De Cambridge Analytica à Macron : quand ceux qui ont exploité les réseaux sociaux veulent les censurer
Le pompier pyromane du numérique politique :
Fin octobre 2025, au Forum de Paris sur la Paix, Emmanuel Macron annonce vouloir "porter un agenda beaucoup plus puissant de protection et de régulation en Europe" concernant les réseaux sociaux. Identification obligatoire, responsabilité accrue des plateformes, pouvoir de blocage étendu : la censure se pare des habits de la régulation. Problème : depuis 2016, le même Macron a bâti sa conquête du pouvoir sur l'exploitation massive de ces mêmes outils. NationBuilder pour scorer les électeurs, Facebook Ads pour des campagnes de micro-ciblage, collecte de données via la "Grande Marche", messages ultra-personnalisés selon les profils. Exactement les méthodes qui avaient fait scandale avec Cambridge Analytica un an plus tôt. Huit ans après, celui qui a le mieux compris et utilisé le capitalisme de surveillance veut en verrouiller l'accès. Non pour démanteler le système, mais pour en garder le monopole. Et pendant ce temps, l'IA générative démultiplie exponentiellement ces capacités de manipulation. Bienvenue dans l'ère du pompier pyromane numérique.
Par Rédaction SensPo · 3 novembre 2025 · 43 min de lecture
Introduction
Avant de s'appeler Meta et de parler de métavers, Facebook était surtout une machine à capter l'attention… et donc la donnée. Ce qui a fait exploser l'affaire Cambridge Analytica en 2018, ce n'est pas seulement un scandale de vie privée : c'est la révélation que les plateformes sociales étaient devenues des infrastructures d'ingénierie du comportement.
En 2016, une société parvient à siphonner les données de dizaines de millions d'utilisateurs, établir des profils psychométriques et cibler des messages politiques ultra-personnalisés. Le scandale éclate, l'entreprise s'effondre, des régulations sont votées.
Mais cette histoire ne s'arrête pas là. Elle continue en France avec En Marche !, se poursuit avec l'IA générative, et trouve son dernier avatar en 2025 quand Emmanuel Macron propose de "réguler" les outils qu'il a lui-même utilisés pour conquérir le pouvoir.
Entre Cambridge Analytica (collecte illégale), En Marche ! (exploitation légale) et les propositions actuelles de Macron (verrouillage sélectif), il n'y a pas de rupture. Il y a une continuité : celle du capitalisme de surveillance appliqué au politique.
Chronologie du capitalisme de surveillance politique (2014-2025)
Les moments clés de l'exploitation des données comportementales en politique
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Chronologie du capitalisme de surveillance politique (2014-2025) »
Capacité de ciblage (échelle 0-100)
Niveau de régulation (échelle 0-100)
Scandale public (impact médiatique 0-100)
2014
30
10
5
2015
40
12
8
2016
55
15
25
2017
75
18
15
2018
70
40
90
2019
72
50
40
2020
75
55
30
2021
80
58
25
2022
82
62
20
2023
78
68
35
2024
88
72
45
2025
95
80
70
Cet article analyse cette continuité en trois temps : le précédent Cambridge Analytica, les méthodes d'En Marche !, et le virage répressif actuel – sous le regard de l'intelligence artificielle qui démultiplie ces capacités.
Chapitre 1 : Cambridge Analytica, ou la révélation d'une industrie
1.1 L'écosystème du data-driven campaigning
Le scandale Cambridge Analytica de mars 2018 ne révèle pas une nouveauté technologique. Il expose publiquement des pratiques existantes dans l'industrie du marketing politique depuis des années : le ciblage des électeurs avec une précision behavioriste.
Du microtargeting démographique au psychographique
Le ciblage politique traditionnel repose sur des corrélations démographiques : "les femmes de 40-50 ans en banlieue sont plus susceptibles de voter X". Limité mais efficace.
Deux évolutions transforment radicalement ces pratiques :
1. Les réseaux sociaux deviennent des bases de données comportementales (2007-2012)
Facebook, Twitter et Instagram accumulent des données inédites : chaque like, partage, commentaire, temps de lecture devient un signal révélant des traits psychologiques. Facebook offre des outils publicitaires permettant de cibler avec une précision nouvelle : "femmes 35-45 ans, divorcées, intéressées par yoga et écologie, tel district électoral".
2. La psychométrie devient computationnelle (2012-2016)
La recherche académique développe des modèles pour inférer la personnalité à partir de traces numériques. Le modèle OCEAN (Openness, Conscientiousness, Extraversion, Agreeableness, Neuroticism) classe les individus selon cinq dimensions psychologiques.
Le modèle psychométrique OCEAN
Les 5 dimensions utilisées pour profiler les électeurs
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Le modèle psychométrique OCEAN »
Profil conservateur type
Profil progressiste type
Électeur persuadable
Ouverture
35
85
60
Conscience
75
50
62
Extraversion
55
65
58
Agréabilité
60
70
65
Neuroticisme
45
55
52
En 2012, une étude de Michal Kosinski (Cambridge University) démontre qu'avec 70 likes Facebook, un algorithme connaît mieux la personnalité d'une personne que ses amis. Avec 150 likes, mieux que ses parents. Avec 300, mieux que son conjoint.
On peut désormais cibler selon ce que les gens ressentent profondément, pas seulement selon ce qu'ils sont démographiquement.
L'écosystème industriel
Avant Cambridge Analytica, toute une industrie s'est structurée :
Data brokers (Acxiom, Experian) : collectent et revendent des données comportementales
Plateformes de campagne (NationBuilder, NGP VAN) : gèrent bases de données et scoring électoral
Agences de micro-ciblage : créent messages ultra-personnalisés via réseaux sociaux
En 2016, cette industrie est mature et légale. Cambridge Analytica n'est qu'un acteur parmi d'autres.
1.2 Le mécanisme Cambridge Analytica
La collecte
En 2014, Aleksandr Kogan crée une application Facebook : "thisisyourdigitallife". Les utilisateurs répondent à un questionnaire psychologique contre quelques dollars. 270 000 personnes l'installent. Mais l'application accède aussi aux données de tous leurs amis : 87 millions d'utilisateurs.
Flux de données Cambridge Analytica : de Facebook aux électeurs
Comment 270 000 utilisateurs ont permis de profiler 87 millions de personnes
Graphique interactif.
Le traitement
Kogan et Global Science Research (GSR) utilisent le modèle de Kosinski pour inférer les profils OCEAN des 87 millions d'utilisateurs. Résultat : une base avec coordonnées démographiques, profils psychologiques, centres d'intérêt et réseau social de chaque personne.
Le transfert illégal
Kogan transfère cette base à Cambridge Analytica, violant les conditions d'utilisation de Facebook. Cambridge Analytica est une filiale de SCL Group, spécialisée en "guerre psychologique" pour gouvernements et armées.
L'exploitation
Avec cette base, Cambridge Analytica pratique du micro-ciblage d'une précision inédite :
Segmentation par traits psychologiques plutôt que démographie
Messages adaptés (peur pour les anxieux, tradition pour les conservateurs)
Tests A/B massifs sur des centaines de variantes
Optimisation continue en temps réel
Campagnes documentées : Trump 2016, Brexit, et dizaines d'élections mondiales.
1.3 Le scandale et ses révélations
Mars 2018 : Christopher Wylie parle
Christopher Wylie, ex-employé, contacte The Guardian et le New York Times. Il révèle l'ampleur de la collecte illégale, les méthodes de manipulation psychologique, et les liens avec Steve Bannon.
Réactions
Facebook perd 120 milliards $ de capitalisation
Cambridge Analytica dépose le bilan en mai 2018
Amende de 5 milliards $ (FTC)
Débat public explosif sur vie privée et manipulation
Impact du scandale Cambridge Analytica (Mars-Juin 2018)
Conséquences mesurables du scandale sur Facebook
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Impact du scandale Cambridge Analytica (Mars-Juin 2018) »
Impact relatif (0-100)
Perte capitalisation
100
Amende FTC
42
Baisse confiance
78
Nouvelles régulations
65
Trois vérités systémiques
Le scandale révèle que :
Les plateformes sociales sont des infrastructures d'ingénierie comportementale, pas de simples hébergeurs
La donnée sociale est devenue un pouvoir politique majeur
La régulation accuse quinze ans de retard
Mais surtout : Cambridge Analytica n'était qu'un acteur parmi d'autres. L'entreprise fait scandale car elle collecte illégalement et qu'un whistleblower parle. Mais des dizaines d'acteurs légaux pratiquent les mêmes méthodes.
En France notamment, un nouveau mouvement politique applique ces techniques – en respectant la loi.
Chapitre 2 : En Marche ! applique les mêmes méthodes (légalement)
2.1 NationBuilder + Grande Marche : la machine à données
Quand Emmanuel Macron lance En Marche ! en avril 2016, il n'a aucune infrastructure traditionnelle. Mais la stratégie est claire : compenser l'absence de militants par une supériorité technologique. Profiler chaque électeur, cibler avec précision chirurgicale, optimiser chaque message.
NationBuilder : l'infrastructure centrale
En Marche ! adopte NationBuilder, plateforme américaine ayant servi Obama en 2012. NationBuilder publiera en 2017 un case study confirmant que LREM "a gagné 350 sièges" grâce à leur infrastructure.
Fonctions : scoring électoral, enrichissement automatique via réseaux sociaux, messages personnalisés, mesure temps réel. C'est l'équivalent de l'outil Cambridge Analytica – mais légal.
Analyse SWOT de NationBuilder pour LREM
Infrastructure data-driven de la campagne 2016
Graphique interactif.
La Grande Marche : collecter massivement
Mai 2016 : En Marche ! lance la "Grande Marche". Objectif affiché : "écouter les Français". Objectif opérationnel : constituer une base de données.
Entre mai et novembre 2016 : 100 000 portes frappées, 25 000 entretiens détaillés (sources : recherches Anaïs Théviot). Chaque entretien alimente NationBuilder. Questions sur préoccupations, situation personnelle, priorités politiques.
Cette "démocratie participative" est en réalité du profilage systématique. Résultat fin 2017 : 400 000 sympathisants profilés pour un mouvement créé un an plus tôt.
Construction de la base de données En Marche (2016-2017)
Comment le mouvement a constitué son capital informationnel
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Construction de la base de données En Marche (2016-2017) »
Contacts collectés (milliers)
Grande Marche
100
Adhésions web
150
Événements
80
Réseaux sociaux
120
Enrichissement auto
50
Flux de collecte de données En Marche (2016-2017)
Comment transformer des citoyens en données exploitables
Graphique interactif.
2.2 Facebook Ads et micro-ciblage
Entre 2016 et 2017, En Marche ! investit plusieurs millions d'euros en publicités Facebook et Instagram, volume supérieur à tous les autres candidats.
Contrairement à un spot TV vu par tous, Facebook permet des messages différents par segment. Jeunes urbains : innovation, tech, Europe. Personnes âgées : sécurité, retraites. Classes moyennes : pouvoir d'achat. Entrepreneurs : simplification administrative.
Chaque segment reçoit le message conçu pour le toucher, sans voir ce qui est dit aux autres. La différence avec Cambridge Analytica ? Tout est légal. Pendant que le scandale éclate (mars 2018), ces infrastructures sont utilisées en France de manière conforme.
Analyse SWOT : Facebook Ads et micro-ciblage LREM
Les forces et faiblesses de la stratégie numérique
Graphique interactif.
2.3 Le scoring prédictif des électeurs
Avec NationBuilder et les données accumulées, l'équipe construit un modèle prédictif scorant chaque électeur selon :
Probabilité de vote Macron (0-100%)
Probabilité de voter (turnout score)
Persuadabilité (acquis, perdu, indécis)
Valeur militante (dons, événements, influence)
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