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Du renoncement à la reconversion : Macron et le dossier nucléaire

Analyse

Du renoncement à la reconversion : Macron et le dossier nucléaire

Comment le pouvoir français est-il passé de la cession d’actifs stratégiques et de la fermeture de réacteurs à un discours de relance et de souveraineté ? En revenant sur les décisions prises entre 2014 et 2022, cet article montre que le tournant nucléaire actuel est moins une rupture qu’une réécriture d’une décennie de recul.

Par Rédaction SensPo · 12 mars 2026 · 39 min de lecture

RÉSUMÉ EXÉCUTIF

Argument principal

Le 10 mars 2026, Ursula von der Leyen a reconnu devant le Sommet international sur l'énergie nucléaire réuni à Paris qu'abandonner l'atome avait constitué "une erreur stratégique" pour l'Europe. Emmanuel Macron, assis au premier rang, applaudissait.

Ce même Emmanuel Macron est l'homme qui, entre 2014 et 2022, a enchaîné les décisions contraires. En qualité de secrétaire général adjoint de l'Élysée puis de ministre de l'Économie, il a refusé que l'État acquière une minorité de blocage dans Alstom, puis autorisé la cession de la branche énergie du groupe à General Electric. Devenu président, il a nommé Nicolas Hulot à la Transition écologique, confirmé la fermeture de Fessenheim sans justification technique, abandonné le projet Astrid et laissé EDF s'asphyxier sous l'effet de l'ARENH, pendant que le Haut-Commissaire à l'énergie atomique tirait en vain la sonnette d'alarme. Simultanément, Areva s'effondrait sous le poids d'Olkiluoto et Frédéric Pierucci, cadre d'Alstom interpellé par le FBI à New York en 2013, demeurait en détention pendant que les négociations de cession progressaient.

L'homme qui s'exprime aujourd'hui en défenseur de la souveraineté énergétique est celui qui, pendant huit ans, en a méthodiquement érodé les bases industrielles, financières et institutionnelles.

Chronologie des décisions

AnnéeDécisionActeur principalConséquence
2011Accord PS-EELV : fermeture Fessenheim et 24 réacteursAubry / DuflotContrainte électorale anti-nucléaire
2013Arrestation de Pierucci à JFKFBI / DoJ américainLevier de pression sur la direction d'Alstom
2014Refus d'une minorité de blocage de 20 % dans AlstomMacron, SG adjoint ÉlyséeLa France renonce à son droit de veto
2014Autorisation de la cession Alstom-GEMacron, ministre de l'ÉconomiePerte des turbines Arabelle, 9 000 emplois
2015Loi de transition énergétique : plafond à 63,2 GWRoyal / HollandeVerrou légal condamnant Fessenheim
2017Nomination de Hulot à la TransitionMacron, présidentSignal institutionnel anti-nucléaire
2018Départ d'Yves Bréchet, haut-commissaire non consultéBréchet démissionneFin du conseil scientifique indépendant
2019Arrêt du projet AstridGouvernementAbandon de la filière à neutrons rapides
2019Restructuration forcée d'Areva, cessions à MitsubishiGouvernementDémembrement du cycle du combustible
2020Fermeture de FessenheimMacron, présidentPerte de 1,8 GW pilotables
2022Renationalisation d'EDF à 9,7 Mds€Macron, présidentRachat d'un actif dont la valeur a été détruite
2022Rachat des turbines Arabelle (1,2 Md€, périmètre réduit)Macron, présidentRachat à prix supérieur, souveraineté partielle
2022Annonce EPR2 et relance nucléaire (Belfort)Macron, présidentConversion après huit ans d'érosion
2026Sommet nucléaire Paris : aveu Von der LeyenMacron / Von der LeyenReconversion sans bilan assumé

Avertissement méthodologique

Cette analyse distingue les faits établis (décisions administratives documentées, données parlementaires, auditions sous serment), les lectures analytiques (interprétations causales soumises à contestation) et les implications normatives (jugements assumés comme tels). L'affaire Alstom fait l'objet d'une information judiciaire ouverte par le Parquet national financier depuis décembre 2022 ; aucune mise en examen n'a été prononcée à la date de rédaction.


1. Alstom : le recul de l'État devant l'extraterritorialité américaine

1.1 Pierucci, ou l'utilisation judiciaire de la détention comme levier de pression

Pour comprendre la cession d'Alstom, le point de départ n'est pas la salle du conseil d'administration mais une procédure du Department of Justice américain.

Fait établi : Le 14 avril 2013, Frédéric Pierucci, vice-président d'Alstom en charge des chaudières mondiales, est interpellé par des agents du FBI à l'aéroport JFK de New York. Il est immédiatement incarcéré dans un établissement fédéral du Connecticut, sans que son employeur ni les autorités françaises n'aient été informés à l'avance. Les faits retenus concernent des actes présumés de corruption internationale sur un contrat en Indonésie. Il sera détenu au total près de quatre ans, dont deux avant jugement.

Lecture analytique : Dans Le piège américain (JC Lattès, 2019), coécrit avec Matthieu Aron, Pierucci reconstitue la mécanique de sa détention. Le Department of Justice lui propose une libération conditionnelle à son accord de coopération, c'est-à-dire un témoignage à charge contre ses supérieurs hiérarchiques, et in fine contre Alstom. Pierucci refuse. Il restera en détention pendant que les collègues ayant accepté de coopérer sont rapidement libérés. Sa détention prolongée a fonctionné, selon sa propre analyse, comme un instrument de pression sur le PDG Patrick Kron, lui-même exposé à des poursuites personnelles. "On nous a utilisés comme des otages", écrit-il.

La stratégie du DoJ est documentée sur d'autres cas. Elle consiste à utiliser le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) pour contraindre des entreprises étrangères à plaider coupable, payer des amendes substantielles et se trouver fragilisées au moment où un concurrent américain se positionne à leur rachat. Cette technique a précédé Alstom dans les dossiers Siemens, Technip et Société Générale.

Fait établi : En décembre 2014, Alstom plaide coupable aux États-Unis pour corruption internationale et accepte de payer 772 millions de dollars d'amende. Cette procédure aboutit dans le même calendrier que la finalisation de la cession de la branche énergie à General Electric. La coïncidence temporelle entre la détention, le plaidoyer de culpabilité et la cession est relevée par Pierucci, par l'École de Guerre Économique et par Jean-Michel Quatrepoint dans Alstom, scandale d'État (Fayard, 2015). Elle constitue une interprétation étayée, pas un fait établi.

Implication : Pierucci reconnaît les faits de corruption qui lui étaient reprochés. Ce qui distingue son cas d'une procédure ordinaire, c'est la sélectivité de la poursuite, son timing, et l'utilisation de sa détention comme levier dans une négociation commerciale entre deux groupes industriels. L'École de Guerre Économique qualifie ce mécanisme de "prise d'otage industrielle". L'État français n'a pas contré cette opération.

1.2 "Nous ne sommes quand même pas au Venezuela"

C'est dans le salon vert du palais de l'Élysée, au printemps 2014, lors d'une réunion de crise sous la présidence de François Hollande, qu'Emmanuel Macron est entré dans ce dossier de la manière la plus significative.

Fait établi : Arnaud Montebourg, alors ministre de l'Économie, est le premier à avoir relaté publiquement cet échange, lors de son université d'été à La Rochelle en septembre 2016, puis devant la Commission d'enquête parlementaire sur la politique industrielle française en décembre 2017. Il venait de demander que l'État acquière 20 % du capital d'Alstom afin de constituer une minorité de blocage. Emmanuel Macron, secrétaire général adjoint de l'Élysée, a répondu : "Nous ne sommes quand même pas au Venezuela." La formule n'a jamais été démentie.

Lecture analytique : En opposant à une prise de participation publique protectrice la référence à un État défaillant, Macron révèle une préférence idéologique mais surtout ferme une option stratégique au moment précis où elle était encore disponible. Une minorité de blocage de 20 % aurait conféré à l'État un droit de veto contractuel sur toute cession. C'est le mécanisme que les Américains utilisent via le CFIUS pour protéger leurs actifs stratégiques des acquisitions étrangères. C'est ce que font les Allemands avec leurs participations dans les Konzerne. La distinction avec le Venezuela n'est pas de principe : tous les grands États industriels exercent ce type de protection ; la question est seulement à quel seuil et selon quelles procédures.

Montebourg résumera la responsabilité de son successeur devant les parlementaires : "Me succédant dans les fonctions de ministre de l'Économie, il avait la charge d'utiliser ces 20 % et ces deux hauts fonctionnaires qui siègent au conseil d'administration d'Alstom pour dire et faire en sorte que l'équipe de France du ferroviaire et de l'énergie se serre les coudes. On a laissé faire."

Implication : Le prix de ce refus est documenté. Sans minorité de blocage, Macron ministre ne disposait plus que des engagements contractuels de GE, dont l'application s'est révélée inexistante : 5 000 emplois supprimés au lieu des 1 000 créations promises, plus de 800 millions d'euros transférés via des montages fiscaux, brevets passés sous contrôle américain. Huit ans plus tard, l'État rachetait à 1,2 milliard d'euros un périmètre réduit de l'actif qu'il avait refusé de protéger.

1.3 La mécanique de la cession

Fait établi : La branche énergie d'Alstom, "Power and Grid", représentait 70 % du chiffre d'affaires du groupe et 65 000 emplois, dont 9 000 en France. Elle concevait et fabriquait les turbines Arabelle, qui équipent les réacteurs EPR et assurent la propulsion du porte-avions Charles-de-Gaulle. Sa prise de contrôle par un opérateur américain constitue, du point de vue des doctrines traditionnelles de souveraineté industrielle, une atteinte aux actifs stratégiques relevant à la fois de la politique énergétique et de la défense.

Fait établi : Emmanuel Macron, nommé ministre de l'Économie le 26 août 2014, délivre formellement l'autorisation de cession en novembre 2014. Selon les éléments rassemblés par Anticor, il avait "suivi de très près" le dossier en amont, en qualité de secrétaire général adjoint de l'Élysée.

Fait établi : Une information judiciaire est ouverte depuis décembre 2022 par le Parquet national financier, visant des faits de "corruption passive, active", "trafic d'influence", "prise illégale d'intérêts" et "abus d'autorité." Aucune mise en examen n'a été prononcée. L'association Anticor s'est constituée partie civile. Environ 100 millions d'euros de commissions ont été versés aux intermédiaires dans l'opération, dont la banque Rothschild, chez qui Macron avait travaillé avant son entrée à l'Élysée. Certains de ces acteurs auraient contribué au financement de sa campagne de 2017, selon des éléments consultés par Le Monde.

Alstom énergie : les grandes masses de la cession (2014-2022)

Masses financières et humaines de l'affaire Alstom-GE. Sources : rapport parlementaire Marleix, Disclose, EDF 2022.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Alstom énergie : les grandes masses de la cession (2014-2022) »
Valeurs clés
Prix de vente à GE (Mds€)12.3
Emplois supprimés France (milliers)5
Commissions intermédiaires (M€)100
Montage fiscal GE (M€)800
Rachat Arabelle 2022 (Mds€)1.2

1.4 Les engagements non tenus et le rachat de 2022

Fait établi : GE n'a pas respecté les engagements formalisés lors de la cession. Plus de 5 000 emplois ont été supprimés en France, à l'inverse des 1 000 créations promises. Selon des éléments publiés par Disclose, plus de 800 millions d'euros ont été transférés vers des structures domiciliées en Suisse et aux États-Unis entre 2015 et 2020. Les brevets des turbines Arabelle sont restés sous contrôle américain.

Fait établi : Le 10 février 2022, en pleine campagne présidentielle, Macron annonce à Belfort qu'EDF rachète les turbines Arabelle à GE pour 1,2 milliard d'euros. Le périmètre acquis est plus étroit que celui cédé en 2014 : GE conserve la construction des turbines sur le sol nord-américain et les brevets restent américains.

Implication : L'État a refusé une minorité de blocage en 2014, a autorisé une cession dont les engagements n'ont pas été tenus, a observé pendant huit ans la dégradation de l'actif, puis a consacré 1,2 milliard d'euros via EDF pour en racheter une version appauvrie. Le député Olivier Marleix a formulé ce résultat : "Macron à Belfort aujourd'hui, c'est un peu Judas célébrant la messe de Pâques."


2. Areva : l'effondrement simultané du cycle du combustible

2.1 La quasi-faillite du champion mondial

L'affaire Alstom a concentré l'attention médiatique. Pendant que les turbines Arabelle changeaient de mains, le champion français du cycle du combustible nucléaire s'effondrait.

Fait établi : Areva, groupe public contrôlant la quasi-totalité de la chaîne du combustible nucléaire (extraction d'uranium, enrichissement, fabrication de combustible, retraitement), a accumulé des pertes de plusieurs milliards d'euros à partir de 2011, principalement du fait du chantier finlandais d'Olkiluoto 3. Ce réacteur EPR, dont la construction avait débuté en 2005 pour un coût estimé à 3 milliards d'euros, a vu sa facture dépasser 10 milliards avant qu'un accord transactionnel ne soit trouvé avec le client TVO. Les pertes d'Areva sur ce seul projet ont dépassé 5 milliards d'euros.

Fait établi : En 2015-2016, sous la présidence de Philippe Varin imposé par l'État pour gérer la crise, Areva fait l'objet d'une restructuration profonde : la branche réacteurs (Areva NP) est cédée à EDF, la branche combustible est rebaptisée Orano, des participations sont vendues à Mitsubishi et JNFL. Le groupe historique est démembré.

Lecture analytique : La simultanéité de ces deux effondrements n'est pas une coïncidence de marché. Elle est le résultat de décisions politiques convergentes : dans les deux cas, l'État a choisi de ne pas protéger des actifs industriels dont la nature stratégique était pourtant reconnue. Pour Alstom, par refus d'une prise de participation p…

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