Aller au contenu
SensPoObservatoire politique indépendant
Le Dialogue Mélien de Donald Trump : Iran, Europe et la grammaire de la contrainte

Analyse

Le Dialogue Mélien de Donald Trump : Iran, Europe et la grammaire de la contrainte

De l’Iran au cloud, du dollar aux câbles sous-marins, la crise ouverte par Donald Trump révèle moins une nouvelle brutalité américaine qu’une réalité plus profonde : l’Europe demeure enfermée dans une architecture de dépendances qui limite fortement sa capacité d’autonomie. En relisant cette séquence à la lumière du Dialogue mélien, cet article montre que la contrainte contemporaine ne passe plus seulement par les armes ou les sanctions, mais par l’imbrication des infrastructures financières, énergétiques, militaires et numériques.

Par Rédaction SensPo · 16 mars 2026 · 68 min de lecture

Résumé exécutif

En 416 avant notre ère, les représentants d'Athènes firent savoir aux Méliens qu'ils n'avaient pas à discuter du droit ou de la justice : "Les forts font ce qu'ils peuvent et les faibles souffrent ce qu'ils doivent." Donald Trump, revenu à la Maison-Blanche, applique cette grammaire avec une cohérence que la rhétorique transatlantique peine à nommer. La séquence iranienne ouverte en 2025 constitue un test systémique de premier ordre : non pas parce qu'elle crée une crise nouvelle, mais parce qu'elle révèle, avec une clarté inhabituellement brutale, l'architecture de dépendances dans laquelle l'Europe est enserrée.

Ces dépendances ne se limitent pas aux vecteurs classiques que sont la finance, l'énergie et la sécurité militaire. Elles s'étendent à la couche numérique profonde : systèmes d'exploitation, cloud computing, semi-conducteurs, logiciels de conception, câbles sous-marins, intelligence artificielle militaire et civile. Chacun de ces vecteurs constitue une vulnérabilité potentielle que Washington peut, dans certaines conditions, conditionner ou activer en réponse à un désalignement européen. Cette capacité de coercition n'est pas uniforme ni garantie : son exercice a des coûts pour l'acteur qui l'applique, et les cas documentés de mise en oeuvre restent distincts des cas de dépendance passive. À ces vulnérabilités structurelles s'ajoute un catalogue de représailles que l'administration Trump a déjà partiellement activées sur d'autres dossiers et qui constitue l'arsenal de contrainte observable.

L'Ukraine a fourni le précédent de validation de cette mécanique : l'Europe a absorbé les coûts économiques d'une guerre qu'elle n'a pas décidée, fourni le soutien que Washington demandait, et vu ses intérêts propres sacrifiés sans être centrale dans les négociations. Le dossier iranien reproduit cette séquence avec un degré de coercition potentiellement supérieur.

Ce que cet article démontre : La position européenne dans la séquence Iran/Trump est celle d'un acteur dont les dépendances structurelles sur plusieurs vecteurs clés limitent fortement la capacité à maintenir une posture autonome. Cette contrainte opère sur au moins sept dimensions : finance, énergie, militaire, droit extraterritorial, numérique, marchés obligataires, et renseignement. Ces dimensions n'ont pas toutes la même profondeur ni la même activabilité comme levier de coercition ; cet article s'efforce de distinguer ce qui relève de la dépendance passive et ce qui constitue un instrument de pression démontré.

Ce que cet article ne prétend pas démontrer : Que l'Europe est impuissante sans recours possible, que Trump poursuit une stratégie cohérente à long terme, ou que la guerre avec l'Iran est inévitable.


Note méthodologique

L'analyse s'appuie sur des sources primaires (textes officiels américains, rapports de l'AIEA, données Eurostat, RTE, IEA, Banque centrale européenne, Congressional Research Service), des sources analytiques de référence (IFRI, ECFR, SIPRI, FRS, CSIS, Farrell et Newman sur la weaponization des interdépendances), et la littérature académique sur l'extraterritorialité du droit américain et la géopolitique des infrastructures numériques. Les données quantitatives sont distinguées des estimations analytiques. Les probabilités exprimées dans les scénarios constituent des lectures analytiques calibrées, pas des faits établis.


I. Le Dialogue Mélien comme grille d'analyse : pertinence et limites

1.1 La logique thucydidéenne appliquée au XXIe siècle

Le Dialogue Mélien (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Livre V, chapitres 84-116) reste l'énoncé le plus direct de la politique de puissance pure dans la tradition occidentale. Les Athéniens refusent toute discussion sur le droit, la justice ou la réciprocité : seul compte le rapport de forces. Les Méliens, qui ne peuvent ni combattre ni fuir, tentent d'invoquer des principes. Les Athéniens les ignorent. Mélos est rasée.

La tentation est grande d'appliquer ce cadre directement à la situation de 2025-2026. Elle comporte cependant des limites analytiques qu'il faut énoncer clairement. L'analogie est heuristique, pas démonstrative.

Premièrement, les États-Unis ne sont pas Athènes dans un rapport bilatéral simple. Leur puissance opère à travers des institutions, des normes et des interdépendances qui créent des contraintes réelles sur leur propre comportement.

Deuxièmement, l'Europe n'est pas Mélos. Elle dispose de leviers, même s'ils sont inégaux et mal mobilisés. Sa subordination est structurelle, pas absolue.

Troisièmement, Trump lui-même n'est pas un stratège mélien cohérent. Son comportement mélange calcul coercitif, improvisation tactique, logique électorale domestique et projections personnelles. Ce mélange rend l'analyse plus complexe qu'un schéma de domination pure.

Ce que le cadre mélien permet de saisir, en revanche, c'est la structure profonde de la relation : quand Washington formule un ultimatum à Téhéran et que Bruxelles est invitée à choisir son camp, la question de droit ou de légitimité internationale est simplement hors du champ opérationnel. Ce qui compte, c'est qui peut faire quoi à qui.

1.2 L'architecture de la contrainte trumpienne sur l'Iran

La politique iranienne de Trump au cours de son second mandat reproduit la séquence de 2018, mais dans un contexte de rapport de forces modifié. Le retrait américain du JCPOA en 2018 avait révélé la structure : les Européens avaient proclamé vouloir maintenir l'accord, créé INSTEX pour contourner les sanctions, et vu leurs entreprises quitter l'Iran malgré la position officielle de leurs gouvernements.

En 2025, la mécanique est similaire mais les enjeux sont plus élevés. L'Iran dispose désormais d'un programme nucléaire nettement plus avancé. Les seuils d'enrichissement franchis sont documentés par l'AIEA. Le contexte régional a été transformé par la guerre de Gaza et le réalignement des forces dans l'arc moyen-oriental. Trump réclame un accord ou menace d'une action militaire. La capacité européenne à influer substantiellement sur ce choix est, pour des raisons structurelles examinées dans cet article, très contrainte.

Architecture de la contrainte américaine sur le dossier iranien

Mécanismes de coercition et positions des acteurs (2025-2026)

Graphique interactif.

1.3 L'Ukraine comme précédent de validation

Avant d'examiner les dépendances en détail, il est analytiquement utile de poser le précédent ukrainien comme démonstration déjà réalisée de la mécanique mélienne appliquée à l'Europe.

La guerre d'Ukraine a testé grandeur nature la capacité européenne à maintenir une position autonome face à la pression américaine. Le résultat est documenté. L'Europe a absorbé les coûts économiques les plus lourds du conflit : crise énergétique sans précédent, inflation importée, flux migratoires de plusieurs millions de personnes, perte des marchés russes pour des secteurs industriels entiers (automobile, machine-outil, chimie allemande). Les États-Unis ont supporté des coûts militaires et financiers significatifs, mais sans disruption énergétique ni déstabilisation industrielle comparable.

Dans le même temps, les négociations sur un éventuel cessez-le-feu ou accord de paix se sont déroulées en format américano-russe, avec les Européens dans une position périphérique. L'Europe, qui était la première partie prenante en termes de coûts supportés, n'était pas la première partie prenante dans les discussions déterminantes.

Lecture analytique : Ce précédent établit un pattern observable. L'Europe supporte les coûts ; l'Europe ne décide pas. Le dossier iranien reproduit cette séquence avec une différence notable : les coûts potentiels sont encore plus concentrés sur l'Europe (détroit d'Ormuz, prix de l'énergie, risque de déstabilisation régionale à sa frontière sud), tandis que la capacité européenne à peser sur le dénouement reste également contrainte. Cette analogie a des limites : le conflit ukrainien avait une dimension de valeurs partagées qui facilitait l'alignement européen ; le dossier iranien est davantage un différend d'intérêts, ce qui rend l'alignement moins automatique et potentiellement plus coûteux politiquement pour Washington.


II. Cartographie des dépendances européennes

2.1 La dépendance financière : le dollar comme infrastructure de contrainte

La dépendance européenne au système dollar n'est pas une métaphore. Elle constitue une contrainte opérationnelle documentée avec précision.

Le réseau SWIFT, dont le siège est belge, est soumis à des pressions américaines documentées depuis 2012, date à laquelle l'Iran en a été partiellement exclu à la demande de Washington. En 2022, les institutions financières russes ont été déconnectées. L'épisode JCPOA a montré que les entreprises européennes n'avaient pas maintenu une position politique européenne dès lors qu'elle les exposait aux sanctions américaines sur le dollar : l'alignement de fait s'est produit malgré la position officielle divergente des gouvernements.

L'épisode INSTEX (2019-2023) constitue la démonstration la plus documentée de cette impuissance. Ce mécanisme, élaboré par la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni pour permettre des échanges avec l'Iran hors dollar, a traité un nombre négligeable de transactions avant de disparaître. Aucune banque européenne de taille significative ne l'a utilisé : le risque d'exclusion du marché américain pesait bien davantage que les gains potentiels des échanges avec l'Iran.

À cette dépendance de flux s'ajoute une dépendance de stock. Les agences de notation souveraines (Moody's, S&P, Fitch) sont américaines. Une détérioration de la relation transatlantique perçue par les marchés financiers peut contribuer à un renchérissement des coûts de financement des États européens, sans que Washington n'ait nécessairement activé un levier explicite. Ce mécanisme ne doit pas être surestimé : les marchés réagissent à de nombreux signaux simultanés, et attribuer causalement des mouvements de spread à une tension géopolitique spécifique est méthodologiquement délicat. Ce qui peut être affirmé avec plus de prudence, c'est que la combinaison d'une relation transatlantique dégradée et de fondamentaux budgétaires fragiles crée une exposition accrue aux chocs de confiance sur les marchés souverains européens.

Transactions interbancaires mondiales par devise (2024)

Part du dollar dans les échanges SWIFT (en % du volume total). Source : SWIFT RMB Tracker, BCE 2024

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Transactions interbancaires mondiales par devise (2024) »
Part des transactions (%)
Dollar USD47.4
Euro EUR22.8
Livre sterling GBP6.8
Yen JPY3.5
Yuan CNY4.6
Autres14.9

La part du yuan dans les transactions SWIFT, bien qu'en progression, reste structurellement limitée par l'absence de convertibilité complète et par la méfiance des acteurs non-chinois à l'égard d'une infrastructure financière placée sous contrôle de Pékin. L'alternative au dollar n'existe pas à court terme pour les transactions commerciales européennes à grande échelle.

Fait établi : Les échanges commerciaux UE-Iran ont chuté de plus de 80% entre 2017 et 2020, malgré la position officielle européenne favorable au maintien du JCPOA (source : Eurostat, séries annuelles 2018-2021). Le mécanisme de coercition n'a pas été la menace explicite : c'est l'architecture du système financier elle-même.

2.2 La dépendance énergétique : le GNL américain comme nouvelle dépendance structurelle

La rupture avec le gaz russe a créé une nouvelle dépendance dont la structuration géopolitique est encore mal perçue dans le débat public européen. L'Europe a remplacé une dépendance problématique par une combinaison dont l'un des éléments-clés est le GNL américain.

En 2021, les États-Unis fournissaient moins de 5% du gaz importé par l'UE. En 2024, cette part avoisine 18 à 20%, plaçant les États-Unis parmi les premiers fournisseurs de l'Union (source : Commission européenne, DG Énergie, 2024 ; IEA, World Energy Outlook 2024). Les terminaux de regazéification construits en urgence après 2022 représentent des investissements immobilisés sur des décennies. La filière GNL américaine a des intérêts économiques qui la rendent attentive aux évolutions du marché gazier mondial, et elle est représentée dans les processus de lobbying à Washington ; affirmer qu'elle dicte directement la politique étrangère américaine serait excessif, mais l'alignement d'intérêts entre pression sur l'Iran et préservation des parts de marché GNL est objectivement présent.

La dimension iranienne est directe : l'Iran est l'un des premiers détenteurs mondiaux de réserves gazières prouvées (deuxième rang mondial, source : BP Statistical Review 2024). Tout apaisement avec Téhéran qui permettrait une réintégration partielle de l'Iran dans les marchés énergétiques mondiaux affecterait les prix du GNL et les intérêts des exportateurs américains. Il serait excessif d'en déduire que la politique iranienne de Trump est directement pilotée par la filière GNL : les motivations sont multiples et hiérarchisées différemment selon les acteurs de l'exécutif américain. Mais cette convergence d'intérêts crée objectivement un alignement entre la pression maximum sur l'Iran et les intérêts économiques de l'industrie gazière américaine, ce qui réduit la probabilité d'un compromis qui permettrait à l'Iran de retrouver ses capacités d'exportation énergétique.

Sources d'approvisionnement gazier de l'UE (2024)

Part des importations de gaz par pays fournisseur. Sources : IEA, Commission européenne DG Énergie

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Sources d'approvisionnement gazier de l'UE (2024) »
Part (%)
Norvège31
États-Unis (GNL)19
Algérie11
Qatar (GNL)9
Azerbaïdjan8
Autres GNL10
Russie résiduelle5
Autres7

Les technologies renouvelables nécessitent des matériaux critiques (lithium, cobalt, terres rares) dont les chaînes d'approvisionnement sont dominées par la Chine et, pour les équipements de fabrication, partiellement soumises à des licences américaines. Les panneaux solaires viennent majoritairement de Chine. La transition énergétique réduit une dépendance aux hydrocarbures tout en en créant d'autres, ce qui suggère que la vulnérabilité d'ensemble ne disparaîtra pas avec la décarbonation : elle se déplace.

2.3 La dépendance militaire et logistique : l'OTAN comme contrainte inversée

La dépendance militaire européenne à l'égard des États-Unis est bien documentée. Elle opère à travers plusieurs mécanismes qui se renforcent mutuellement.

Les opérations militaires de haute intensité en Europe et au Proche-Orient reposent sur des infrastructures américaines : commandement de l'OTAN (SACEUR, toujours un général américain), capacités de ravitaillement en vol, renseignement spatial (satellites de reconnaissance), systèmes de commandement et de contrôle. La guerre en Ukraine a confirmé cette dépendance : le renseignement américain s'est révélé déterminant dans la conduite des opérations ukrainiennes. Sans les satellites américains, les transmissions sécurisées via Starlink, et l'accès aux données de ciblage de la NSA, les capacités opérationnelles ukrainiennes auraient été significativement dégradées.

La présence de bases américaines sur le territoire européen crée une interdépendance réelle. Ramstein en Allemagne, Aviano en Italie, Incirlik en Turquie : ces infrastructures sont des actifs américains en territoire allié. Elles permettent une projection de puissance américaine dans l'arc moyen-oriental qui inclut le dossier iranien. L'Europe n'a pas de base équivalente dans cette région sans accord américain.

La guerre en Ukraine a par ailleurs révélé les limites des capacités de production européennes en munitions. L'Europe dépend d'approvisionnements américains pour des systèmes critiques (HIMARS, Patriot, capacités antimissiles). Cette dépendance crée une asymétrie de négociation dans toute crise où Washington menace de conditionner ou réduire ses livraisons.

Le partage de renseignement constitue un vecteur rarement évoqué dans le débat public. Les services de renseignement des États membres de l'UE dépendent pour partie des capacités SIGINT américaines (NSA) et britanniques (GCHQ), notamment satellitaires. Une réduction du flux partagé dans le cadre de Five Eyes et des accords bilatéraux priverait les capitales européennes d'une fraction de leur connaissance de situation sur le dossier iranien. L'ampleur de cet effet est difficile à évaluer publiquement, les capacités nationales européennes en SIGINT variant considérablement d'un État à l'autre ; mais l'asymétrie d'accès à l'information est réelle et documentée dans la littérature sur les alliances de renseignement.

Dépendances européennes vis-à-vis des États-Unis par domaine

Ordres de grandeur illustratifs (0 = autonomie totale, 100 = dépendance totale). Ces évaluations agrègent des données hétérogènes et ne constituent pas des mesures précises. Lecture analytique SensPo.fr.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Dépendances européennes vis-à-vis des États-Unis par domaine »
Niveau de dépendance européenne (ordre de grandeur)
Finance / Dollar78
Énergie (GNL)52
Capacités militaires71
Renseignement SIGINT85
Technologie numérique82
Logistique défense68
Droit extraterritorial74
IA / Compute militaire88

2.4 L'extraterritorialité juridique : le droit comme outil d'hégémonie

Le droit américain s'applique de facto hors du territoire américain par trois mécanismes principaux documentés.

Le premier est l'usage du dollar. Toute transaction libellée en dollars, quelle que soit la nationalité des parties, relève potentiellement de la juridiction américaine. Les sanctions du Département du Trésor (OFAC) peuvent frapper une entreprise française commercant avec une entité iranienne si cette transaction passe par un correspondant bancaire américain ou utilise le dollar.

Le deuxième est le Cloud Act (2018). Les données stockées sur les infrastructures numériques d'entreprises américaines sont accessibles aux autorités américaines, quel que soit leur lieu de stockage physique. Une entreprise européenne utilisant AWS, Azure ou Google Cloud est de facto soumise au droit américain sur ses données.

Le troisième est l'extraterritorialité des lois anticorruption (FCPA, Foreign Corrupt Practices Act). Des entreprises européennes (Total, Alcatel, Airbus, Société Générale, Ericsson) ont fait l'objet de poursuites américaines pour des faits commis hors du territoire américain, avec des amendes atteignant plusieurs milliards de dollars.

Amendes FCPA infligées à des entreprises non-américaines (sélection, 2008-2024)

En millions de dollars. Source : Département de la Justice américain (DOJ), rapports annuels

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Amendes FCPA infligées à des entreprises non-américaines (sélection, 2008-2024) »
Amende DOJ (M$)
Airbus (2020)3900
Glencore (2022)1100
Ericsson (2019)1060
Société Générale (2018)860
Siemens (2008)800
Alstom (2014)772
Total (2013)398

Sur le dossier iranien spécifiquement, ces mécanismes créent une contrainte qui dépasse la volonté politique européenne. Même si Bruxelles proclamait vouloir maintenir des échanges commerciaux avec l'Iran en violation des sanctions américaines, les entreprises européennes ne suivraient pas : le risque d'exclusion du marché américain et de poursuites américaines est incomparablement supérieur à tout bénéfice iranien.

2.5 La dépendance numérique : la couche invisible

C'est la dimension la moins présente dans le débat public européen et analytiquement la plus transversale, parce qu'elle est la moins réversible à court terme et qu'elle traverse toutes les autres.

L'infrastructure cloud

Amazon Web Services détient environ 32% du marché mondial du cloud computing, Microsoft Azure 23%, Google Cloud 10% (source : Synergy Research Group, Q4 2024). Ces trois acteurs américains concentrent ainsi près des deux tiers des capacités mondiales de traitement et de stockage de données. Les entreprises européennes, les administrations publiques, les systèmes de santé, les infrastructures critiques font tourner leurs opérations sur ces plateformes.

Le projet Gaia-X, lancé en 2019 par la France et l'Allemagne pour créer une infrastructure cloud européenne souveraine, illustre l'ampleur du problème. Face à la pression des hyperscalers américains qui ont rejoint le projet comme membres à part entière, le compromis adopté a vidé le projet de sa substance souveraine. Les hyperscalers américains y participent désormais comme membres, ce qui constitue précisément ce que le projet était censé éviter. OVHcloud, le principal acteur européen, représente moins de 3% du marché mondial : il ne constitue pas une alternative systémique crédible.

Les systèmes d'exploitation : la couche de base

Windows équipe environ 72% des ordinateurs de bureau en Europe, macOS environ 15%. Android (Google) équipe 71% des smartphones, iOS (Apple) 28%. Ces systèmes d'exploitation constituent la couche fondamentale sur laquelle s'exécutent toutes les applications, y compris les logiciels de défense, de renseignement et d'infrastructure critique. Ils sont tous soumis à la juridiction américaine.

Le précédent Huawei a démontré concrètement ce que cette dépendance signifie opérationnellement. En mai 2019, l'administration Trump a placé Huawei sur la liste des entités sous restriction d'exportation (Entity List). Google a immédiatement suspendu les licences Android pour les nouveaux appareils Huawei. Qualcomm, Intel et ARM ont cessé leurs fournitures de composants et de licences de conception. En quelques semaines, le deuxième fabricant de smartphones mondial s'est trouvé privé d'accès aux technologies fondamentales de son activité, non pas par une décision de ses clients ou de la concurrence, mais par décision administrative américaine.

Ce précédent illustre le type de restriction que Washington peut appliquer à des entités ciblées. Il ne démontre pas que la même mesure serait automatiquement étendue à des entreprises européennes dans un contexte de désalignement sur l'Iran : les calculs politiques sont différents, les coûts pour Washington seraient plus é…

Réservé aux membres

La suite est réservée aux abonnés

SensPo est financé par ses lecteurs, sans publicité ni traceur. L’abonnement donne accès à l’intégralité des analyses.

Votre avis

Commentaires

Connectez-vous pour participer à la discussion.

Se connecter

Chargement des commentaires…

L’essentiel de la vie politique, une fois par semaine

Une synthèse sourcée et sans parti pris. Désinscription en un clic, aucune revente d’adresse.

Vous cherchez un compte ? Créer un compte SensPo : pour commenter, suivre vos élus et garder vos analyses.