nouveau pour la contrainte : il dit l'épuisement d'une promesse.
Par Rédaction SensPo · 11 juillet 2026 · 21 min de lecture
Le pacte huxleyen
La construction européenne d'après-guerre n'a jamais reposé sur la peur. Elle a reposé sur une offre. Aux peuples sortis de la ruine, elle a proposé un marché tacite : renoncez à la grande politique, aux souverainetés bruyantes, aux passions nationales, et vous recevrez en échange la prospérité, la paix, la circulation et le confort. Ce fut le pacte des Trente Glorieuses prolongé, puis élargi : le supermarché, l'automobile, les vacances au soleil, Erasmus, le vol à bas coût, l'euro dans la poche, la frontière que l'on ne voit plus. Le citoyen européen n'a pas été surveillé ; il a été satisfait.
Ce dispositif relève bien de la logique décrite par Postman 8Neil Postman, *Amusing Ourselves to Death*, 1985 (cadre Huxley / Orwell). Le contrôle huxleyen ne réprime pas, il comble. Il ne censure pas le débat, il le rend superflu en saturant l'attention de biens, de loisirs et de distractions. La dépolitisation n'y est pas imposée par la matraque : elle est obtenue par l'abondance. Tant que la machine à produire du bien-être tournait, la question de la liberté demeurait abstraite, presque désœuvrée. On ne réclame pas de barricades quand le pouvoir d'achat progresse et que les week-ends s'exportent. Le confort tient lieu de consentement.
Cette Europe-là, celle du dividende matériel permanent, a longtemps ressemblé au meilleur des mondes plutôt qu'à la botte : douce, prévenante, gestionnaire. Sa légitimité ne se démontrait pas, elle se consommait. C'est précisément ce socle, et non une doctrine, qui commence à se dérober.
L'épuisement du socle
Le premier signe n'est pas politique, il est comptable. Le rapport remis par Mario Draghi à la Commission européenne le 9 septembre 2024 en donne la mesure la plus autorisée : l'écart de produit intérieur brut entre les États-Unis et l'Union, mesuré aux prix de 2015, est passé d'un peu plus de 15 % en 2002 à près de 30 % en 2023 1Mario Draghi, *L'avenir de la compétitivité européenne*, Commission européenne, 9 septembre 2024. L'ancien président de la Banque centrale européenne attribue l'essentiel de ce décrochage à la productivité, dont environ 70 % de l'écart de revenu par habitant procède, et il résume la trajectoire d'un mot resté célèbre : à défaut de sursaut, une « lente agonie ». La productivité du travail européenne, qui avait convergé jusqu'à 95 % du niveau américain en 1995, est retombée sous les 80 %.
Variation de l'indice de production industrielle au premier trimestre 2026, en points, base 100 en 2021. Source : Eurostat.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Production industrielle : recul depuis 2021 »
Points d'indice
Allemagne
-11.5
Italie
-8.8
Union européenne
-3.9
Espagne
-1.7
France
-0.4
À cette fragilité industrielle s'ajoute une dépendance technologique que le même rapport documente sans détour : seules quatre des cinquante premières entreprises technologiques mondiales sont européennes, et près de 70 % des modèles d'intelligence artificielle fondamentaux ont été développés aux États-Unis depuis 2017 1Mario Draghi, *L'avenir de la compétitivité européenne*, Commission européenne, 9 septembre 2024. L'Europe consomme le numérique qu'elle ne produit pas, et régule les plateformes qu'elle n'a pas su faire naître. Le dividende matériel qui fondait le pacte huxleyen ne disparaît pas d'un coup ; il s'amenuise, trimestre après trimestre, avec une lenteur qui interdit l'alarme mais autorise l'inquiétude.
Quand l'abondance manque, la prévention prend le relais
Voici l'hypothèse centrale de cet article, qu'il faut énoncer avec la prudence causale qu'elle mérite : lorsque la légitimité ne peut plus s'acheter par la prospérité, elle tend à se garantir par le contrôle. Il ne s'agit pas de prêter à quiconque, à Bruxelles ou ailleurs, le projet délibéré d'une société de surveillance. Il s'agit d'observer une corrélation de structure. À mesure que la promesse d'abondance s'affaiblit, on voit proliférer un autre langage, celui de la prévention, de la protection, de la sécurité, de la conformité. Là où le pouvoir offrait des biens, il offre désormais des garanties. Là où il comblait, il prémunit.
Cette bascule a un calendrier. Elle s'est concrétisée, en l'espace de quelques mois, par une accumulation de dispositifs dont chacun se présente comme une réponse raisonnable à un risque réel, mais dont l'addition dessine une architecture inédite. Le portefeuille d'identité numérique européen, la vérification d'âge généralisée, la modération des plateformes, le scan des messageries, le contrôle biométrique aux frontières : autant de briques posées séparément, pour des motifs distincts, et qui composent ensemble un maillage.
Une architecture de la prévention (2024-2027)
Graphique interactif.
Aucune de ces briques n'est illégitime en soi. C'est leur convergence qui interroge, et c'est elle que le reste de cet article s'attache à décrire.
La confiance remplacée par la vérification
Le règlement (UE) 2024/1183, dit eIDAS 2.0, entré en vigueur le 20 mai 2024, impose à chacun des vingt-sept Éta…
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1Mario Draghi, L'avenir de la compétitivité européenne, Commission européenne, 9 septembre 2024.
2Agence internationale de l'énergie, Electricity 2026, analyse des prix (moyennes 2024) ; Eurostat, prix de l'électricité pour les consommateurs industriels (corroboration du niveau européen).
3Baromètre industriel de l'État 2025, ministère chargé de l'Industrie, publié le 29 mars 2026 (solde net des ouvertures et fermetures de sites) ; lettre ouverte des fédérations européennes d'industries électro-intensives, rapportée par l'AFP et Connaissances des énergies, 5 février 2026 (chiffre d'emplois, source intéressée) ; La Fabrique de l'Industrie (part de l'industrie dans le PIB).
4Règlement (UE) 2024/1183 (eIDAS 2.0), Journal officiel de l'Union européenne, 30 avril 2024.
5Commission européenne, communiqué sur le déploiement de l'application de vérification de l'âge, 29 avril 2026.
6Commission européenne, décision de sanction au titre du DSA à l'encontre de X, 5 décembre 2025.
7HowTheyVote.eu, scrutin du 9 juillet 2026 (référence C10-0178/2026 : rejet 314 pour, 276 contre, 17 abstentions ; position amendée 276 pour, 286 contre, 30 abstentions), d'après les procès-verbaux du Parlement européen ; Euronews, 10 juillet 2026 ; Next, 9 juillet 2026 ; vote de procédure d'urgence du 7 juillet 2026 (331 pour, 304 contre, 11 abstentions) ; avis du service juridique du Conseil de l'Union européenne, juin 2026.
9Présidence danoise du Conseil de l'Union européenne (2025), compromis dit « danois » sur le règlement CSAR ; Bloomsbury Intelligence and Security Institute, sur les crédits danois (160 millions de couronnes) alloués à la sécurité en ligne des mineurs, février 2026.
10Online Safety Amendment (Social Media Minimum Age) Act 2024 (Australie), sanction royale le 10 décembre 2024, entrée en vigueur le 10 décembre 2025 ; eSafety Commissioner et Department of Infrastructure (sanctions jusqu'à 49,5 millions de dollars australiens).
11Online Safety Act 2023 (Royaume-Uni) ; Ofcom, application des obligations de vérification de l'âge depuis juillet 2025.
12Cour suprême des États-Unis, Free Speech Coalition v. Paxton, 27 juin 2025 (validation de la vérification d'âge texane pour les sites pornographiques) ; refus de suspendre la Texas App Store Accountability Act (SB 2420), 6 juillet 2026 ; invalidations d'autres lois d'États au nom du Premier Amendement (ex. Utah) ; rapport de la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis sur le DSA.