Choose France : les milliards pleuvent à Versailles, mais les usines ferment
chaque sommet Choose France, l’exécutif célèbre des milliards d’euros d’investissements étrangers annoncés sous les ors de Versailles. Mais derrière le record affiché, un autre chiffre raconte une histoire beaucoup moins flatteuse : le solde net des sites industriels français s’est retourné. Moins spectaculaire que les promesses d’un soir, il mesure pourtant ce qui compte vraiment : la différence entre les usines qui ouvrent et celles qui ferment.
Par Rédaction SensPo · 31 mai 2026 · 29 min de lecture
Huit éditions de promesses au banc d'essai : le flux annoncé un soir à Versailles, opposé au solde net, bien plus discret, du tissu productif français.
À la veille de la neuvième édition du sommet Choose France, qui doit se tenir au château de Versailles le 1er juin 2026, l'exécutif vise un nouveau record d'investissements étrangers annoncés. Le rituel est établi. Plus de deux cents dirigeants venus d'une cinquantaine de pays, des rencontres bilatérales avec le président de la République, et un agrégat en milliards d'euros publié le soir même. Cet article ne conteste pas l'utilité d'un signal d'attractivité. Il examine ce que recouvrent réellement les chiffres annoncés, ce qu'ils ont produit, ce qu'ils ont coûté en argent public. Puis il oppose à ce flux brut une grandeur que les sommets ne mentionnent jamais : le solde net du tissu productif, soit la différence entre ce qui s'ouvre et ce qui ferme. Sur la période récente, ce solde a basculé.
Avertissement de méthode. Les claims sont classés en quatre registres : [FE] fait établi sur source primaire ou institutionnelle, [LA] lecture analytique défendable, [INF] inférence raisonnée, [PE] pari éditorial assumé. Par convention, le registre [FE] est réservé aux sources primaires ou institutionnelles : dossiers de presse officiels, France Stratégie, Sénat, FIPECO et Eurostat, Direction générale des entreprises, Banque de France, communiqués ministériels et d'entreprise, décisions de la Commission européenne. Les chiffres issus de la presse spécialisée, de cabinets privés ou de think tanks sont attribués nommément et, lorsqu'ils relèvent d'une estimation ou d'une projection, portés sous [LA] ou [INF]. Enfin, la simultanéité de deux phénomènes n'établit pas leur lien de cause à effet : la question de l'attribution est traitée avec une réserve explicite.
Huit éditions, 87 milliards annoncés : l'anatomie d'un rituel
[FE] Le sommet Choose France a été lancé en janvier 2018. Huit éditions se sont depuis tenues, la neuvième s'ouvrant le 1er juin 2026. La trajectoire des montants annoncés est croissante mais très inégale, avec un décrochage spectaculaire en 2025 [1][2][3][4].
Montants annoncés au sommet Choose France par édition
En milliards d'euros. Sources : dossiers de presse Choose France 2023, 2024 et 2025 ; News Tank RH pour 2018-2022. Périmètres de comptage non strictement comparables.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
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Données du graphique « Montants annoncés au sommet Choose France par édition »
Montant annoncé (Md€)
2018
2.1
2019
0.61
2020
1.8
2021
3.6
2022
10.8
2023
13
2024
15
2025
40.8
Le détail par édition fait apparaître la montée en puissance du dispositif comme objet de communication autant que comme instrument économique.
Édition
Date
Annonces
Montant annoncé
Emplois annoncés
1re
janvier 2018
11
2,1 Md€
n.d.
2e
janvier 2019
10
≈ 0,6 Md€
n.d.
3e
janvier 2020
16
1,8 Md€
n.d.
4e
juin 2021
22
3,6 Md€
n.d.
5e
juillet 2022
35
10,8 Md€
n.d.
6e
15 mai 2023
28
13 Md€
8 000
7e
13 mai 2024
56
15 Md€
10 000
8e
19 mai 2025
53
40,8 Md€
n.d.
[FE] Le cumul de la série approche 87 milliards d'euros sur huit éditions, chiffre cohérent avec l'agrégat communiqué par les organisateurs, soit plus de 230 projets pour environ 87 Md€ [1]. La progression de 15 Md€ en 2024 à 40,8 Md€ en 2025 ne traduit pourtant pas une accélération équivalente de l'effort productif. [LA] Selon le décompte de L'Usine Nouvelle, près de la moitié des 40,8 Md€ de 2025 correspond à la concrétisation d'annonces déjà formulées en début d'année, lors du sommet sur l'intelligence artificielle. La part strictement industrielle se limite à environ 4 Md€, répartis sur une trentaine de projets manufacturiers, contre plus de 6 Md€ hors IA en 2024 [5].
[INF] La comparaison brute des éditions est donc trompeuse si on la lit comme une mesure homogène de la réindustrialisation. Le périmètre s'élargit, les conventions de comptage évoluent, et un même euro peut être réannoncé plusieurs fois sous des intitulés différents.
Des milliards annoncés, mais combien de sites nouveaux ?
[LA] Un point revient peu lors des sommets : la nature des projets. En l'absence de comptage public projet par projet, c'est la presse spécialisée qui s'en est chargée. Selon le décompte de L'Usine Nouvelle, sur les quelque 230 projets dévoilés au fil des huit premières éditions, 49 environ concerneraient l'implantation de nouveaux sites de production, de centres de données ou de centres de recherche. Le reste recouvrirait majoritairement des réinvestissements de groupes déjà implantés et des extensions de capacités existantes [6]. [INF] Ce ratio doit être lu comme un ordre de grandeur établi par voie journalistique, non comme une statistique officielle.
Nature des projets annoncés sur huit éditions (≈ 230 projets)
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
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Données du graphique « Nature des projets annoncés sur huit éditions (≈ 230 projets) »
Nombre de projets
Nouveaux sites de production, data centers ou centres de R&D
49
Réinvestissements et extensions de sites existants
181
[LA] Cette structure n'est pas une anomalie. La prédominance des réinvestissements de groupes déjà présents est une spécificité française des investissements directs étrangers, soulignée de façon récurrente par le baromètre EY de l'attractivité [7]. Mais elle nuance fortement le récit d'une conquête de nouveaux acteurs. L'essentiel des montants agrégés provient d'entreprises qui produisaient déjà en France et qui auraient, pour une part indéterminable, investi de toute façon.
[LA] La pratique de la réannonce a été relevée par la presse spécialisée et régionale. Selon ces sources, le dossier de presse 2024 a inscrit au compte de Valeco un investissement de 230 millions d'euros à horizon fin 2026, alors que ce montant figurait déjà dans les annonces de 2019, sans qu'un engagement nouveau ait été documenté depuis [6]. [INF] Pour une part difficile à mesurer, le sommet fonctionnerait ainsi comme une chambre d'écho. Il agrège des décisions de calendriers et de natures hétérogènes en un chiffre unique, destiné à produire un effet d'annonce le soir même.
[INF] Il faut distinguer trois objets que le récit officiel tend à confondre : le flux annoncé un soir donné, le stock d'investissements effectivement engagés, et l'attractivité mesurée par les organismes indépendants. [FE] Sur ce dernier point, la France demeure la première destination européenne des investissements internationaux selon le baromètre EY, pour la septième année consécutive. [LA] Le même baromètre relève toutefois un recul de 15 % du nombre de sites industriels créés ou agrandis sur la dernière année, à 354 implantations [7].
Réalisés, reportés, annulés : que sont devenues les promesses ?
[LA] Les abandons purs et simples restent rares, mais le contingent des projets reportés ou mis en sommeil a nettement progressé. Dès 2018, l'américain Del Monte avait renoncé à une usine de découpe de fruits dans la Somme, alors que le compromis de vente du terrain était signé. En 2025, L'Usine Nouvelle dénombrait sept projets industriels ou numériques sérieusement compromis, mis en sommeil ou abandonnés [8].
Le tableau suivant retient quelques projets emblématiques, à différents stades. Les statuts sont ceux documentés par la presse économique à la date de rédaction et restent susceptibles d'évoluer [8].
Projet
Origine
Édition
Montant annoncé
Statut documenté
Verkor (Dunkerque, batteries)
France
2021-2023
≈ 2 Md€ levés
Réalisé : gigafactory inaugurée en décembre 2025
STMicroelectronics / GlobalFoundries (Crolles)
France / États-Unis
2022
7,5 Md€
Partiellement engagé puis ralenti : production démarrée, expansion suspendue
ProLogium (Dunkerque, batteries solides)
Taïwan
2023
5,2 Md€
Reporté de deux ans : première pierre posée en février 2026
Eastman (Port-Jérôme-sur-Seine, recyclage)
États-Unis
≈ 1 Md€
Mis en suspens : concurrence des importations
FertigHy (engrais bas-carbone)
consortium
2024
1,3 Md€
Compromis : la vague des gigafactories est retombée
Lilium (taxis volants, Occitanie)
Allemagne
n.d.
Annulé : faillite de l'entreprise
Augustus Intelligence (centre d'IA)
n.d.
Annulé : entreprise disparue
Getir (« dark stores »)
Turquie
n.d.
Annulé : durcissement réglementaire
Del Monte (agroalimentaire, Somme)
États-Unis
2018
n.d.
Annulé : changement de stratégie
[FE] Le cas le plus emblématique est celui de Crolles. Le fondeur américain GlobalFoundries devait y construire, avec STMicroelectronics, une usine de puces de 7,5 milliards d'euros. La production a démarré, mais l'expansion s'est ralentie. [LA] Le groupe américain conditionne désormais le rythme à la demande des clients et aux conditions de marché, sans calendrier ferme [8]. [INF] L'arbitrage entre attente de la reprise du secteur, anticipée pour 2026, et recentrage des capacités aux États-Unis n'est pas tranché publiquement.
[LA] Le constat n'est pas celui d'un échec massif, mais d'un décalage systématique. Le temps de l'annonce est immédiat et médiatisé. Le temps de la réalisation est long, conditionnel et silencieux. Le sommet capitalise sur le premier ; le suivi du second relève du travail d'enquête de la presse spécialisée, non d'un reporting public structuré.
Le prix du tapis rouge : quand l'État cofinance les géants
[FE] Une part substantielle des projets phares est adossée à des aides publiques considérables. Elles sont autorisées par la Commission européenne, dans le cadre du Chips Act ou de l'encadrement des aides à la recherche et à l'innovation, et financées en France par le plan Fr…
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