L’Europe sous influence. Comment l’Amérique a façonné la dépendance française, de Jean Monnet à Emmanuel Macron
Depuis 1945, les États-Unis n'ont jamais eu besoin d'occuper politiquement l'Europe occidentale pour en orienter le destin. Ils lui ont fourni sa sécurité, ses financements, une partie de ses institutions et de son imaginaire. De Jean Monnet à Emmanuel Macron, la France a vécu à l'intérieur de ce cadre : elle l'a parfois contesté, rarement quitté, jamais démantelé. Cette thèse reconstitue, sur huit décennies et à partir des archives disponibles, la généalogie d'une dépendance devenue si familière qu'elle ne se perçoit plus comme telle
Par Rédaction SensPo · 4 août 2026 · 84 min de lecture
Résumé exécutif
Cette thèse reconstitue, de 1945 à 2026, la manière dont les États-Unis ont orienté la construction européenne et encadré la souveraineté française, puis dont cet encadrement s'est reproduit jusqu'à devenir invisible. Elle repose sur une distinction conceptuelle stricte, posée en introduction et tenue tout du long : le noyautage stricto sensu, action intentionnelle, partiellement dissimulée et structurante, caractérise la seule phase de fondation, 1947-1963 ; il a installé une hégémonie consentie et des canaux de socialisation qui ont engendré à leur tour une puissance structurelle, monétaire, juridique et numérique, laquelle se perpétue aujourd'hui sans plus besoin d'aucune opération dissimulée.
Trois résultats principaux se dégagent. Premièrement, un fait établi par les archives : entre 1947 et le début des années 1960, Washington a voulu, conditionné et financé l'intégration européenne, ouvertement par le plan Marshall et la diplomatie, secrètement par l'American Committee on United Europe, qui fournit environ la moitié des ressources du Mouvement européen, et par le Congrès pour la liberté de la culture, opération de la CIA installée à Paris. Deuxièmement, une continuité démontrable par cinq canaux de transmission documentés, institutionnel, industriel, technologique, monétaire et humain, qui relient décision par décision la configuration initiale aux dépendances actuelles : de la standardisation OTAN au F-35, de l'embargo sur les calculateurs de 1964 au Cloud Act, de la compensation en dollars dénoncée par de Gaulle en 1965 à l'amende BNP Paribas de 2014, des missions de productivité au programme Young Leaders. Troisièmement, une démonstration par contraste : la séquence gaullienne, 1958-1969, prouve qu'une position d'allié non aligné était tenable pour la France ; son abandon progressif, consommé en 2009 et consolidé de 2022 à 2026, sommet de La Haye et engagement des 5 % compris, relève du choix et non de la nécessité.
La contre-thèse la plus forte, celle de l'empire par invitation de Geir Lundestad, est intégrée et pour partie concédée : l'Europe atlantique fut co-produite par des Européens consentants, et la version conspirationniste du propos est explicitement rejetée. La thèse maintient toutefois que ce consentement fut structuré par son bénéficiaire, qu'il a survécu à la disparition de sa cause initiale et que le cas français, puissance nucléaire dotée d'une base industrielle complète, échappe à l'argument de la nécessité. La conclusion propose des critères de réfutation distincts pour la généalogie historique, pour le diagnostic contemporain et pour la prédiction de permanence, afin que le texte demeure un objet de connaissance et non une vision du monde.
Introduction : ce que noyauter veut dire
Le mot noyautage est volontairement provocateur. Il appelle donc une définition rigoureuse, faute de quoi il ne serait qu'une invective. Dans le lexique du renseignement, noyauter consiste à placer des hommes à l'intérieur d'une organisation pour en orienter les décisions. Ce sens strict ne s'applique que marginalement à notre objet : rien ne permet d'affirmer que les dirigeants français des quatre-vingts dernières années auraient été des agents recrutés, ni que les traités européens auraient été rédigés à Langley. Quiconque soutiendrait cela sortirait de l'histoire pour entrer dans la mythologie.
Le noyautage dont il est ici question est d'une autre nature, plus profonde et plus efficace. Il consiste à installer durablement des institutions, des dépendances matérielles et des réseaux de socialisation qui finissent par déterminer ce qu'une classe dirigeante considère comme raisonnable, moderne ou inévitable. Il ne supprime pas la liberté de décision : il délimite le périmètre à l'intérieur duquel cette liberté s'exerce. Cette définition resterait un slogan si elle n'était pas immédiatement bornée, car le risque intellectuel du sujet est connu : un concept qui explique tout n'explique rien. On posera donc trois critères cumulatifs, et l'on s'y tiendra. Il y a noyautage, au sens de ce texte, lorsque sont réunis : premièrement, une action intentionnelle et documentée de la puissance extérieure visant à orienter les institutions ou le débat d'un pays tiers ; deuxièmement, une dissimulation au moins partielle de cette action ou de son financement ; troisièmement, un effet de structuration durable sur les cadres, les organisations ou les idées du pays visé. Au regard de ces critères, la période 1947-1963 comporte du noyautage stricto sensu : les financements dissimulés de l'ACUE, l'opération du Congrès pour la liberté de la culture, les conditionnalités discrètes de l'aide. En revanche, l'Alliance atlantique librement négociée relève de l'hégémonie consentie ; les missions de productivité et les filières universitaires relèvent de la socialisation, publique et assumée ; la domination du dollar, du droit extraterritorial et des infrastructures numériques relève de ce que Susan Strange a nommé la puissance structurelle, la capacité de définir les cadres dans lesquels les autres opèrent sans avoir à exercer de pression directe 28Susan Strange, States and Markets, Pinter Publishers, Londres, 1988 (sur la puissance structurelle, chap. 2) ; et les préférences atlantistes des États d'Europe orientale, comme les arbitrages des entreprises face aux sanctions, ne relèvent d'aucune action américaine dirigée contre la France, mais de la rationalité d'acteurs tiers à l'intérieur du cadre. Le tableau suivant fixe cette taxinomie, à laquelle le texte se référera constamment.
Concept
Définition opératoire
Exemples dans la période
Noyautage stricto sensu
Action intentionnelle, partiellement dissimulée, à effet structurant
ACUE, Congrès pour la liberté de la culture, conditionnalités discrètes de l'aide
Hégémonie consentie
Prééminence acceptée par des gouvernements souverains
OTAN 1949, réintégration de 2009, sommet de La Haye 2025
Socialisation atlantique
Formation ouverte des élites dans les catégories de la puissance dominante
Missions de productivité, bourses et fondations, programmes de jeunes dirigeants
Puissance structurelle
Contrôle des cadres monétaires, juridiques et techniques de l'action d'autrui
Choix d'acteurs non américains optimisant à l'intérieur du cadre
Préambule du Bundestag en 1963, atlantisme est-européen, retraits d'Iran en 2018
La thèse peut alors être reformulée avec précision : le noyautage stricto sensu caractérise la phase de fondation, 1947-1963 ; il a contribué à installer une hégémonie consentie et des canaux de socialisation, lesquels ont produit à leur tour une puissance structurelle qui, aujourd'hui, se reproduit sans plus besoin d'aucune action dissimulée. La charge de la preuve porte donc sur les chaînons intermédiaires : une partie entière de ce texte est consacrée aux mécanismes de transmission, car la succession chronologique ne vaut pas filiation causale.
Le politiste américain Joseph Nye a nommé soft power la capacité d'obtenir des autres qu'ils veuillent ce que l'on veut. La notion décrit une partie du phénomène ; elle en masque une autre, plus dure, faite de commandements militaires intégrés, de circuits de compensation en dollars et de procédures judiciaires extraterritoriales.
Cette thèse défend trois propositions, dont le degré de certitude n'est pas identique et sera systématiquement distingué.
Deuxième proposition, de l'ordre de la lecture analytique : la méthode Monnet, celle des transferts de compétences à des institutions supranationales adossées à la protection américaine, l'a emporté sur la méthode gaullienne, celle d'une Europe des États capable de se poser en interlocuteur des deux Grands, non parce qu'elle était intrinsèquement supérieure, mais parce qu'elle bénéficiait d'un environnement, de financements et d'appuis que l'autre ne pouvait pas recevoir.
Troisième proposition, de l'ordre du pari éditorial assumé : la dépendance contemporaine de la France et de l'Europe, militaire, monétaire, juridique, numérique, est l'héritière directe de cette configuration initiale, et aucun changement de personnel politique ne la dissoudra tant que les structures qui la portent demeureront. Cette proposition est falsifiable, et l'on précisera en conclusion les indicateurs qui permettraient de la réfuter.
Un mot sur les sources, enfin, car l'objet impose une hygiène particulière. Ce texte ne mobilise aucune révélation : tout ce qu'il avance de factuel repose sur des archives déclassifiées et publiées, Foreign Relations of the United States pour la diplomatie américaine, fonds exploités par des historiens universitaires pour les financements clandestins, publications de la CIA elle-même pour le volet culturel, rapports parlementaires et communiqués du département de la Justice pour la période contemporaine. Ce choix est délibéré. Le sujet attire les mythologies comme la lumière attire les phalènes, et la seule manière d'écrire sérieusement sur l'influence américaine en Europe est de s'interdire tout ce que les documents n'établissent pas, quitte à décevoir les amateurs de romans d'espionnage. La réalité documentée, on le verra, se passe fort bien d'embellissements : elle est plus instructive que les fables, précisément parce qu'elle montre une influence qui n'a presque jamais eu besoin de conspirer.
En 1945, la France est victorieuse et exsangue. La production industrielle atteint à peine 40 % de son niveau de 1938, les infrastructures de transport sont détruites, le rationnement perdure et le Trésor est vide. Face à elle, les États-Unis concentrent environ la moitié de la production industrielle mondiale et détiennent l'essentiel des réserves d'or de la planète. Les accords de Bretton Woods, signés en juillet 1944 avant même la fin des combats, ont organisé le système monétaire international autour du dollar, seule monnaie convertible en or. Le rapport de forces n'est pas une opinion : c'est une donnée comptable.
C'est dans ce contexte que s'ouvrent, au printemps 1946, les négociations Blum-Byrnes. Léon Blum, envoyé à Washington par le gouvernement provisoire, obtient le 28 mai 1946 l'effacement d'une large part des dettes de guerre françaises et l'ouverture de crédits nouveaux, pour un ensemble d'environ deux milliards de dollars 3Accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946, textes et annexes, La Documentation française. La contrepartie la plus célèbre est culturelle : la fin du contingentement qui protégeait le cinéma français, remplacé par un simple quota de semaines réservées en salle. Le détail peut sembler anecdotique. Il ne l'est pas. Dès 1946, l'aide américaine s'accompagne d'une ouverture des marchés français aux produits, y compris symboliques, de la puissance créancière. La protestation des professionnels du cinéma, qui obtiendront un relèvement du quota en 1948, constitue la première controverse publique française sur le prix politique de l'assistance américaine.
Fait établi : l'aide était indispensable. Fait tout aussi établi : elle était conditionnée. Toute l'histoire qui suit tient dans la coexistence de ces deux vérités.
Le plan Marshall : générosité réelle, intérêt bien compris
Le 5 juin 1947, à Harvard, le secrétaire d'État George Marshall propose un programme de redressement européen. Entre avril 1948 et juin 1952, l'European Recovery Program distribue environ 13 milliards de dollars, dont près de 2,3 milliards pour la France, deuxième bénéficiaire derrière le Royaume-Uni 2George C. Marshall Foundation, statistiques de l'European Recovery Program, 1948-1952, d'après les séries de l'Economic Cooperation Administration. La contribution de ce programme au redémarrage européen est réelle, et la thèse défendue ici n'a nul besoin de la minimiser : nier l'efficacité du plan Marshall serait aussi faux que d'en faire un acte de pure philanthropie.
Car l'aide n'est ni neutre ni désintéressée, et ses concepteurs ne l'ont jamais prétendu. Les documents officiels américains de l'époque assument que le programme crée des débouchés pour les exportations des États-Unis, alors menacés par une contraction de la demande mondiale, et qu'il constitue l'arme économique de l'endiguement du communisme, dans le droit fil de la doctrine Truman énoncée en mars 1947. Surtout, l'aide est assortie d'une condition institutionnelle décisive : les Européens doivent la gérer ensemble. C'est à cette fin que naît, le 16 avril 1948, l'Organisation européenne de coopération économique, l'OECE, matrice administrative de la coopération continentale. La première institution de l'Europe unie d'après-guerre est ainsi, littéralement, une création requise par le bailleur américain.
Le mécanisme des fonds de contrepartie complète le dispositif. Les gouvernements européens déposent en monnaie nationale l'équivalent des dons reçus, et l'utilisation de ces fonds requiert l'accord de l'administration américaine. À Paris, la mission de l'Economic Cooperation Administration dispose ainsi d'un droit de regard sur une fraction significative de l'investissement public français, celui-là même que pilote le Commissariat général du Plan dirigé par Jean Monnet. La boucle mérite d'être contemplée : le plan de modernisation français, fierté de la reconstruction nationale, est cofinancé par des fonds dont l'emploi se négocie avec Washington, sous l'autorité d'un commissaire qui compte parmi les Français les mieux introduits dans la capitale fédérale.
Aide du plan Marshall par pays bénéficiaire, 1948-1952
Montants cumulés en millions de dollars courants. Source : Economic Cooperation Administration, séries reprises par la George C. Marshall Foundation.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Aide du plan Marshall par pays bénéficiaire, 1948-1952 »
Aide reçue (M$)
Royaume-Uni
3190
France
2296
Italie
1204
Allemagne (RFA)
1391
Pays-Bas
1084
Grèce
694
Autriche
678
Belgique-Lux.
559
Danemark
273
Norvège
255
Les missions de productivité : l'américanisation des cadres
Un volet du plan Marshall, moins connu que les tonnages de blé et de charbon, mérite une attention particulière parce qu'il agit directement sur les esprits : le programme d'assistance technique et les missions de productivité. Entre 1949 et le milieu des années 1950, plusieurs milliers d'ingénieurs, de chefs d'entreprise, de syndicalistes et de hauts fonctionnaires français traversent l'Atlantique, en délégations organisées et cofinancées par l'administration américaine de l'aide, pour étudier sur place les méthodes de production, d'organisation et de gestion des entreprises des États-Unis. Ils en rapportent des rapports de mission, des revues spécialisées, un vocabulaire, et surtout une conviction : la modernité a un modèle, et ce modèle est américain. L'Association française pour l'accroissement de la productivité, créée pour piloter le mouvement, diffuse cette conviction dans l'appareil productif et administratif français pendant toute la décennie.
Il n'y a là ni secret ni scandale : le programme était public, ses résultats économiques furent souvent réels, et bien des enseignements rapportés étaient judicieux. Mais l'historien ne peut pas ne pas noter ce que ce dispositif accomplit en profondeur : il institue durablement les États-Unis en étalon de la rationalité économique et administrative, au moment précis où se forme la génération de cadres, d'ingénieurs des grands corps et de hauts fonctionnaires qui dirigera la France des années 1960 aux années 1980. La sociologie des élites françaises d'après-guerre, celle des séjours de formation américains, des bourses des fondations Ford et Rockefeller, puis des cursus dans les universités de la côte Est, prolonge ce canal jusqu'à nos jours 25Richard F. Kuisel, Seducing the French. The Dilemma of Americanization, University of California Press, Berkeley, 1993 (sur les missions de productivité, chap. 3)26Luc Boltanski, « America, america... Le plan Marshall et l'importation du management », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, 1981, p. 19-41 : une part importante du personnel dirigeant français contemporain, politique, administratif et économique, est passée par les institutions académiques américaines, quand le trajet inverse demeure statistiquement insignifiant. Inférence raisonnée, et non fait mesuré à la décimale : un pays dont les élites se forment pour partie chez un autre en adopte, par capillarité, les catégories d'analyse, les références et les déférences.
Les archives parlent : l'intégration européenne comme objectif américain
La question de savoir si Washington a voulu l'Europe unie n'a rien de spéculatif : elle est documentée par les Foreign Relations of the United States, la série officielle des archives diplomatiques américaines. En octobre 1949, le secrétaire d'État Dean Acheson écrit à Robert Schuman que les États-Unis attendent de la France qu'elle prenne le leadership de l'intégration de l'Allemagne dans une Europe occidentale organisée. En mai 1950, Acheson, informé du projet de pool charbon-acier lors d'un passage à Paris avant même la plupart des ministres français, apporte aussitôt le soutien de Washington 1Foreign Relations of the United States, 1949-1950, Western Europe, U.S. Government Printing Office, Washington (correspondance Acheson-Schuman, octobre 1949 et mai 1950). En 1953 encore, les documents de planification américains rangent la fédération politique, l'intégration militaire et l'unification économique de l'Europe occidentale parmi les objectifs correspondant aux intérêts fondamentaux des États-Unis.
Il faut mesurer ce que ces textes disent et ce qu'ils ne disent pas. Ils ne disent pas que l'Europe communautaire fut une invention américaine : le projet a des racines européennes anciennes, de Coudenhove-Kalergi au discours de Zurich de Churchill en 1946, et des artisans européens authentiques. Ils disent en revanche, sans ambiguïté possible, que cette Europe-là fut voulue, encouragée et financée par Washington, à une condition constante : qu'elle se construise à l'intérieur de l'ensemble atlantique, jamais en dehors, jamais contre. Une Europe réconciliée devient un marché solvable, un rempart contre le communisme et un partenaire capable d'assumer une part du fardeau militaire. La rationalité américaine est parfaite. Mais ce qui constitue une réussite stratégique vu de Washington peut constituer, vu de Paris, l'acte de naissance d'une dépendance de structure.
II. 1947-1954 : l'intégration sous parapluie, de l'OTAN à la CED
L'Alliance atlantique, socle et plafond
Le 4 avril 1949, le traité de Washington crée l'Alliance atlantique. La France en est signataire fondatrice et demandeuse : la hantise d'un désengagement américain, comme après 1919, domine alors la diplomatie française. L'invasion de la Corée du Sud en juin 1950 transforme l'alliance politique en organisation militaire intégrée, avec un commandement permanent, le SHAPE, installé près de Paris et confié au général Eisenhower. Ce point de détail géographique dit beaucoup : le commandement militaire de l'Europe occidentale siège en France, mais il n'est pas français, et la chaîne de commandement remonte à Washington.
Le tournant doctrinal est consigné dans un document que tout étudiant de la période doit lire : le rapport NSC-68, remis au président Truman en avril 1950 et déclassifié en 1975 27Foreign Relations of the United States, 1950, vol. I, National Security Affairs (rapport NSC-68, 14 avril 1950). Ce texte fondateur de la guerre froide militarisée décrit le conflit avec Moscou comme total, mondial et durable, appelle un réarmement massif du monde libre, et assigne explicitement aux États-Unis la responsabilité d'organiser et de diriger la coalition. La guerre de Corée, deux mois plus tard, transforme ce programme sur papier en budgets et en divisions. Pour l'Europe, la conséquence est immédiate : la coopération économique de 1948 devient une intégration militaire, et l'aide Marshall cède progressivement la place à l'assistance militaire, dont la France, engagée en Indochine, devient l'un des tout premiers récipiendaires mondiaux. Ce point est capital pour la suite : au début des années 1950, l'effort de guerre français en Asie est financé dans des proportions croissantes par Washington, ce qui donne aux États-Unis, sur la politique française, un levier dont ils useront jusqu'à Diên Biên Phu et au-delà 24Irwin M. Wall, The United States and the Making of Postwar France, 1945-1954, Cambridge University Press, 1991 (sur le financement américain de la guerre d'Indochine, chap. 9 et 10).
La guerre de Corée impose surtout à l'agenda une question que les Français espéraient enterrée : le réarmement de l'Allemagne. Washington le juge indispensable ; Paris le redoute. C'est pour dissoudre ce dilemme que René Pleven propose en octobre 1950, sur une idée de Jean Monnet, une armée européenne intégrée : la Communauté européenne de défense. Le paradoxe fondateur mérite d'être souligné avec insistance, car il éclaire tout le reste : le projet le plus fédéral de l'histoire européenne, la fusion des armées, naît d'une exigence stratégique américaine, le réarmement allemand, que la France cherche à rendre tolérable en la diluant dans une institution supranationale.
La CED, ou la pédagogie de la pression
Le traité instituant la CED est signé le 27 mai 1952. S'ouvre alors une bataille de ratification de deux ans, la plus violente controverse politique française de l'après-guerre, qui coupe chaque parti en deux et dresse gaullistes et communistes, pour des raisons opposées, contre un même texte. Washington ne se comporte pas en spectateur. Le secrétaire d'État John Foster Dulles avertit publiquement en décembre 1953 que l'échec de la CED contraindrait les États-Unis à une révision déchirante, agonizing reappraisal, de leur engagement en Europe. La menace est limpide : sans armée européenne, le protecteur pourrait retirer sa protection.
Le 30 août 1954, l'Assemblée nationale refuse pourtant, par 319 voix contre 264, de délibérer sur le traité. C'est la première fois qu'un parlement européen enterre un projet soutenu de tout leur poids par Washington et par les milieux fédéralistes. La leçon apparente est que le noyautage a des limites : quand une représentation nationale se cabre, la pression extérieure échoue. Mais la suite immédiate nuance fortement cette lecture. En quelques semaines, les accords de Paris d'octobre 1954 réalisent par une autre voie l'essentiel de l'objectif américain : l'Allemagne fédérale est réarmée et entre dans l'OTAN en mai 1955, dans une structure que les États-Unis commandent directement, sans l'écran supranational européen. L'épisode fonde une règle que l'on retrouvera tout au long de la période : les Européens peuvent choisir la forme institutionnelle, non la substance stratégique. La substance, réarmement allemand compris, est fixée ailleurs.
Diagramme de flux
Graphique interactif.
La crise de Suez, en novembre 1956, achève la démonstration par l'absurde. Lorsque la France et le Royaume-Uni engagent une opération militaire contre l'Égypte sans l'aval de Washington, les États-Unis les contraignent au retrait en quelques jours, notamment par la pression exercée sur la livre sterling. Les deux anciennes puissances mondiales tirent de l'humiliation des conclusions opposées, et cette bifurcation structure encore l'Europe actuelle : Londres décide de ne plus jamais se trouver du mauvais côté de Washington ; Paris décide de ne plus jamais dépendre entièrement de lui. La bombe atomique française et, plus tard, la politique gaullienne sortent en droite ligne de novembre 1956.
III. Jean Monnet : biographie d'un pont
L'homme des deux rives
Aucune figure ne condense mieux l'ambiguïté de la période que Jean Monnet, et c'est pourquoi il faut lui consacrer l'examen le plus scrupuleux, à égale distance de l'hagiographie communautaire et du procès en trahison. Né à Cognac en 1888 dans le négoce familial, Monnet ne passe pas par les grandes écoles : il se forme dans le commerce transatlantique, à Londres, à Winnipeg, à New York. Pendant la Première Guerre mondiale, il organise la coordination des achats interalliés ; il en tire une conviction définitive, celle que les problèmes se résolvent par des institutions communes dotées de moyens propres, et un carnet d'adresses anglo-saxon exceptionnel. Secrétaire général adjoint de la Société des Nations à trente-et-un ans, puis banquier d'affaires, associé de firmes américaines, il traverse l'entre-deux-guerres entre Paris, Londres, New York, Shanghai et San Francisco 7Jean Monnet, Mémoires, Fayard, Paris, 19768Éric Roussel, Jean Monnet, Fayard, Paris, 1996.
La Seconde Guerre mondiale fait de lui un rouage central de la machine de guerre alliée. Installé à Washington dès 1940, membre du British Supply Council, il contribue à la conception du Victory Program qui planifie la mobilisation industrielle américaine ; l'économiste John Maynard Keynes estimera que ce travail a raccourci la guerre. En 1943, à Alger, il est l'homme que Roosevelt, qui se méfie de De Gaulle et lui préfère le général Giraud, dépêche auprès du Comité français de libération nationale. Monnet finit par se rallier à l'évidence gaullienne, mais l'épisode laisse des traces : le Général sait désormais que Monnet est, à Washington, l'un des Français en qui l'on a confiance, précisément parce qu'il pense en termes d'ensembles et non de nations.
Fait établi, attesté par les archives historiques de l'Union européenne elles-mêmes : Monnet a correspondu avec tous les présidents des États-Unis, de Roosevelt à Johnson, durant les années où il travaillait à l'unification de l'Europe. Ses amitiés structurantes se nomment Dean Acheson, John Foster et Allen Dulles, John McCloy, haut-commissaire américain en Allemagne, David Bruce, ambassadeur à Paris, George Ball, futur sous-secrétaire d'État, qui fut aussi son avocat et son collaborateur. Ce réseau n'est pas une rumeur : il est revendiqué, documenté, célébré par les intéressés eux-mêmes dans leurs mémoires respectifs.
Le Plan, la CECA, le Comité d'action
De retour en France, Monnet obtient en 1946 la création du Commissariat général du Plan, qu'il dirige. On a vu que le financement de la modernisation française passait en partie par les fonds de contrepartie du plan Marshall : le commissaire au Plan est ainsi, fonctionnellement, l'interlocuteur français de l'administration américaine de l'aide. C'est depuis cette position qu'il conçoit, au printemps 1950, le pool charbon-acier que Robert Schuman endosse politiquement le 9 mai. La Haute Autorité de la CECA, qu'il préside à Luxembourg de 1952 à 1955, est la matrice institutionnelle de tout ce qui suivra : une autorité supranationale, des ressources propres, une légitimité fonctionnelle plutôt qu'électorale.
Après l'échec de la CED, dont il fut l'inspirateur discret, Monnet quitte la Haute Autorité et fonde en 1955 le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe, qui réunit dirigeants de partis et syndicats de six pays pour pousser la relance communautaire : Euratom, marché commun, puis élargissement britannique. Jusqu'à sa dissolution en 1975, ce comité fonctionne comme le lobby le plus efficace de l'histoire européenne, et comme le canal par lequel les orientations défendues par Monnet, qui sont aussi, sur l'essentiel, celles que souhaite Washington, irriguent les partis de gouvernement du continent.
Ni agent ni innocent : la convergence structurelle
Faut-il conclure que Monnet était un agent américain ? La réponse est non, et il importe de le dire avec la même netteté que le reste. Aucun document sérieux n'établit une allégeance clandestine ; sa vision lui appartenait ; son objectif proclamé, un partenariat entre égaux, entre une Amérique et une Europe unies comme deux piliers de l'Occident, trouva son écho dans le discours de l'interdépendance prononcé par Kennedy à Philadelphie le 4 juillet 1962. Monnet reçut d'ailleurs en décembre 1963 la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction civile américaine : on ne décore pas ses agents, on décore ses amis.
Mais l'alternative agent ou grand Européen est précisément le piège qu'il faut refuser, car elle masque la vraie question, qui est structurelle et non morale. La méthode Monnet, transferts de souveraineté sectoriels, institutions supranationales, adossement assumé à la protection américaine, était objectivement compatible avec la stratégie des États-Unis, qui l'ont soutenue par tous les canaux disponibles, diplomatiques, financiers et, on va le voir, clandestins. La méthode adverse, celle d'une Europe des États dotée d'une défense propre et d'une diplomatie distincte, était objectivement incompatible avec cette stratégie, et n'a jamais bénéficié d'aucun appui extérieur. Lecture analytique, assumée comme telle : dans la compétition entre les deux Europes possibles, l'une jouait à domicile dans le système atlantique, l'autre jouait contre le système. Le résultat du match doit moins aux mérites comparés des doctrines qu'à l'inégalité des soutiens.
IV. Les coulisses : l'ACUE, la CIA et la bataille des idées
L'American Committee on United Europe
C'est ici que l'histoire quitte la diplomatie ouverte. En 1997, l'historien britannique Richard Aldrich, exploitant des fonds d'archives américains, a reconstitué l'activité de l'American Committee on United Europe…
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1Foreign Relations of the United States, 1949-1950, Western Europe, U.S. Government Printing Office, Washington (correspondance Acheson-Schuman, octobre 1949 et mai 1950).
2George C. Marshall Foundation, statistiques de l'European Recovery Program, 1948-1952, d'après les séries de l'Economic Cooperation Administration.
3Accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946, textes et annexes, La Documentation française.
4Richard J. Aldrich, « OSS, CIA and European Unity : The American Committee on United Europe, 1948-60 », Diplomacy and Statecraft, vol. 8, n° 1, 1997, p. 184-227.
5Central Intelligence Agency, « Origins of the Congress for Cultural Freedom, 1949-50 », Studies in Intelligence, vol. 38, n° 5, 1995 (déclassifié), cia.gov.
6Frances Stonor Saunders, Who Paid the Piper ? The CIA and the Cultural Cold War, Granta Books, Londres, 1999.
7Jean Monnet, Mémoires, Fayard, Paris, 1976.
8Éric Roussel, Jean Monnet, Fayard, Paris, 1996.
9Charles de Gaulle, Mémoires d'espoir, tome 1, Le Renouveau, Plon, Paris, 1970.
10Charles de Gaulle, mémorandum au président Eisenhower et au Premier ministre Macmillan, 17 septembre 1958, in Lettres, notes et carnets, Plon, Paris, 1985.
11Lettre de Charles de Gaulle au président Lyndon B. Johnson, 7 mars 1966, ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, archives diplomatiques.
12OTAN, « La France et l'OTAN », dossiers historiques, nato.int ; déclaration du sommet de Strasbourg-Kehl, 4 avril 2009.
13Hubert Védrine, Rapport pour le président de la République sur les conséquences du retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN, novembre 2012.
14U.S. Department of Justice, « BNP Paribas Agrees to Plead Guilty and to Pay $8.9 Billion for Illegally Processing Financial Transactions », communiqué du 30 juin 2014, justice.gov.
15U.S. Department of Justice, « Alstom Pleads Guilty and Agrees to Pay $772 Million Criminal Penalty to Resolve Foreign Bribery Charges », communiqué du 22 décembre 2014, justice.gov.
16Pierre Lellouche et Karine Berger, Rapport d'information sur l'extraterritorialité de la législation américaine, Assemblée nationale, n° 4082, 5 octobre 2016.
17Raphaël Gauvain, Rétablir la souveraineté de la France et de l'Europe et protéger nos entreprises des lois et mesures à portée extraterritoriale, rapport au Premier ministre, juin 2019.
18Frédéric Pierucci et Matthieu Aron, Le Piège américain, JC Lattès, Paris, 2019 (témoignage de partie).
19Geir Lundestad, « Empire by Invitation ? The United States and Western Europe, 1945-1952 », Journal of Peace Research, vol. 23, n° 3, 1986, p. 263-277.
20Emmanuel Macron, « Initiative pour l'Europe », discours de la Sorbonne, 26 septembre 2017, elysee.fr.
21The Economist, « Emmanuel Macron in his own words », entretien, 7 novembre 2019.
22OTAN, Déclaration du sommet de La Haye, 25 juin 2025, nato.int ; OTAN, « Dépenses de défense et engagement des 5 % », dossier thématique, nato.int.
23Emmanuel Macron, discours aux armées, Hôtel de Brienne, 13 juillet 2026, elysee.fr ; ministère des Armées, « L'engagement a été tenu », 13 juillet 2026.
24Irwin M. Wall, The United States and the Making of Postwar France, 1945-1954, Cambridge University Press, 1991 (sur le financement américain de la guerre d'Indochine, chap. 9 et 10).
25Richard F. Kuisel, Seducing the French. The Dilemma of Americanization, University of California Press, Berkeley, 1993 (sur les missions de productivité, chap. 3).
26Luc Boltanski, « America, america... Le plan Marshall et l'importation du management », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 38, 1981, p. 19-41.
27Foreign Relations of the United States, 1950, vol. I, National Security Affairs (rapport NSC-68, 14 avril 1950).
28Susan Strange, States and Markets, Pinter Publishers, Londres, 1988 (sur la puissance structurelle, chap. 2).
29French-American Foundation, programme Young Leaders : présentation officielle du programme, historique (fondation 1976, lancement 1981), modalités de sélection et listes des promotions, frenchamerican.org et french-american.org.
30Commission européenne et haut représentant, communication conjointe « Une nouvelle stratégie européenne pour l'industrie de défense », JOIN(2024) 10 final, 5 mars 2024 (chiffres d'acquisition février 2022-juin 2023).
31Synergy Research Group, données trimestrielles sur les parts du marché européen des services d'infrastructure en nuage, 2023-2024.
32Déclaration conjointe des gouvernements français, allemand et britannique sur la création d'INSTEX, 31 janvier 2019 ; communiqué des actionnaires annonçant la liquidation, mars 2023.
33Pierre Mounier-Kuhn, L'informatique en France de la Seconde Guerre mondiale au Plan Calcul. L'émergence d'une science, Presses de l'université Paris-Sorbonne, 2010 (sur l'embargo Control Data et la genèse du Plan Calcul).
34OTAN, accords de normalisation (STANAG) et processus OTAN de planification de défense (NDPP), documentation officielle, nato.int.
35Georges-Henri Soutou, L'Alliance incertaine. Les rapports politico-stratégiques franco-allemands, 1954-1996, Fayard, Paris, 1996 (sur le préambule du Bundestag de 1963).
36Ludovic Tournès (dir.), L'argent de l'influence. Les fondations américaines et leurs réseaux européens, Autrement, Paris, 2010.
37Yves Dezalay et Bryant G. Garth, La mondialisation des guerres de palais. La restructuration du pouvoir d'État en Amérique latine, entre notables du droit et « Chicago boys », Seuil, Paris, 2002.