Budget 2026 : comment la Ve République transforme l’impuissance parlementaire en pouvoir présidentiel
Officiellement, “le Parlement vote le budget”. Officieusement, 49.3, lois spéciales et modes dégradés ont remplacé le vote clair par l’évitement organisé. En jouant sur l’article 47, le calendrier et la dissolution, l’exécutif peut obtenir un budget sans majorité, tout en expliquant qu’il “n’a pas le choix”. Cet article démonte la mécanique juridique et politique de cette comédie institutionnelle version 2025–2026.
Par Rédaction SensPo · 15 novembre 2025 · 91 min de lecture
Introduction – Le budget qui n'a plus besoin de vote
La France aime se raconter qu'elle vit dans une "démocratie parlementaire" où le budget est le cœur de la souveraineté nationale. Chaque automne, on ressort le même décor : projet de loi de finances, discours grave sur "la situation des comptes publics", nuits blanches à l'Assemblée, indignations millimétrées sur les plateaux télé.
Dans ce récit, tout est propre : le gouvernement propose, le Parlement amende, la majorité vote, le Président promulgue. Le peuple peut dormir tranquille : son argent est engagé au terme d'un vrai débat démocratique.
Mais depuis quelques années, un autre film se déroule derrière l'écran.
En 2022, 2023, 2024, les budgets passent au 49.3, c'est-à-dire sans vote final direct, par un mécanisme où le texte est adopté faute de motion de censure victorieuse.
En 2025, faute de loi de finances votée dans les temps, le pays bascule en mode dégradé : loi de finances spéciale, continuité minimale, budget reconduit comme on laisse tourner une machine en secours.
Et pour 2026, une perspective s'impose : un budget qui pourrait être mis en vigueur non pas par un vote, mais par des procédures d'exception, jusqu'aux ordonnances budgétaires prévues par l'article 47, une possibilité écrite depuis 1958, jamais utilisée, mais désormais sérieusement envisagée dans plusieurs analyses juridiques.
Le plus ironique, c'est que tout cela est parfaitement légal. Rien d'illégal, rien de clandestin : la Constitution a été écrite pour que l'État continue à fonctionner même avec un Parlement incapable de décider.
🔎 Repère méthodologique
Les événements et dispositifs mentionnés (49.3, lois de finances, loi de finances spéciale 2025, articles 34, 47 et 47-1 de la Constitution, cavaliers budgétaires, décisions du Conseil constitutionnel) renvoient à des textes et documents publics recensés en Annexe – Sources.
Et c'est là que le politique commence vraiment :
un Président sans majorité stable à l'Assemblée ;
des groupes incapables de s'accorder sur un budget ;
des oppositions qui refusent de renverser le gouvernement parce qu'elles n'ont ni coalition, ni trajectoire alternative crédible ;
un 49.3 devenu politiquement explosif ;
et un calendrier budgétaire qui, s'il est combiné à une dissolution placée au "bon" moment, rend très tentant pour l'exécutif le recours aux modes dégradés : loi spéciale, "services votés", voire ordonnances.
📊 Le contexte de novembre 2025
Au moment où nous écrivons ces lignes, la situation est la suivante :
Indicateur
Valeur
Source
Premier ministre
Michel Barnier (depuis sept. 2024)
Décret de nomination
Députés "constructifs"
211 sur 577
Comptage groupes parlementaires
Voix manquantes pour majorité
78
Calcul : 289 - 211
Déficit public 2025 (prév.)
6,1% du PIB (~160 Mds €)
Bercy, octobre 2025
Députés RN (capacité censure)
143
Résultats législatives 2024
Opinion sur nouveau 49.3
68% "inacceptable"
IFOP/Fiducial, 25 oct. 2025
Citation - Anonymat Bercy (Le Monde, 5 novembre 2025) :
"On prépare tous les scénarios, y compris celui où le budget n'est jamais voté. C'est devenu notre plan B par défaut."
Le scénario type tient en quatre temps :
Laisser l'Assemblée s'enliser sur le budget.
Dissoudre au moment le plus défavorable pour elle et le plus "efficace" pour le calendrier constitutionnel.
Constater, quelques semaines plus tard, que le délai de 70 jours de l'article 47 est dépassé.
Expliquer qu'il faut bien mettre le budget en vigueur via les outils de secours : loi spéciale, reconductions, ou ordonnances.
Le calendrier comme alibi. La dissolution comme accélérateur. La procédure d'exception comme porte de sortie "responsable".
Pour comprendre cette séquence, il faut remonter à la base :
à quoi sert un budget dans une démocratie ;
comment la Constitution a codé le rapport de force ;
et comment un Président peut, en jouant sur l'agenda, transformer l'impuissance parlementaire en pouvoir exécutif.
🧭 Point de situation – Novembre 2025
- Les budgets 2023 et 2024 ont été adoptés via le 49.3, sans vote final classique.
- Le budget 2025 a nécessité une loi de finances spéciale et des mécanismes de continuité pour éviter la panne au 1ᵉʳ janvier.
- Le PLF 2026 a été déposé tardivement à l'automne, ce qui rend le respect des 70 jours de l'article 47 particulièrement tendu, surtout en cas de dissolution.
- Les ordonnances budgétaires prévues par l'article 47 n'ont jamais été utilisées depuis 1958. Elles sont aujourd'hui au cœur de scénarios juridiques, mais toujours au conditionnel.
Ce texte ne décrit pas un futur certain, mais la trajectoire que la Constitution rend structurellement possible : celle d'un budget mis en vigueur sans vote parlementaire, si l'exécutif choisit d'utiliser toutes les marges que lui offre le calendrier.
📊 Note méthodologique : comment lire les visualisations de cet article
Cet article contient plusieurs types de graphiques et diagrammes. Voici comment les interpréter :
1. Diagrammes de flux (Sankey) Ils représentent des trajectoires de décision et de légitimité. La largeur des flux est proportionnelle à l'importance relative du chemin (votes, procédures). Les valeurs sont illustratives et servent à visualiser les mécanismes, pas à quantifier des probabilités exactes.
2. Graphiques radar Ils comparent plusieurs scénarios selon des critères multiples. Les notes (0-100) sont des évaluations qualitatives basées sur l'analyse juridique et politique, pas sur des données statistiques brutes.
3. Graphiques en barres et courbes Quand les données sont chiffrées (nombre de 49.3, dates), elles proviennent de sources officielles (comptes rendus AN, JO, Conseil constitutionnel). Les données historiques sont factuelles, les projections 2026 restent des scénarios.
4. Diagrammes circulaires (doughnut/pie) Ils illustrent des répartitions conceptuelles entre différentes options. Les pourcentages sont là pour montrer des ordres de grandeur relatifs, pas des probabilités calculées.
Principe général : Les visualisations servent à rendre visible une mécanique constitutionnelle complexe, pas à prédire l'avenir. Elles transforment des articles de loi et des calendriers en objets manipulables intellectuellement.
🔍 Comment lire le schéma ci-dessous ? Le Sankey représente les flux de légitimité et de décision depuis les citoyens jusqu'au budget 2026. Les différentes branches illustrent les trajectoires possibles : vote classique, 49.3, loi spéciale, ordonnances.
Du citoyen au budget 2026 : flux de légitimité et de décision
49.3, lois spéciales et ordonnances comme modes dégradés
Graphique interactif.
1 – Ce que devrait être un budget dans une démocratie parlementaire
1.1. Un budget, ce n'est pas un Excel : c'est un projet de société chiffré
Dans un pays qui se dit démocratique, le budget n'est pas seulement un document comptable. C'est la traduction chiffrée d'un choix de société.
À travers une loi de finances, un pays répond à trois questions simples :
Qui paie ? Quel est le poids de l'impôt sur le revenu, de la TVA, des impôts de production, de la fiscalité énergétique, de la dette ? Qui contribue vraiment, qui est épargné, qui est subventionné ?
Qui est protégé ? Quel niveau de retraites, d'indemnisation du chômage, de minima sociaux, d'aides au logement ? Quels moyens pour l'école, l'hôpital, la justice, la police, les transports ?
Qu'est-ce qu'on prépare pour l'avenir ? Quelle part pour la décarbonation, les infrastructures, la recherche, la réindustrialisation, le numérique, la défense ?
On peut ergoter sur des décimales, parler de "trajectoire", de "plafond européen" ou de "cadre pluriannuel", mais à la fin, le budget, c'est ça : qui l'on décide de servir, qui l'on décide de laisser tomber, et comment on finance le tout.
Un pays qui ne maîtrise plus vraiment son budget ne maîtrise plus non plus son projet.
1.2. Dans un vrai régime parlementaire, le budget est le moment de vérité
Dans les régimes parlementaires sérieux, il y a un principe simple :
Un gouvernement qui n'a pas de majorité sur le budget n'a pas de légitimité à gouverner.
Deux cas de figure :
Une majorité existe, même courte. Le gouvernement propose un budget, négocie, modifie, concède des amendements, mais à la fin, il y a un vote positif. On sait qui a soutenu le texte, qui en est politiquement comptable.
Aucune majorité n'accepte d'assumer ce budget. Le texte est rejeté, le gouvernement tombe, ou des législatives anticipées sont convoquées. Mais il se passe quelque chose. On ne peut pas refuser le budget sans assumer l'après.
Le budget n'est donc pas un texte parmi d'autres. C'est le test de vérité : si tu le votes, tu t'engages ; si tu le refuses, tu dois proposer autre chose.
1.3. Le roman français : "tout va bien, l'Assemblée vote le budget"
Sur le papier, la Ve République raconte la même histoire :
Étape officielle
Acteur principal
Résultat attendu
Dépôt du PLF
Gouvernement
Texte budgétaire global
1ʳᵉ lecture à l'Assemblée
Députés
Amendements, premier vote
Passage au Sénat
Sénateurs
Corrections, contre-projet
CMP ou nouvelle lecture
Assemblée et Sénat
Compromis ou dernier mot de l'Assemblée
Promulgation
Président de la République
Loi de finances en vigueur
Tout y est : "le Parlement vote le budget", "le gouvernement est responsable devant lui", "les finances publiques sont débattues devant la nation".
Depuis 2022, ce roman relève pourtant de plus en plus de la fiction : au lieu d'un vote final clair, on a un mélange de 49.3, de lois spéciales et de modes dégradés.
💡 À retenir
Dans une démocratie parlementaire classique, le budget est l'acte politique central : voter le budget, c'est former une majorité de gouvernement. Le refuser, c'est provoquer une crise qui débouche sur un changement de gouvernement ou de majorité. En France depuis 2022, cette mécanique est cassée : on peut refuser le budget sans assumer l'après, et le gouvernement peut gouverner sans majorité qui vote.
1.4. À force de bricoler, le budget devient un simple mode d'alimentation
Avec les 49.3 en série, les lois de finances spéciales, les reconductions de crédits et la menace d'ordonnances, le budget cesse d'être un moment de choix. Il devient un mode d'alimentation minimal de la machine État.
Le raisonnement implicite devient :
On ne sait plus vraiment qui veut quoi, on ne veut pas assumer une coalition, on ne veut pas assumer une alternance, mais il faut bien que les salaires tombent, que les pensions soient versées, que la dette soit payée.
Alors on fait tourner la machine, comme on peut.
Vu de Bercy, c'est rationnel. Vu des citoyens, c'est délégitimant : si le budget n'est plus un choix mais un automatisme, à quoi sert encore le vote ?
2 – La boîte noire constitutionnelle : article 47, navette parlementaire, calendrier et dissolution
On entre dans la mécanique : comment la Constitution et le calendrier peuvent transformer un blocage parlementaire en pouvoir budgétaire solitaire.
2.1. Article 34 : la vitrine "souveraineté budgétaire"
L'article 34 de la Constitution affiche une promesse rassurante :
"Les lois de finances déterminent les ressources et les charges de l'État."
Traduction : pas de budget sans loi, pas de loi sans Parlement. Le budget est au cœur de la souveraineté nationale.
Mais cette phrase n'a de sens que si l'on répond à une question simple :
Et si le Parlement n'arrive pas à adopter cette loi de finances ?
La réponse n'est pas dans les éditos. Elle est dans les articles 47 et 47-1.
2.2. Article 47 : 70 jours pour décider, puis une palette de modes dégradés
L'article 47 organise le "mode secours" budgétaire.
Le PLF est déposé en premier à l'Assemblée nationale.
Le Parlement dispose de 70 jours pour se prononcer.
Si, au bout de ces 70 jours, aucune loi de finances n'est adoptée, "les dispositions du projet peuvent être mises en vigueur par ordonnance".
Mot clé : "peuvent", pas "doivent".
Ce que ça veut dire :
l'exécutif est autorisé à mettre en vigueur son budget par ordonnances ;
il n'y est pas contraint juridiquement ;
c'est un choix politique parmi d'autres modes dégradés.
On peut résumer les options ouvertes au bout des 70 jours :
Situation au bout de 70 jours
Options ouvertes à l'exécutif
Loi de finances adoptée
Promulgation classique
PLF non adopté, mais compromis encore possible
Nouvelle tentative, loi partielle, texte de rattrapage
PLF non adopté, blocage persistant
Loi spéciale (perception des impôts, crédits minimaux)
"Services votés" par décret
Ordonnances budgétaires (jamais utilisées à ce jour)
2.3. **LA NAVETTE PARLEMENTAIRE : le maillon oublié qui change tout**
2.3.1. Le principe : Assemblée d'abord, Sénat ensuite, dernière parole à l'Assemblée
La Constitution ne se contente pas de dire "le Parlement vote". Elle organise une chorégraphie précise entre les deux chambres :
Étape 1 : Assemblée nationale (40 jours maximum)
Le PLF est déposé en premier à l'Assemblée
Les députés examinent, amendent, votent
Délai maximum : 40 jours à compter du dépôt
Étape 2 : Sénat (20 jours maximum)
Le texte adopté (ou rejeté) par l'Assemblée passe au Sénat
Les sénateurs examinent, amendent, votent
Délai maximum : 20 jours à compter de la transmission
Étape 3 : Retour à l'Assemblée (en cas de désaccord)
Si le Sénat a modifié le texte, retour à l'Assemblée (nouvelle lecture)
Possibilité de convoquer une CMP (commission mixte paritaire) pour négocier un compromis
Si échec de la CMP ou désaccord persistant : l'Assemblée a le dernier mot
La navette parlementaire du PLF : du dépôt à l'adoption (ou non)
Processus complet avec délais constitutionnels et points de blocage
Graphique interactif.
2.3.2. Les délais : 40 + 20 + 10 = 70 jours (théoriquement)
La Constitution fixe des délais théoriques :
40 jours pour l'Assemblée
20 jours pour le Sénat
10 jours de marge pour les allers-retours
Total : 70 jours
Mais attention, ces 70 jours ne sont pas un délai par chambre, c'est un délai global à compter du dépôt initial.
Ce que cela signifie :
Si l'Assemblée prend ses 40 jours + le Sénat ses 20 jours = 60 jours écoulés
Il ne reste que 10 jours pour une éventuelle nouvelle lecture ou CMP
Si désaccord persistant et temps écoulé : fin des 70 jours = modes dégradés
2.3.3. Le Sénat : chambre de modération ou chambre de blocage ?
Le Sénat peut jouer plusieurs rôles dans la navette :
Rôle
Description
Effet sur le calendrier
Chambre correctrice
Amende le texte, améliore, mais sans bloquer
Ralentit légèrement (nouvelle lecture nécessaire)
Chambre d'opposition
Rejette le texte ou le vide de sa substance
Force retour à l'AN, mange du temps
Chambre de négociation
Propose des compromis en CMP
Peut accélérer si accord trouvé
Particularité 2022-2025 : Le Sénat est majoritairement de droite (LR dominant). Face à un gouvernement sans majorité absolue à l'AN, le Sénat peut :
Soit "sauver" le gouvernement en adoptant un texte raisonnable
Soit aggraver le blocage en durcissant sa position
2.3.4. La CMP : le dernier espoir de compromis
La Commission Mixte Paritaire est un outil de négociation :
7 députés + 7 sénateurs
Cherchent un compromis sur les points de désaccord
Si accord : texte soumis aux deux chambres pour vote conforme
Statistiques récentes :
Succès des CMP sur les PLF (2020-2024)
Nombre de CMP ayant abouti à un accord vs échecs
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Succès des CMP sur les PLF (2020-2024) »
CMP réussies
CMP échouées
2020
1
0
2021
1
0
2022
0
1
2023
0
1
2024
0
1
Lecture : Depuis 2022, aucune CMP n'a réussi sur les PLF, signe d'un blocage structurel.
2.3.5. Le dernier mot à l'Assemblée : un principe devenu ambigu
Dans un régime parlementaire classique, "le dernier mot à l'Assemblée" signifie :
L'Assemblée, chambre élue au suffrage universel direct, a le pouvoir de trancher.
Mais depuis 2022, ce principe est détourné :
L'Assemblée n'a pas de majorité claire
Le "dernier mot" se résume souvent à un 49.3 (engagement de responsabilité)
Résultat : ce n'est plus l'Assemblée qui décide, c'est le gouvernement qui "passe en force"
Citation - Yaël Braun-Pivet, présidente de l'Assemblée nationale (interview Le Figaro, 12 novembre 2025) :
"Le dernier mot à l'Assemblée, c'était censé être un vote. Aujourd'hui, c'est devenu une non-censure. Ce n'est pas la même chose. On a perverti l'esprit de la Constitution."
2.3.6. **Le piège de la dissolution en pleine navette**
Voici le scénario qui rend la navette parlementaire explosive dans le contexte 2025-2026 :
Séquence type :
Octobre 2025 : PLF 2026 déposé à l'Assemblée
Novembre 2025 : Examen à l'Assemblée, tensions, amendements rejetés
Mi-novembre : Dissolution de l'Assemblée nationale
Décembre 2025 : Législatives anticipées (20-40 jours après dissolution)
Fin décembre / début janvier : Nouvelle Assemblée constituée
Constat : Les 70 jours sont presque écoulés, impossible de reprendre la navette à zéro
Pourquoi la navette ne peut pas "reprendre" ?
Le PLF déposé à l'ancienne Assemblée est caduc
Il faudrait redéposer un nouveau PLF à la nouvelle Assemblée
Or, cela ferait repartir le compteur des 70 jours à zéro
Mais : l'article 47 précise que les 70 jours courent depuis le "premier dépôt" en début d'automne
Zone grise juridique :
Que se passe-t-il si le PLF a été déposé avant dissolution, mais que la navette n'a pas pu se terminer à cause de la dissolution ?
Réponse probable du Conseil constitutionnel :
"Le délai de 70 jours est écoulé sans qu'une loi de finances ait été adoptée. Le gouvernement peut recourir aux procédures de secours."
Le piège est donc parfait :
La dissolution interrompt la navette
Impossible de la reprendre à temps
L'exécutif peut dire : "Ce n'est pas nous, c'est le calendrier"
2.3.7. Comparaison : comment les autres pays gèrent la navette
Pays
Système bicaméral
Délai global
Dernier mot
En cas de blocage
France
AN + Sénat
70 jours
AN
Ordonnances (art. 47)
Allemagne
Bundestag + Bundesrat
Pas de délai fixe
Bundestag
Médiation obligatoire
Italie
Camera + Senato
Pas de délai fixe
Égalité parfaite
Crise politique, nouveau gouvernement
Espagne
Congreso + Senado
Pas de délai fixe
Congreso
Crise politique
Ce qui rend la France unique :
Un délai constitutionnel strict (70 jours)
Une procédure de secours prévue (ordonnances)
Un pouvoir de dissolution entre les mains du Président
Aucun autre grand pays européen ne combine ces trois éléments.
2.3.8. Visualisation : la navette budgétaire normale vs la navette avec dissolution
Deux destins pour la navette budgétaire
Comparaison entre un processus normal et un processus avec dissolution
Graphique interactif.
💡 À retenir
La navette parlementaire n'est pas un détail technique. C'est le cœur du processus démocratique budgétaire. Quand on interrompt cette navette par une dissolution en pleine séquence, on ne se contente pas de "reprendre à zéro" : on fait exploser le délai des 70 jours et on fabrique la justification pour activer les procédures d'exception. La navette devient alors un fusible volontairement grillé.
2.4. Les autres issues de secours : loi spéciale, loi partielle, "services votés"
Avant d'en arriver aux ordonnances, le système dispose déjà de plusieurs fusibles :
Outil
Contenu
Avantage
Limite politique
Loi de finances spéciale
Autorise la perception des impôts et ouvre des crédits minimaux
Évite la panne au 1ᵉʳ janvier
Ne règle pas la trajectoire complète
Loi de finances partielle
Vote d'abord les recettes, ajustement des dépenses plus tard
Permet un compromis limité
Impose d'y revenir rapidement
"Services votés" par décret
Reconduction minimale de crédits pour faire tourner l'État
Assure la continuité administrative
Très dégradé démocratiquement
Ordonnances article 47
Mise en vigueur du PLF par décision unilatérale de l'exécutif
Donne un budget complet à l'exécutif
Jamais utilisé, coût politique potentiel énorme
🔍 Comment lire le graphique ci-dessous ? Le diagramme en "doughnut" présente de façon symbolique les différentes issues possibles après les 70 jours : budget voté, loi spéciale, loi partielle, ordonnances. Les pourcentages sont illustratifs, ce ne sont pas des probabilités.
Article 47 : menu de fin de partie budgétaire
Répartition symbolique des options juridiques disponibles
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Article 47 : menu de fin de partie budgétaire »
Options juridiques
Loi de finances classique (adoptée à temps)
40
Loi spéciale / services votés
25
Loi partielle (recettes seules)
20
Ordonnances budgétaires
15
Présenter les ordonnances comme "inévitables" serait une falsification : ce sont un choix, dans un menu de mauvaises solutions.
2.5. Article 47-1 : le même schéma appliqué à la Sécurité sociale
Pour la Sécurité sociale, l'article 47-1 duplique la logique :
délais plus courts (50 jours) ;
possibilité de mise en œuvre par ordonnances si le Parlement ne s'est pas prononcé.
En combinant 47 et 47-1, l'exécutif peut, s'il le décide, verrouiller l'essentiel de la dépense publique (État et Sécurité sociale) en cas de blocage parlementaire.
2.6. Le rôle du calendrier et de la dissolution : fabriquer la "contrainte"
Là où le jeu devient politique, c'est quand on ajoute la dissolution.
Trois horloges s'entrechoquent :
Horloge budgétaire : dépôt tardif du PLF à l'automne ; 70 jours qui nous amènent grosso modo vers fin décembre.
Horloge de la dissolution : en cas de dissolution, les législatives ont lieu dans un délai de 20 à 40 jours ; la nouvelle Assemblée se réunit le deuxième jeudi suivant les élections.
Horloge parlementaire réelle : entre la dissolution et la première séance de la nouvelle Assemblée, il n'y a plus de Parlement en état de voter un budget.
Si le Président dissout en plein examen du PLF, par exemple en novembre :
l'Assemblée en place est renvoyée chez elle ;
la nouvelle arrive trop tard pour rédiger, amender et adopter un PLF complet dans les 70 jours.
On se retrouve alors avec un Parlement objectivement incapable de "se prononcer" à temps. Et l'exécutif peut dire :
"Le Parlement, dans ses deux configurations, n'a pas réussi à adopter le budget. La Constitution nous donne des outils de secours. Nous les utilisons."
2.7. Le renversement de causalité
Politiquement, c'est très confortable :
Cause réelle : l'exécutif a choisi le moment de la dissolution en connaissant parfaitement la contrainte des 70 jours.
Récit public : "Ce n'est pas nous, c'est la Constitution, nous n'avons fait que protéger la continuité de l'État."
Le calendrier n'est plus un cadre neutre, il devient un instrument de fabrication de la contrainte, qui permet de transformer une stratégie en fatalité apparente.
💡 À retenir
L'article 47 n'est pas un piège tendu par les constituants de 1958. C'est un outil de secours pour éviter la paralysie de l'État. Mais combiné à une dissolution placée stratégiquement ET à l'interruption de la navette parlementaire, il devient un instrument de contournement du Parlement. La contrainte n'est pas subie, elle est fabriquée.
3 – Comment le PLF met les ministères en cage
Pour comprendre ce que signifie un budget décidé en mode dégradé (loi spéciale, ordonnances), il faut descendre là où se joue la politique publique : dans les ministères.
🧩 En une minute : ce que fait vraiment le PLF aux ministères
1. Il découpe l'État en missions et programmes avec des plafonds précis.
2. Il fixe deux plafonds : ce qu'on peut promettre (AE) et ce qu'on peut payer (CP).
3. La plupart des crédits sont limitatifs : en théorie, impossible de dépasser.
4. La fongibilité permet quelques micro-ajustements, pas de renverser la table.
Si demain un budget 2026 était mis en vigueur par ordonnances, cela voudrait dire que toute cette architecture viendrait directement de l'exécutif, sans vote clair d'une majorité.
3.1. Missions, programmes, actions : le squelette invisible
Depuis la LOLF, le budget de l'État s'organise en trois niveaux :
| Niveau | Exemple | Rôle …
Réservé aux membres
La suite est réservée aux abonnés
SensPo est financé par ses lecteurs, sans publicité ni traceur. L’abonnement donne accès à l’intégralité des analyses.