2027, l'année du puzzle. Le macronisme ou le costume du mauvais rôle
À un an de la présidentielle de 2027, la France politique ressemble moins à un champ de bataille qu’à un puzzle renversé. Le Rassemblement national domine les intentions de vote, mais cette apparente clarification masque une fragmentation inédite : gauche éclatée, droite prise en étau, centre sans héritier naturel, majorité sortante sans parti véritable. Le macronisme avait promis de dépasser les vieux clivages ; il a surtout révélé le vide qu’ils laissaient derrière eux. Reste désormais à savoir si 2027 recomposera le paysage, ou consacrera définitivement sa dispersion.
Par Rédaction SensPo · 28 avril 2026 · 65 min de lecture
Résumé exécutif
La thèse de cet article tient en une phrase : Emmanuel Macron a voulu dépasser les partis, il a surtout révélé leur vide et accéléré leur dispersion. Tout le reste, à un an de l'élection présidentielle de 2027, en découle.
À première vue, le paysage français paraît contradictoire. Pour la première fois depuis 1988, plusieurs sondages installent un favori durable au-dessus de 30 % d'intentions de vote au premier tour, ce qui devrait suggérer un système politique simplifié. Mais le reste du paysage est plus fragmenté qu'à aucun moment des deux décennies écoulées : cinq Premiers ministres en moins de deux ans depuis la dissolution de juin 2024, une gauche divisée entre une primaire « unitaire » sans LFI ni Glucksmann ni PCF, une droite contrainte à la surenchère sécuritaire pour exister entre le RN et le centre, un camp présidentiel sortant sans parti structuré pour organiser sa succession, un Rassemblement national qui n'apparaît stable que parce que tout le reste s'est défait autour de lui.
La contradiction n'est qu'apparente. Le favori durable et la fragmentation extrême sont les deux faces d'un même phénomène : ce que Peter Mair appelait dès 2013 le « vide » des démocraties européennes, c'est-à-dire le retrait simultané des partis vers l'État et des citoyens hors de la vie politique. Le macronisme n'a pas créé ce vide. Il l'a exploité en 2017 par une captation systématique des cadres réformistes et libéraux, il l'a accéléré pendant dix ans en gouvernant sans parti, il en hérite aujourd'hui sous la forme d'une dispersion durable que ses successeurs potentiels ne savent pas recomposer.
Pour le dire avec la phrase de Raoul Volfoni dans Les Tontons flingueurs, prononcée par Bernard Blier en 1963 : « Aux quatre coins de Paris qu'on va le retrouver, éparpillé par petits bouts, façon puzzle. » La vie partisane française a été, depuis 2017, dispersée façon puzzle. La présidentielle de 2027 décidera si quelqu'un peut encore en refaire une image cohérente, ou si les électeurs concluront que le puzzle lui-même n'a plus vocation à représenter la même image.
Note méthodologique
L'analyse qui suit combine quatre niveaux d'assertion, signalés explicitement ou par le contexte :
Fait établi : éléments documentés par des sources institutionnelles primaires (résultats électoraux officiels, décisions de justice publiées, calendrier constitutionnel, textes de loi avec numéro et date, sondages publiés par des instituts conformes aux règles de la Commission des sondages).
Lecture analytique : interprétation argumentée des faits, mobilisant la science politique, la sociologie électorale ou l'analyse institutionnelle, sans prétention prédictive.
Inférence raisonnée : projection plausible à partir des tendances observables, avec marge d'incertitude assumée.
Pari éditorial : prise de position argumentée, défendable mais discutable, signalée comme telle. La thèse du « costume du mauvais rôle » entre dans cette catégorie.
Les sondages présidentiels à un an du scrutin sont, en France, peu prédictifs. Depuis 1995, les favoris pré-campagne ne l'ont emporté que dans la moitié des cas, et aucun sondage n'a correctement prédit l'ordre d'arrivée du premier tour. Cette analyse les utilise donc comme indicateurs de tendance, non comme prophétie. Les chiffres précis, les références juridiques (lois numérotées, articles, décisions juridictionnelles) et les dates institutionnelles sont en revanche traités au statut de fait établi.
Les références bibliographiques, autant que possible, indiquent l'éditeur, l'année et la page. Les sondages cités précisent l'institut, le commanditaire, la date du terrain, la taille de l'échantillon et la méthode d'enquête, conformément aux pratiques exigibles.
I. Une présidentielle d'après-règne : ce que dit la séquence 2024-2026
Il y a des fins de règne qui organisent leur succession. Il y en a d'autres qui révèlent, au moment même où elles s'achèvent, la profondeur du désordre qu'elles avaient provisoirement masqué. La fin du second quinquennat d'Emmanuel Macron appartient à cette seconde catégorie.
L'article 6 de la Constitution, dans sa rédaction issue de la loi constitutionnelle n° 2008-724 du 23 juillet 2008, dispose que « nul ne peut exercer plus de deux mandats consécutifs ». Emmanuel Macron, élu en 2017 puis réélu en 2022, ne peut donc se présenter en 2027. Le scrutin se tiendra entre vingt et trente-cinq jours avant l'expiration du mandat en cours, soit selon toute vraisemblance entre le 11 avril et le 2 mai 2027 (Fait établi).
Mais le calendrier institutionnel ne dit que la mécanique. Il ne dit rien du paysage. Or la séquence 2024-2026 a déjà livré plusieurs verdicts politiques.
La dissolution de juin 2024 et ses conséquences
Le 9 juin 2024 au soir, à la suite de la victoire du Rassemblement national aux élections européennes (31,4 % pour la liste Bardella, contre 14,6 % pour la liste Hayer), le président de la République a annoncé la dissolution de l'Assemblée nationale, sur le fondement de l'article 12 de la Constitution. C'était la sixième dissolution de la Cinquième République et la première en cours d'un quinquennat depuis l'inversion du calendrier électoral en 2002 (Fait établi).
Les législatives anticipées des 30 juin et 7 juillet 2024 ont produit une assemblée fragmentée en trois blocs principaux, sans majorité absolue ni majorité relative consolidée. Au comptage du soir du second tour, les chiffres usuellement retenus sont les suivants :
le Nouveau Front populaire (LFI, PS, Les Écologistes, PCF) avec environ 182 sièges, soit le premier bloc ;
Ensemble pour la République (Renaissance, MoDem, Horizons, UDI) avec environ 168 sièges, soit le deuxième ;
l'alliance Rassemblement national + Union des droites pour la République (Ciotti) avec 143 sièges ;
Les Républicains canal historique avec environ 47 sièges (Fait établi, source : Ministère de l'Intérieur, résultats officiels du 7 juillet 2024).
Une fois les onze groupes parlementaires constitués au Journal officiel le 19 juillet 2024, les chiffres ont légèrement évolué selon les apparentements et les regroupements (LFI-NFP 72, Socialistes et apparentés 66, Écologiste et social 38, GDR 17, soit environ 193 députés pour la coalition de gauche au sens large ; Ensemble pour la République, Démocrates, Horizons formant environ 162 députés ; Droite républicaine 47 ; Rassemblement national 123 plus 3 apparentés ; Union des droites pour la République 16). La répartition exacte varie selon que l'on retient les groupes parlementaires officiels ou la déclaration d'appartenance électorale, et selon les évolutions ultérieures liées à la chute des gouvernements Barnier et Bayrou.
Cette configuration a entraîné la succession la plus rapide de Premiers ministres sous la Cinquième République :
Élisabeth Borne, du 16 mai 2022 au 9 janvier 2024 ;
Gabriel Attal, du 9 janvier au 5 septembre 2024, démission acceptée le 16 juillet, gestion des affaires courantes jusqu'à Barnier ;
Michel Barnier, du 5 septembre au 5 décembre 2024, censuré le 4 décembre 2024 sur le projet de loi de financement de la Sécurité sociale ;
François Bayrou, du 13 décembre 2024 au 9 septembre 2025, premier gouvernement de la Cinquième République à perdre un vote de confiance (364 voix contre, 194 pour, le 8 septembre 2025) ;
Sébastien Lecornu I, du 9 septembre au 6 octobre 2025, démissionnaire après désaccord sur la composition gouvernementale ;
Sébastien Lecornu II, depuis le 10 octobre 2025, neuvième gouvernement sous la présidence Macron (Fait établi).
Cette séquence de cinq Premiers ministres en moins de deux ans, dont deux renversements parlementaires successifs, constitue le démenti empirique le plus net possible à la thèse d'un présidentialisme intégral capable de produire une stabilité durable hors d'une majorité absolue acquise au scrutin (Lecture analytique).
La séquence électorale et judiciaire
Les municipales des 15 et 22 mars 2026 ont confirmé trois lignes de force : la résistance des sortants quel que soit leur camp, la consolidation territoriale du Rassemblement national, la percée locale de La France insoumise dans plusieurs grandes villes. Le RN passe de neuf mairies de plus de 3 500 habitants en 2020 à 57 en 2026, et son groupe d'élus locaux est multiplié par près de quatre, passant de 827 à 3 121 conseillers municipaux. Le score reste limité dans le maillage communal d'ensemble (5 % des villes de plus de 100 000 habitants), mais l'enracinement est désormais une réalité documentée, plus une promesse (Fait établi).
À droite, Bruno Retailleau a été désigné candidat des Républicains par les adhérents le 19 avril 2026, avec 73,8 % des suffrages exprimés sur 60 % de participation, soit moins de la moitié du corps des adhérents. À gauche, une primaire dite « unitaire » a été annoncée pour le 11 octobre 2026, à laquelle ne participeront ni La France insoumise, ni Raphaël Glucksmann (Place publique), ni le Parti communiste. Au centre, Édouard Philippe, réélu maire du Havre, est crédité par plusieurs instituts d'une dynamique de second tour qui le présente comme le seul candidat capable, en l'état des sondages, de battre le candidat du Rassemblement national au second tour (Fait établi).
Au-dessus de cet édifice, une décision attendue le 7 juillet 2026 : la cour d'appel de Paris doit rendre son arrêt dans l'affaire des assistants parlementaires européens du Front national. Marine Le Pen, condamnée en première instance le 31 mars 2025 à quatre ans de prison dont deux ferme sous bracelet électronique, 100 000 euros d'amende et cinq ans d'inéligibilité avec exécution provisoire, joue dans cette décision sa quatrième candidature à la présidentielle. Le parquet général a requis, le 3 février 2026, cinq ans d'inéligibilité, mais sans exécution provisoire, ce qui ouvrirait, le cas échéant, la voie à un pourvoi en cassation suspensif et donc à une candidature en 2027 (Fait établi).
Intentions de vote au premier tour de la présidentielle 2027 (printemps 2026)
Sources principales : Elabe pour La Tribune Dimanche, terrain du 11 au 13 mars 2026, échantillon 1 502 inscrits, méthode des quotas, marge d'erreur ±2,5 points. Odoxa pour Public Sénat et la presse régionale, terrain du 18 au 20 mars 2026, échantillon 1 005 personnes. OpinionWay-CNews, vagues d'avril 2026. Fourchettes croisées par institut.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Voir les données
Données du graphique « Intentions de vote au premier tour de la présidentielle 2027 (printemps 2026) »
Fourchette basse (% intentions de vote)
Fourchette haute (% intentions de vote)
J. Bardella (RN)
34
38
É. Philippe (Horizons)
20.5
25.5
R. Glucksmann (Place publique)
11
12.5
J.-L. Mélenchon (LFI)
10
13
G. Attal (Renaissance)
9
11.5
B. Retailleau (LR)
7
10
M. Tondelier (Les Écologistes)
4
5
Frédéric Micheau, directeur des études politiques d'OpinionWay, le résume ainsi en avril 2026 : Jordan Bardella atteint des niveaux d'intentions de vote inédits depuis François Mitterrand en 1988. Ces niveaux n'ont, en revanche, aucune valeur prédictive automatique. En avril 2021, plusieurs instituts plaçaient déjà Marine Le Pen en tête à un an du scrutin, certains à 27 % contre 26 % à Emmanuel Macron, devant ensuite être démentis par le résultat du premier tour de 2022 où Marine Le Pen obtint 23,15 % contre 27,84 % à Emmanuel Macron (Fait établi).
La donnée saillante n'est pas le score absolu de Bardella. Elle est l'écart, et la stabilité de cet écart, entre une force unifiée et un reste fragmenté.
II. La fin d'un cycle ouvert en 2017
L'élection de 2017 fut souvent décrite comme une rupture. Elle le fut, mais sans doute moins par l'émergence d'un monde nouveau que par l'effondrement simultané des structures anciennes.
Le Parti socialiste sortait fracturé du quinquennat Hollande. Son candidat Benoît Hamon obtenait, le 23 avril 2017, 6,36 % des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle, soit une perte de plus de 22 points par rapport à François Hollande au premier tour de 2012 (28,63 %). La droite républicaine, minée par l'affaire Fillon, avait raté une élection qui semblait pourtant lui être promise par la mécanique de l'alternance : François Fillon obtenait 20,01 % au premier tour, contre 27,18 % à Nicolas Sarkozy en 2012. Le Front national, malgré sa qualification au second tour pour la deuxième fois en quinze ans (21,30 % pour Marine Le Pen au premier tour, 33,90 % au second), restait perçu comme une force d'opposition structurelle, incapable de franchir le seuil ultime de crédibilité présidentielle (Fait établi, source : Conseil constitutionnel, décisions des 26 avril et 10 mai 2017).
Emmanuel Macron a surgi alors, moins comme l'architecte d'un ordre nouveau que comme le bénéficiaire stratégique d'une double crise : crise de la gauche de gouvernement, crise de la droite de gouvernement. Sa force fut d'avoir compris avant les autres que le système partisan français était déjà fissuré ; sa victoire ne créa pas l'effondrement, elle l'accéléra, l'organisa et l'exploita (Lecture analytique).
Cette intuition stratégique a structuré les dix années qui ont suivi. Le macronisme s'est construit comme une entreprise de captation. À gauche, il a absorbé les réformistes, les sociaux-libéraux, les hauts fonctionnaires européens qui ne croyaient plus au Parti socialiste : Jean-Yves Le Drian, Manuel Valls, Bruno Le Maire, Édouard Philippe, et plus tard Élisabeth Borne. À droite, il a attiré les libéraux, les modérés, les gestionnaires, les élus locaux désireux de rester du côté du pouvoir. Au centre, il a remplacé les partis existants (UDI, MoDem, Radicaux) par une machine présidentielle ordonnée autour d'un homme.
Reports de voix présidentielle 2017 vers 2022 : l'érosion macroniste, la captation Mélenchon, l'extension Le Pen
Source : Ipsos Sopra Steria pour France Télévisions / Radio France / France 24 / Public Sénat / LCP-AN / Le Parisien, enquête électorale 1er tour 2022, terrain du 6 au 9 avril 2022, échantillon 4 000 inscrits, méthode des quotas. Pourcentages des électeurs de chaque candidat 2017 ayant voté pour les principaux candidats 2022.
Graphique interactif.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. La captation initiale de 2017 a été partiellement contrecarrée d'élection en élection : Emmanuel Macron a perdu 11 % de son électorat de 2017 vers l'abstention en 2022, 5 % vers Mélenchon, 5 % vers Pécresse. À l'inverse, la solidité Le Pen est documentée : 76 % de fidélité de 2017 à 2022, et un report Zemmour majoritairement réabsorbé en 2024 et 2026. La cassure la plus brutale est celle de la gauche de gouvernement : 42 % des électeurs Hamon 2017 votent Mélenchon en 2022, le PS-Hidalgo n'en récupère que 12 %.
Cette captation initiale a produit une efficacité électorale réelle. Elle a aussi empêché la constitution d'une véritable culture politique collective. Le macronisme a été un pouvoir avant d'être un parti, une méthode avant d'être une doctrine, une coalition de gouvernement avant d'être une famille idéologique. C'est cette faiblesse fondatrice qui apparaît aujourd'hui (Lecture analytique).
III. Le macronisme ou l'État sans parti
La singularité du macronisme tient à son rapport presque organique à l'État. Emmanuel Macron n'a jamais seulement dirigé une majorité : il a installé une forme de présidentialisme intégral, dans lequel le centre de gravité politique ne se trouvait ni au Parlement, ni dans le parti présidentiel, ni dans une coalition structurée par des conventions, mais à l'Élysée.
Cette verticalité a longtemps été présentée comme une force. Dans une France fatiguée des appareils, des congrès, des synthèses partisanes et des compromis laborieux, l'idée d'un pouvoir rapide, rationnel, technocratique, presque jupitérien, a séduit. Elle correspondait à l'imaginaire du moment : gouverner contre les blocages, moderniser contre les rentes, réformer contre les immobilismes. La séquence législative initiale du quinquennat est, à cet égard, dense : ordonnances dites « Pénicaud » (ordonnances n° 2017-1385 à 2017-1389 du 22 septembre 2017) sur le marché du travail ; suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune et création de l'impôt sur la fortune immobilière par la loi de finances n° 2017-1837 du 30 décembre 2017 ; loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » réformant la formation et l'apprentissage (Fait établi).
Mais à mesure que le temps a passé, cette verticalité s'est transformée en solitude institutionnelle. Le président a dominé son camp sans le structurer. Il a affaibli les oppositions sans les remplacer. Il a gouverné depuis le sommet sans produire d'enracinement durable dans le pays.
La séquence des crises (2018-2024) : un test grandeur nature
L'usure de la verticalité macroniste se mesure mieux à travers les cinq crises majeures qu'elle a dû affronter, et qui constituent autant de tests grandeur nature.
D'abord, la crise des « gilets jaunes », à partir du 17 novembre 2018. Déclenchée par l'augmentation de la taxe carbone sur les carburants et par un ressentiment plus large contre le pouvoir, elle a duré plus d'un an, conduit à la suspension de la hausse, puis à l'organisation du Grand débat national entre janvier et mars 2019. Sa principale leçon politique fut l'absence d'intermédiaires : ni les syndicats, ni les partis, ni les associations n'ont pu jouer le rôle de médiation que les corps intermédiaires assuraient traditionnellement (Fait établi, Lecture analytique).
Ensuite, la pandémie de Covid-19, à partir de mars 2020. Elle a justifié, pendant deux ans, une concentration du pouvoir présidentiel sans précédent en temps de paix : conseils de défense sanitaire, état d'urgence sanitaire (loi n° 2020-290 du 23 mars 2020), passe sanitaire puis vaccinal (loi n° 2021-1040 du 5 août 2021, loi n° 2022-46 du 22 janvier 2022). Cette gestion a renforcé l'image d'un président omnicompétent, mais a aussi renforcé la défiance envers les médiations partisanes, perçues comme superflues (Lecture analytique).
Troisièmement, la réforme des retraites de 2023. Adoptée par la loi n° 2023-270 du 14 avril 2023, après recours à l'article 49 alinéa 3 de la Constitution le 16 mars, elle a porté l'âge légal de départ à 64 ans. Elle a été marquée par quatorze journées de mobilisation interprofessionnelle entre janvier et juin 2023, et par une absence persistante de soutien populaire (Fait établi).
Quatrièmement, la crise agricole de janvier-février 2024. Elle a révélé une nouvelle catégorie de mécontentement, organisée hors des syndicats traditionnels, et révélatrice de la difficulté du pouvoir à formuler une réponse politique stable à des demandes contradictoires (revenus, normes environnementales, accords commerciaux).
Cinquièmement, la séquence post-dissolution depuis juin 2024, déjà documentée, qui a démontré l'incapacité du présidentialisme intégral à fonctionner sans majorité absolue.
Ces cinq crises partagent un point commun : elles ont toutes mis en lumière l'absence de relais structurés entre l'Élysée et la société. Le parti présidentiel n'a pas joué le rôle d'amortisseur que jouait le RPR, le PS ou même l'UDF dans les décennies précédentes. La verticalité, en l'absence de courroies de transmission, a produit ses propres impasses (Lecture analytique).
Le diagnostic Mair appliqué à la France
Le politologue irlandais Peter Mair, dans Ruling the Void: The Hollowing of Western Democracy (Verso, 2013), a formulé avant tout le monde le diagnostic qui éclaire le moment français : « the age of party democracy has passed » (Mair, 2013, p. 1). Sa thèse, fondée sur quarante ans de comparaisons européennes, est triple. Premièrement, les partis politiques ont quitté la société civile pour s'installer dans l'État, devenant des « cartel parties » professionnels coupés de leur base. Deuxièmement, les citoyens se sont retirés simultanément, dans l'abstention, le scepticisme ou le vote protestataire. Troisièmement, ce double retrait a ouvert un « vide » dans lequel se sont installées des institutions non démocratiques (juridictions constitutionnelles, banques centrales, agences européennes), ce que Mair résume par la formule provocatrice : « judges + NGOs = democracy » (Mair, 2013, p. 99).
Le macronisme français peut être lu comme une réponse française paradoxale à ce diagnostic. D'un côté, il a accéléré le retrait des partis : il a vidé le PS et LR de leurs cadres, sans construire à leur place un nouveau parti structuré. De l'autre, il a renforcé le pouvoir des institutions non partisanes : Conseil constitutionnel (saisi systématiquement sur les grandes lois), Conseil d'État (content…
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