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KNDS, ou la souveraineté en copropriété : l'autonomie stratégique française à l'épreuve de la décennie franco-allemande

Analyse

KNDS, ou la souveraineté en copropriété : l'autonomie stratégique française à l'épreuve de la décennie franco-allemande

En faisant de la France et de l’Allemagne les coactionnaires à parité de KNDS, Emmanuel Macron revendique un acte de souveraineté européenne. L’affirmation mérite pourtant examen : depuis dix ans, les grands programmes franco-allemands de défense révèlent autant de divergences que de convergences. Derrière la consolidation d’un champion industriel se pose une question décisive : la coopération renforce-t-elle l’autonomie stratégique française ou en organise-t-elle la dilution ?

Par Rédaction SensPo · 22 juin 2026 · 20 min de lecture

Le 22 juin 2026, en marge de l'annonce d'un accord faisant de la France et de l'Allemagne les coactionnaires à parité de KNDS, Emmanuel Macron a fixé le cadre interprétatif de l'opération.

Avec l'Allemagne, nous posons aujourd'hui un acte majeur de souveraineté pour notre défense. En renforçant ensemble KNDS, nous donnons à nos armées les moyens de se défendre, de produire et d'innover par elles-mêmes. Une Europe souveraine qui protège et choisit son destin.

La phrase mérite d'être prise au sérieux, c'est-à-dire confrontée aux faits. Elle énonce une équation, souveraineté égale codétention paritaire d'un champion binational, dont la validité ne va pas de soi. L'accord intervient deux semaines après l'arrêt du volet avion du Système de combat aérien du futur, le programme qui devait incarner la même promesse [1]. La coïncidence invite à examiner si la consolidation de KNDS prolonge une trajectoire de souveraineté partagée ou si elle institutionnalise une dépendance.

L'hypothèse mise à l'épreuve ici n'est pas que l'Allemagne aurait toujours été un adversaire industriel, thèse que la seule existence d'Airbus, de MBDA ou d'Ariane suffirait à réfuter. Elle est plus précise : la relation franco-allemande conjugue, depuis l'origine, deux conceptions de la sécurité dont la friction est structurelle. L'une, française et héritée du gaullisme, fait de l'autonomie de décision et de production le cœur du régalien. L'autre, allemande, inscrit la défense dans le cadre atlantique et la subordonne davantage à une logique de marché. Là où ces logiques convergent, et la dissuasion en offre l'exemple le plus récent, la coopération avance sans éroder la souveraineté française. Là où elles divergent, et l'industrie terrestre comme l'énergie sont des terrains de divergence, l'association tend à diluer la position française. Trois objections sérieuses doivent être tenues présentes tout au long de cette démonstration : l'Allemagne peut acheter américain par urgence capacitaire et non par hostilité à l'Europe ; KNDS peut protéger Nexter d'un isolement industriel ; et la cotation, si elle dilue, est aussi une condition de puissance financière. L'article les examine plutôt que de les écarter.

Une divergence d'orientation, une convergence sur la dissuasion

L'idée d'un désaccord récent ne résiste pas à l'examen. Le traité de l'Élysée, signé le 22 janvier 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, devait fonder une coopération en matière de défense et de politique étrangère. Lors de sa ratification, le Bundestag y a adjoint un préambule unilatéral réaffirmant l'attachement de la République fédérale à l'Alliance atlantique et à l'intégration militaire sous commandement américain. De Gaulle considéra que ce préambule en vidait la substance. La divergence sur l'atlantisme, c'est-à-dire sur la question de savoir si la sécurité européenne se construit avec ou en relative indépendance des États-Unis, est donc contemporaine de l'acte fondateur du couple. Cette toile de fond posée, la démonstration qui suit porte sur la décennie récente, celle où KNDS, né en 2015, devient l'objet du litige.

Il serait malhonnête de présenter la relation comme uniformément conflictuelle. Le terrain de la dissuasion montre l'inverse. Le 2 mars 2026, à l'Île Longue, le chef de l'État a annoncé une « dissuasion avancée » à dimension européenne, et la déclaration conjointe Macron-Merz a institué un groupe de pilotage nucléaire de haut niveau, prévoyant la participation allemande aux exercices français et des visites conjointes de sites stratégiques [6]. Paris, Berlin et Londres travaillent par ailleurs, dans le cadre de l'initiative ELSA lancée en 2024, à des missiles de très longue portée [6]. La caractéristique décisive de cette coopération est que la France y conserve la décision ultime d'emploi : il y a partage de l'effort, non de la souveraineté. C'est précisément ce qui la distingue de l'opération industrielle qui nous occupe, où la parité capitalistique engage le contrôle lui-même.

À cette convergence se superpose une asymétrie de moyens qui s'est creusée depuis 2022. La réforme du frein à l'endettement, adoptée en mars 2025, autorise l'Allemagne à porter ses dépenses de défense et de sécurité vers la cible de l'Alliance atlantique de 3,5 pour cent du PIB en 2029. Exprimé en part de richesse nationale, l'écart de trajectoire est net : les deux pays partaient d'un niveau comparable en 2024.

Effort de défense en part du PIB, France et Allemagne

En pourcentage du PIB. France : trajectoire de la loi de programmation militaire 2024-2030 (hors engagement 3,5%). Allemagne : cible OTAN actée au sommet de La Haye 2025, atteinte visee en 2029. Sources : Senat, Direction generale du Tresor, OTAN.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Voir les données
Données du graphique « Effort de défense en part du PIB, France et Allemagne »
AllemagneFrance
20242.12.1
2029-2030 (cible)3.52.3

En valeur absolue, la dépense allemande de défense et de sécurité passerait d'environ 66,8 milliards d'euros en 2024 à 167,8 milliards en 2029, selon la Direction générale du Trésor [3], quand la mission Défense française, hors pensions, est programmée pour atteindre 67,4 milliards en 2030 selon le Sénat [2]. Cet écart de masse n'est pas un simple chiffre : il donne à Berlin les moyens de financer des plateformes nationales en parallèle des programmes coopératifs, et de peser sur la gouvernance des entreprises communes.

La chronique des programmes industriels, 2015-2026

Sur la défense conventionnelle, la décennie offre une série assez longue pour distinguer l'accident de la régularité. Le motif est récurrent : un programme commun est lancé sur une base politique avant que la répartition industrielle ne soit réglée ; les besoins opérationnels des deux armées se révèlent distincts ; l'issue est l'abandon ou le développement par Berlin d'une solution nationale ou achetée sur étagère.

Le programme d'avion de patrouille maritime MAWS a été délaissé par l'Allemagne au profit du P-8 Poseidon américain. La modernisation Mk3 de l'hélicoptère Tigre se poursuit avec la France et l'Espagne, l'Allemagne s'en étant retirée. Le SCAF, lancé en 2017 sur un partage de cinquante-cinquante à direction française, a vu son volet avion arrêté par décision commune les 8 et 9 juin 2026, après l'échec d'une médiation dont les deux médiateurs ont rendu, le même jour, deux rapports distincts [1]. Ici, l'honnêteté commande de ne pas tout imputer à Berlin : la rivalité entre Dassault, refusant une position minoritaire, et Airbus a joué un rôle propre, et les besoins différaient réellement, la France exigeant un appareil apte à l'emport nucléaire et à l'appontage, spécifications sans objet pour une Allemagne dépourvue d'arme atomique et de porte-avions [5]. Le char du futur MGCS, lancé la même année, accuse un retard d'environ dix ans ; l'Allemagne et Rheinmetall y développent en parallèle un Leopard de transition, pendant que la France présentait à Eurosatory, le 15 juin 2026, un blindé intermédiaire baptisé Capint destiné à prolonger le Leclerc [7]. Enfin l'initiative de défense sol-air European Sky Shield, lancée par B…

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