En septembre 2024, le rapport remis par Mario Draghi à la Commission européenne a popularisé un chiffre qui résume à lui seul une anomalie financière du continent : chaque année, près de 300 milliards d'euros d'épargne des ménages européens quittent l'Union pour s'investir ailleurs, principalement aux États-Unis [1][2]. Cette exportation de capital, longtemps reléguée au rang d'affaire technique réservée aux spécialistes des marchés, prend un relief singulier à l'heure où le système financier américain concentre ses flux sur un objet unique, la construction accélérée de l'infrastructure de l'intelligence artificielle. L'argument développé ici tient en une proposition. Une fraction substantielle de l'épargne européenne, captée par des produits dont les détenteurs ignorent largement la destination réelle, irrigue de façon mécanique l'un des cycles d'investissement les plus spéculatifs de la décennie, au moment précis où l'Europe échoue à financer ses propres champions technologiques. Ce que le rapport Draghi décrivait comme un défaut d'allocation prend ainsi, par la grâce de la bulle naissante de l'intelligence artificielle, la forme d'un transfert de souveraineté industrielle.
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