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Board of Peace : quand la reconstruction devient un business

Analyse

Board of Peace : quand la reconstruction devient un business

Créé par Donald Trump et adossé à une résolution de l’ONU, le Board of Peace prétend superviser la reconstruction de Gaza et promouvoir la paix mondiale. L’examen détaillé de sa composition, de ses mécanismes de gouvernance et de ses conflits d’intérêts révèle pourtant une toute autre réalité : une structure dominée par des investisseurs immobiliers, dépourvue de toute légitimité palestinienne, et largement étrangère aux standards internationaux de la reconstruction post-conflit.

Par Rédaction SensPo · 8 mars 2026 · 51 min de lecture

RÉSUMÉ EXÉCUTIF (lecture 5 minutes)

Thèse centrale

Le 19 février 2026, Donald Trump a réuni au siège de l'Institut américain de la Paix, rebaptisé à son nom, la première session de son "Board of Peace". Présenté comme l'organe international le plus ambitieux de l'Histoire, ce conseil censé reconstruire Gaza et apporter la paix mondiale ressemble, à l'examen des CV de ses membres, à un conseil d'administration d'un fonds d'investissement immobilier coiffé d'un vernis diplomatique. Aucun Palestinien n'y siège. Aucun expert en reconstruction post-conflit n'y figure. Aucune démocratie occidentale majeure n'en est membre. En revanche, on y trouve le gendre du président, deux milliardaires de l'immobilier pro-israéliens, l'architecte de la guerre d'Irak, le patron de la FIFA et un entrepreneur cyber issu du renseignement militaire israélien.

Le casting en un coup d'oeil

L'Executive Board du Board of Peace se compose de sept membres nommés par Trump le 17 janvier 2026 : Marco Rubio (Secrétaire d'État), Steve Witkoff (envoyé spécial), Jared Kushner (gendre et promoteur immobilier), Tony Blair (ancien Premier ministre britannique), Marc Rowan (PDG d'Apollo Global Management, fortune estimée à 8,8 milliards de dollars), Ajay Banga (président de la Banque mondiale) et Robert Gabriel (conseiller adjoint à la sécurité nationale). Le Gaza Executive Board, chargé de la gestion opérationnelle du territoire, y ajoute notamment Yakir Gabay (milliardaire immobilier israélo-chypriote, 4,1 milliards de dollars de fortune), Hakan Fidan (ministre des Affaires étrangères turc), Reem Al-Hashimy (ministre émiratie), Sigrid Kaag (diplomate néerlandaise) et Liran Tancman (entrepreneur cyber israélien, ancien du renseignement militaire).

Chiffres structurants

IndicateurDonnée
Fortune cumulée Rowan + Gabay~13 milliards $
Actifs sous gestion d'Apollo (Rowan)785 milliards $
Portfolio immobilier Aroundtown (Gabay)~30 milliards €
Coût estimé de reconstruction de Gaza70 milliards $
Promesses de dons annoncées7 milliards $ (soit 10%)
Contribution FIFA (Infantino)2,5 millions $
Membres fondateurs (sur 62 invités)25 pays
Pays du G7 membres0
Palestiniens au Board of Peace0
Cotisation pour rester membre après 3 ans1 milliard $

Le paradoxe fondamental

Trump qualifie Gaza de "great location" et de "beautiful piece of property". Kushner présente un "master plan" avec 180 tours en front de mer, des data centers et des resorts de luxe, conçu sans aucune consultation des Palestiniens. Les urbanistes qualifient ce plan de "Vegas-ification" de Gaza. On reconstruit un territoire dévasté par deux ans de guerre comme on lance une opération de promotion immobilière à Dubaï. Le Board of Peace n'est pas un organe de paix : c'est un véhicule de restructuration d'actifs avec un drapeau américain dessus.


Introduction : quand la paix est une marque déposée

Le 22 janvier 2026, en marge du Forum économique mondial de Davos, Donald Trump a présidé la cérémonie de signature de la charte fondatrice du Board of Peace, un organisme international d'un genre inédit. Créé par déclaration présidentielle, adossé à la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations Unies, ce conseil se voit confier la supervision du cessez-le-feu à Gaza, la reconstruction du territoire et, selon les termes de sa charte, la promotion de la paix dans le monde entier.

L'ambition affichée est considérable. Trump lui-même l'a décrit comme "the most consequential International Body in History". Moins d'un mois plus tard, le 19 février 2026, la session inaugurale au US Institute of Peace de Washington a réuni des représentants de plus de 40 pays. Le président américain a annoncé 10 milliards de dollars de contribution américaine et 7 milliards de promesses des pays membres.

Pourtant, derrière la mise en scène, la composition de cet organisme raconte une tout autre histoire. Une analyse systématique des parcours professionnels, des réseaux d'affaires et des liens financiers de ses membres révèle un tableau qui relève moins de la diplomatie multilatérale que du capital-investissement géopolitique.

Chronologie du Board of Peace

DateÉvénementSource
Nov. 2025Résolution 2803 du Conseil de sécurité de l'ONU : autorisation du Board of Peace pour la transition à GazaNations Unies, CSNU
15 jan. 2026Trump annonce la création du Board of PeaceMaison Blanche, communiqué
17 jan. 2026Annonce des 7 membres de l'Executive Board et des 11 membres du Gaza Executive BoardBoard of Peace (compte X officiel)
22 jan. 2026Signature de la charte fondatrice à Davos (Forum économique mondial). Kushner présente le "Master Plan". ~20 pays représentésAP, Times of Israel, ABC News
29 jan. 2026Publication de la liste officielle des 26 pays fondateursAnadolu Agency, Board of Peace (X)
19 fév. 2026Session inaugurale au US Institute of Peace, Washington. 47 pays représentés (27 membres, 20 observateurs). Trump annonce 10 Mds$ US + 7 Mds$ pays membresAxios, Haaretz, WRAL/AP

Profils professionnels des membres de l'Executive Board du Board of Peace

Répartition par secteur d'activité principal des 7 membres de l'Executive Board

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Profils professionnels des membres de l'Executive Board du Board of Peace »
Nombre de membres
Finance / Immobilier2
Politique US (administration Trump)3
Diplomatie / OI1
Politique étrangère (Blair)1

Partie I : Le casting - qui siège au Board of Peace ?

1.1 L'Executive Board : un cercle trumpien

L'Executive Board constitue l'organe décisionnel du Board of Peace. Ses sept membres, nommés directement par Trump, forment le noyau dur de l'appareil. La charte confère au président américain une présidence sans limite de durée, un droit de veto exclusif sur toutes les décisions, le pouvoir de nommer son successeur et l'autorité de créer ou dissoudre tout organe subsidiaire. Le Board of Peace n'est donc pas, au sens classique du terme, un organisme multilatéral : c'est une structure personnelle adossée à un habillage international.

Examinons les profils.

Donald J. Trump, président à vie. Le président des États-Unis cumule sa fonction exécutive avec la présidence du Board of Peace, fonction qu'il a indiqué vouloir conserver après la fin de son mandat présidentiel. Cette confusion des rôles est sans précédent dans l'histoire des organisations internationales. Aucune institution multilatérale existante ne confie sa présidence à vie à un chef d'État en exercice disposant d'un droit de veto absolu. Trump a qualifié Gaza de "big real estate site" et a déclaré : "I'm a real estate person at heart. And it's all about location. And I said, look at this location on the sea. Look at this beautiful piece of property" (discours de Davos, 22 janvier 2026, transcription Democracy Now!).

Jared Kushner, gendre-architecte. Le profil le plus révélateur du Board of Peace est celui de Jared Kushner. Le gendre de Trump est un promoteur immobilier de formation, héritier de Kushner Companies, un empire immobilier familial basé dans le New Jersey. Son expérience en diplomatie se résume au "plan de paix" pour le Moyen-Orient présenté en 2020, unanimement rejeté par les Palestiniens. C'est pourtant lui qui a dévoilé à Davos le "master plan" pour Gaza : sept diapositives montrant des tours en front de mer, des data centers, des resorts touristiques et des zones industrielles. Les visuels, générés par intelligence artificielle et titrés "New Gaza" et "New Rafah", ont été présentés devant un parterre d'investisseurs et de chefs d'État (ABC News, 22 janvier 2026).

Kushner a déclaré vouloir appliquer les "principes de l'économie de marché libre" à la reconstruction. Il a parlé de "catastrophic success" et promis "amazing investment opportunities". Sa présentation prévoit 100 000 logements, 180 tours en bord de mer, un port, un aéroport et un PIB de 10 milliards de dollars d'ici 2035. Aucune consultation des Palestiniens n'a été menée. Le professeur Ali A. Alraouf, spécialiste de l'urbanisme, a qualifié cette approche de "Vegas-ification de Gaza", notant que le plan crée "des communautés fermées conçues pour une classe économique spécifique, plutôt qu'un tissu urbain organique servant la population locale".

Détail supplémentaire : en 2017, la branche immobilière d'Apollo Global Management, le fonds de Marc Rowan (autre membre du Board), a accordé un prêt de 184 millions de dollars à Kushner Companies pour refinancer un gratte-ciel à Chicago. Les liens financiers entre membres du Board sont donc antérieurs à leur nomination.

Marc Rowan, le milliardaire de Wall Street. Co-fondateur et PDG d'Apollo Global Management, l'un des plus grands fonds d'investissement alternatifs au monde avec 785 milliards de dollars d'actifs sous gestion, Rowan est devenu PDG en 2021 après la démission de Leon Black, contraint de quitter ses fonctions en raison de ses liens avec Jeffrey Epstein. La publication des dossiers Epstein a par ailleurs révélé que Rowan lui-même était resté en contact avec Epstein entre 2013 et 2016. Avant Apollo, Rowan a travaillé chez Drexel Burnham Lambert, la banque d'investissement de Michael Milken qui a fait faillite en 1990 dans le sillage du plus grand scandale financier de son époque.

Rowan a été interviewé pour le poste de Secrétaire au Trésor de Trump en novembre 2024 et a donné 1 million de dollars à Trump Victory en 2020. Il préside le conseil d'administration de l'UJA-Federation of New York (la plus grande organisation philanthropique juive locale au monde) et est vice-président de Darca, le plus grand réseau éducatif d'Israël avec 53 écoles. Après le 7 octobre 2023, il s'est engagé activement dans la lutte contre ce qu'il qualifie d'antisémitisme sur les campus américains, appelant à "exiger un prix" pour les manifestations pro-palestiniennes. Il a mené campagne pour la démission de la présidente de l'Université de Pennsylvanie.

Lors de la session inaugurale du Board of Peace, c'est Rowan qui a présenté le plan de construction de logements pour Gaza : 100 000 habitations pour 500 000 résidents en première phase, puis 400 000 logements à terme. Le PDG d'un fonds d'investissement de 785 milliards de dollars qui conçoit le plan de logement d'un territoire qu'il n'a jamais habité, pour un peuple qui n'a pas été consulté.

Fortune personnelle des membres clés du Board of Peace

Estimation en milliards de dollars (Forbes 2026)

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Fortune personnelle des membres clés du Board of Peace »
Fortune estimée (Mds $)
Marc Rowan (Apollo)8.8
Yakir Gabay (Aroundtown)4.1
Jared Kushner0.8
Donald Trump5

Tony Blair, le recyclé. L'ancien Premier ministre britannique est le seul non-Américain de l'Executive Board. Son inclusion soulève des questions considérables. Blair a été Premier ministre de 1997 à 2007. Son principal fait d'armes en politique étrangère est d'avoir soutenu l'invasion de l'Irak aux côtés de George W. Bush en 2003, une guerre lancée sur la base d'allégations d'armes de destruction massive qui se sont avérées fausses, et qui a fait des centaines de milliers de morts. Le rapport Chilcot, publié en 2016, a conclu que Blair avait présenté le renseignement sur l'Irak avec une certitude injustifiée et que l'invasion n'était pas le dernier recours.

Depuis sa sortie du pouvoir, Blair s'est reconverti en consultant international et médiateur pour le conflit israélo-palestinien. Il a été envoyé spécial du Quartet pour le Moyen-Orient de 2007 à 2015, période durant laquelle le processus de paix a totalement stagné. L'idée de placer un territoire de Gaza détruit sous administration internationale a d'abord été proposée par Blair lui-même en août 2025. L'homme qui a contribué à la destruction de l'Irak participe désormais à la "reconstruction" de Gaza. L'Irak post-invasion : entre 150 000 et 600 000 morts civils selon les estimations (The Lancet, 2006 ; Iraq Body Count), effondrement institutionnel, montée de l'État islamique, et une reconstruction marquée par la corruption des contractants privés, principalement américains (rapport du SIGIR, 2013).

Le gouvernement britannique actuel, dirigé par Keir Starmer (du même parti travailliste que Blair), a refusé de rejoindre le Board of Peace, citant notamment la perspective d'une participation russe. Blair y siège donc à titre personnel, pas comme représentant de son pays.

1.2 Le Gaza Executive Board : les hommes d'affaires de la reconstruction

Si l'Executive Board fixe la stratégie, c'est le Gaza Executive Board qui est censé administrer concrètement le territoire. Sa composition est encore plus révélatrice.

Yakir Gabay, l'homme d'Aroundtown. Milliardaire israélo-chypriote, né à Jérusalem, Gabay est le principal actionnaire (15%) d'Aroundtown SA, la plus grande société immobilière commerciale cotée en Allemagne, avec un portefeuille évalué à environ 30 milliards d'euros couvrant l'Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Sa fortune personnelle est estimée à 4,1 milliards de dollars.

Le parcours de Gabay éclaire sa nomination. Fils de l'ancien directeur général du ministère israélien de la Justice, il a commencé sa carrière à l'Autorité israélienne des marchés financiers, puis a dirigé la branche banque d'investissement de Bank Leumi (la plus grande banque d'Israël). Il a ensuite construit son empire immobilier en capitalisant sur les prix déprimés de l'immobilier berlinois dans les années 2000. Il est basé à Chypre pour des raisons fiscales.

Après le 7 octobre 2023, Gabay a participé à un groupe de discussion avec certains des hommes d'affaires les plus puissants des États-Unis, avec pour objectifs déclarés de "changer le narratif" en faveur d'Israël et d'"aider à gagner la guerre". Il co-préside le gala new-yorkais de l'Israeli-American Council avec Miriam Adelson. C'est Jared Kushner qui l'a appelé personnellement pour lui proposer de rejoindre le Board of Peace.

Lors de la session inaugurale, Gabay a présenté un "master plan détaillé" comprenant logements, infrastructures, écoles, hôpitaux, routes, trains, usines, data centers, installations sportives, port et aéroport. Il a décrit la côte gazaouie de 42 kilomètres comme pouvant devenir "une nouvelle Riviera méditerranéenne avec 200 hôtels et des îles potentielles". Un promoteur immobilier israélien qui planifie la transformation de la côte de Gaza en station balnéaire, sur les ruines d'un territoire où il n'a aucune légitimité démocratique.

Liran Tancman, le cybersoldier devenu planificateur. L'un des intervenants les plus discrets mais les plus significatifs de la session inaugurale est Liran Tancman, présenté comme un "entrepreneur cyber". Son CV mérite un examen attentif. Tancman est l'un des fondateurs du commandement cyber israélien et a passé une décennie dans les services de renseignement militaire israéliens. En 2013, il a cofondé CyActive, une société de cybersécurité prédictive, rachetée par PayPal en 2015. Il a ensuite dirigé le centre de produits de sécurité mondial de PayPal.

Mais l'aspect le plus révélateur de son profil concerne son implication directe dans le conflit à Gaza. Selon le New York Times, après le 7 octobre 2023, Tancman a rejoint le COGAT (Coordination of Government Activities in the Territories), le département militaire israélien supervisant l'aide humanitaire à Gaza. Avec Yotam HaCohen (consultant stratégique devenu assistant d'un commandant du COGAT) et Michael Eisenberg (capital-risqueur israélo-américain), Tancman a participé à des sessions de brainstorming mélangeant officiels et civils influents pour concevoir des méthodes de distribution de l'aide contournant à la fois l'ONU et le Hamas. Ce groupe a promu le recours à des contractants privés pour la distribution de l'aide, aboutissant à l'implication de Phil Reilly, ancien officier paramilitaire de la CIA et vétéran des forces spéciales américaines.

Lors du sommet du Board of Peace, Tancman a présenté ses objectifs de construction de l'infrastructure numérique de Gaza, soutenue par des "partenaires régionaux", et a annoncé le développement d'un système logistique "similaire à Amazon" pour l'économie gazaouie. Un ancien officier du renseignement militaire israélien qui a contribué à concevoir le système de contrôle de l'aide humanitaire à Gaza pendant la guerre propose désormais de construire l'infrastructure numérique du territoire.

Profils des figures clés du Board of Peace : compétences revendiquées vs. pertinence

Évaluation sur 10 de la pertinence du profil pour la reconstruction d'un territoire post-conflit

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Profils des figures clés du Board of Peace : compétences revendiquées vs. pertinence »
Jared KushnerMarc RowanYakir GabayProfil idéal (référence ONU)
Expérience reconstruction post-conflit0009
Connaissance du terrain palestinien1028
Légitimité démocratique locale0008
Expertise humanitaire0009
Indépendance vis-à-vis d'Israël1107
Expérience administration publique1239

Gianni Infantino, le patron du football. Le président de la FIFA a annoncé lors de la session inaugurale un partenariat entre la FIFA et le Board of Peace pour construire des terrains de football et des stades à Gaza. L'engagement financier : 2,5 millions de dollars. Rapporté au coût estimé de reconstruction de 70 milliards, cela représente 0,0036% du total. Infantino a déclaré qu'il fallait "reconstruire les gens, l'ém…

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