De l'effacement du pilotable au profit de l'intermittent
Par Rédaction SensPo · 8 mars 2026 · 18 min de lecture
1. Introduction : le paradoxe fondamental
Le système électrique repose sur un impératif physique absolu : à chaque instant, la production doit être rigoureusement égale à la consommation (P = C). Cet équilibre, dont la responsabilité incombe à RTE en France, est la condition sine qua non de la stabilité de la fréquence à 50 Hz et de la tenue en tension du réseau.
Le parc nucléaire français, constitué de 56 réacteurs à eau pressurisée (REP) répartis sur quatre paliers technologiques (900 MW, 1300 MW, 1450 MW et EPR), assure environ 70 % de la production électrique nationale. Il produit une électricité pilotable, c'est-à-dire dont la puissance peut être ajustée à la demande, et décarbonée. Chaque réacteur peut passer de sa puissance maximale à 20 % de celle-ci en environ 30 minutes.
Or, depuis 2024, ce parc est contraint de moduler sa production à des niveaux sans précédent, non pas en raison d'une défaillance technique ou d'un excès structurel de capacité nucléaire, mais en raison de l'injection prioritaire sur le réseau de productions intermittentes et non pilotables, principalement le photovoltaïque, qui bénéficient d'une préséance économique du fait d'un coût marginal considéré comme nul.
Le présent article examine les données factuelles du rapport EDF de février 2026 pour démontrer que l'ajout de capacités intermittentes en face d'un système pilotable déjà en place est une absurdité à trois niveaux : physique, économique et écologique.
2. La modulation nucléaire : un phénomène qui a changé de nature
2.1. Évolution quantitative
Le rapport EDF établit une chronologie sans équivoque :
Période
Volume de modulation annuel
Cause principale
1993-2000
Jusqu'à 50 TWh (pic 1994)
Surcapacité transitoire liée à la mise en service des derniers réacteurs
Volume annuel de modulation du parc nucléaire (TWh)
Source : EDF, Rapport modulation février 2026. Valeurs 2026-2028 : prévisions
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
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Données du graphique « Volume annuel de modulation du parc nucléaire (TWh) »
Volume de modulation (TWh)
1994 (pic hist.)
50
2000-2023 (moy.)
17.5
2024
30.9
2025
33
2026 p
35.6
2027 p
37.5
2028 p
42.5
La différence fondamentale avec la période historique de surcapacité des années 1990 est que la modulation actuelle n'est pas causée par un excès de nucléaire, mais par l'injection forcée de productions intermittentes dans un contexte de demande atone (baisse de 6 à 8 % de la consommation par rapport à la période 2017-2019, soit environ −30 TWh).
2.2. Transformation du profil infra-journalier
Le changement le plus révélateur est l'apparition d'un second creux de production nucléaire en pleine journée, entre 11h et 17h, correspondant au pic de production photovoltaïque, la « cloche solaire ». En 2000, la modulation se concentrait exclusivement sur les heures nocturnes. En 2024, le creux diurne dépasse le creux nocturne.
Profil moyen de modulation au cours de la journée : 2000 vs 2024
Source : EDF, Figure 5. Apparition du second creux lié à la « cloche solaire » entre 11h et 17h
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
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Données du graphique « Profil moyen de modulation au cours de la journée : 2000 vs 2024 »
Modulation 2000
Modulation 2024
0h
65
55
1h
72
60
2h
75
62
3h
78
65
4h
76
60
5h
70
50
6h
55
35
7h
35
22
8h
18
15
9h
10
18
10h
8
30
11h
7
55
12h
6
68
13h
7
72
14h
8
70
15h
7
62
16h
8
45
17h
10
25
18h
12
12
19h
18
10
20h
28
15
21h
40
25
22h
50
38
23h
58
48
Ironie physique : on force le nucléaire à baisser sa production au moment même où la demande est la plus forte en journée, parce que le soleil produit massivement à ce moment-là. Le nucléaire est désormais doublement sollicité : baisse au creux nocturne et au pic solaire diurne, deux cycles de baisse-remontée par jour au lieu d'un.
2.3. La file d'attente des raccordements : un tsunami annoncé
Enedis indique qu'environ 29 GW d'installations renouvelables sont en file d'attente de raccordement. Même en tenant compte du taux d'abandon historique, cela conduit à anticiper une croissance de la puissance installée photovoltaïque supérieure à 5 GW par an, soit environ +6 TWh/an de production supplémentaire venant évincer la production nucléaire existante.
3. L'absurdité physique : effacer le pilotable au profit du non-pilotable
3.1. Inertie et stabilité du réseau
La stabilité d'un réseau électrique repose sur les propriétés physiques des machines synchrones : l'énergie cinétique stockée dans leur masse en rotation constitue l'inertie du système. Cette inertie joue le rôle de tampon lors de perturbations, limitant la vitesse de variation de la fréquence (RoCoF, Rate of Change of Frequency).
Les données de l'ENTSO-E sont sans appel :
Type de production
Constante d'inertie H (secondes)
Nucléaire
5,9
Gaz
4,2
Charbon
3,8
Hydraulique
3,7
Solaire
0
Éolien
0
Constante d'inertie H par filière de production (secondes)
Source : ENTSO-E, 2020. Le solaire et l'éolien n'apportent aucune inertie au réseau
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
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Données du graphique « Constante d'inertie H par filière de production (secondes) »
Constante H (s)
Nucléaire
5.9
Fioul
4.3
Gaz
4.2
Charbon
3.8
Hydraulique
3.7
STEP
3.5
Solaire
0
Éolien
0
Le nucléaire fournit la plus forte contribution inertielle de toutes les filières. Le solaire et l'éolien n'en fournissent aucune. Les scénarios prospectifs de l'ENTSO-E montrent que la constante d'inertie des 5 % les plus critiques de l'année serait divisée par 2,6 entre 2019 (4,4 s) et 2030 (1,7 s).
**Le black-…
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