Le mégawattheure « quand on veut » : ce que la communication de l'ADEME met en avant, ce qu'elle laisse hors champ
Le coût d’un mégawattheure solaire ou éolien ne dit pas ce qu’il en coûte pour le livrer à l’heure où la demande l’exige. À partir des rapports de l’ADEME, des simulations de RTE et d’un modèle reproductible intégrant stockage, surdimensionnement et réseaux, cette enquête examine l’écart entre le coût et le carbone de l’électricité produite et ceux du système qui la rend disponible. Elle interroge aussi la manière dont ces résultats sont portés au débat public et la gouvernance de la prospective énergétique française.
Par Rédaction SensPo · 16 août 2026 · 46 min de lecture
Le mégawattheure « quand on veut » : ce que la communication de l'ADEME met en avant, ce qu'elle laisse hors champPar Rédaction SensPo · 16 août 2026 · 46 min de lecture
Entre ces bornes, notre modèle d'ordre de grandeur pour la France ne reconstitue pas les scénarios de l'agence, qui mobilisent l'hydraulique, les interconnexions et le pilotage de la demande : il isole, à dessein, le prix du service « quand on veut » rendu par les seuls intermittents et leur stockage. Son principe est un bilan annuel à trois chemins pour livrer 450 TWh, un volume normalisé à la consommation actuelle quand les trajectoires d'électrification visent 580 à 700 TWh en 2050, transposition discutée en fin d'article : direct (62 % des livraisons), batteries pour le cycle jour-nuit (18 %, rendement 85 %), chaîne hydrogène pour le bouclage saisonnier (20 %, rendement 35 %), plus un écrêtement de 10 % de la production. Ces parts sont des choix de modélisation, non le résultat d'une simulation horaire ; leur poids est chiffré plus bas. La conséquence arithmétique : produire 702 TWh pour en livrer 450, un surdimensionnement de 56 %, dont 167 TWh de pertes de conversion hydrogène et 70 TWh d'écrêtement.
Produire 702 TWh pour en livrer 450 : le bilan énergétique d'un système 100 % ENRi
Modèle SensPo, scénario central (hypothèses en note méthodologique). Chemins : direct 62 %, batteries 18 % (rendement 85 %), chaîne hydrogène 20 % (rendement 35 %), écrêtement 10 % de la production. Montants en TWh/an.
Plus instructif que ces combinaisons, l'effet propre de chaque hypothèse, toutes autres constantes. Le coût du capital domine (143 à 199 €/MWh entre 3 et 7 %), suivi du CAPEX de production (139 à 172 pour ±20 %), des réseaux (143 à 169 entre 150 et 350 Md€) et de la part du chemin hydrogène (147 à 165 entre 15 et 25 % des livraisons). Aucune hypothèse favorable, prise isolément, ne ramène le coût sous 139 €/MWh.
Sensibilité du coût central à chaque hypothèse, prise isolément (€/MWh livré)
Modèle SensPo. Effet propre de chaque hypothèse, toutes autres constantes au scénario central (156 €/MWh). « Paramètre bas » et « paramètre haut » désignent la valeur du paramètre, non du coût : un rendement hydrogène bas renchérit le système. Aucune hypothèse favorable isolée ne ramène le coût sous 139 €/MWh.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Sensibilité du coût central à chaque hypothèse, prise isolément (€/MWh livré) »
Aux mêmes conventions et avec les mêmes briques, un système nucléaire neuf bouclé de bout en bout, 70 GW de réacteurs à 6 500 €/kW couvrant les 450 TWh livrés et l'alimentation d'une chaîne hydrogène de pointe (25 GW de turbines, 12 GW d'électrolyseurs sur les creux du parc, 21 TWh thermiques de cavités), …
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[1] ADEME, « Transition(s) 2050. Choisir maintenant, agir pour le climat », novembre 2021, et feuilleton « Mix électrique », 24 février 2022 : les quatre scénarios reposent sur plus de 70 % d'énergies renouvelables dans la production électrique en 2050 (jusqu'à 97 % dans S1, 72 % dans S4) ; sortie du nucléaire dans S1, six EPR2 en option dans S3.
[2] ADEME, « Vers un mix électrique 100 % renouvelable en 2050 », 2015 (119 €/MWh pour un système 100 % renouvelable contre 117 €/MWh pour un mix à 55 % de nucléaire) ; trajectoire de publication : présentation retirée du colloque des 14-15 avril 2015, rapport révélé par Mediapart le 8 avril 2015 (La Gazette des communes, avril 2015) ; portée revendiquée et sensibilité à la flexibilité de la demande (+26 % du coût annuel total) : réponse ministérielle à la question écrite n° 92339, Assemblée nationale, XIVe législature.
[3] ADEME, communiqué de presse et synthèse « Trajectoires d'évolution du mix électrique 2020-2060 », 10 décembre 2018 : optimum économique à 85 % d'EnR en 2050 et plus de 95 % en 2060 ; « le développement d'une filière industrielle EPR ne serait pas compétitif pour le système électrique français d'un point de vue économique » (surcoût évalué à 39 Md€ au minimum) ; prolongement partiel du parc existant jugé « efficient » à court terme (relevés Connaissance des énergies et L'Usine nouvelle, 10-11 décembre 2018).
[4] ADEME et Artelys, « Trajectoires d'évolution du mix électrique 2020-2060, analyses complémentaires », rapport final, 2019 : optimisation horaire du système interconnecté avec pilotage de la demande ; coûts du réseau intérieur supposés constants à 12,9 Md€/an sur 2020-2064, raccordements logés dans les LCOE (section 3.2.1, p. 23) ; actualisation à 2,5 % ; fiches par trajectoire (annexe 5) : « Référence » 1 277 Md€ et 96 €/MWh (87 % d'EnR en 2050, p. 34), « Prolongement nucléaire aisé » 1 274 Md€ et 95 €/MWh (81 % d'EnR, p. 38), « EPR en série » 1 315 Md€ et 100 €/MWh (73 % d'EnR, p. 40).
[5] Académie des technologies, « Trajectoires d'évolution du mix électrique 2020-2060. Commentaires d'une étude de l'Ademe », avis voté le 13 mars 2019, texte intégral sur academie-technologies.fr (premiers échos de presse dès février 2019) : étude « affectée de nombreuses erreurs de méthodes et de contradictions », synthèse « pas soumise à une évaluation scientifique », conclusions qui « ne devraient en aucun cas servir de base à des décisions de politique publique » et dont la « médiatisation est prématurée » ; écarts de coûts entre trajectoires (moins de 3 %) jugés trop faibles pour conclure.
[6] Décret n° 2026-76 du 12 février 2026 relatif à la programmation pluriannuelle de l'énergie (JO du 13 février 2026) : PPE3 2026-2035, maintien en exploitation des 57 réacteurs (production nucléaire de 380 à 420 TWh à l'horizon 2030-2035), plafonnement des rythmes d'attribution de soutien à l'éolien terrestre et au photovoltaïque jusqu'au 31 décembre 2028, clause de revoyure en 2027.
[7] Campagne ADEME-ministère de la Transition écologique dite du « dévendeur », spots diffusés du 14 novembre au 4 décembre 2023 ; qualification de « maladroite » et « regrettable » par le ministre de l'Économie, demande du MEDEF de siéger au conseil d'administration (Stratégies, janvier 2024 ; FashionNetwork, 23 novembre 2023).
[8] Réponse ministérielle à la question écrite n° 4872, Assemblée nationale, XVIIe législature, 2025 : 92 % des 3,4 Md€ gérés par l'ADEME en 2024 reversés aux acteurs locaux ; campagnes grand public 2025 dotées de 4 M€, soumises à l'agrément du Service d'information du Gouvernement.
[9] Code de l'environnement, article L. 131-3 (4°) : l'ADEME exerce des actions dans le domaine de « la réalisation d'économies d'énergie et de matières premières et le développement des énergies renouvelables ».
[10] OCDE-AEN, « The Costs of Decarbonisation: System Costs with High Shares of Nuclear and Renewables », janvier 2019, et Policy Brief « The System Costs of Electricity » : coûts de profil, d'équilibrage, de raccordement et de réseau croissant d'environ 8 $/MWh à 10 % de pénétration intermittente à environ 50 $/MWh à 75 %, pour un coût complet du système d'environ 130 $/MWh (relais World Nuclear News, février 2019).
[11] Robert Idel, « Levelized Full System Costs of Electricity », Energy, vol. 259, 2022, article 124905, DOI 10.1016/j.energy.2022.124905 (préprint SSRN n° 4028640) : définition du LFSCOE (coût du mégawattheure si une source, avec son stockage optimisé, devait servir seule la demande horaire d'un marché), hypothèses volontairement favorables au stockage (sans pertes dans le cas de base, optimisation conjointe capacité-stockage sur sept années horaires), variante LFSCOE-95 ; valeurs publiées pour l'Allemagne et le Texas : solaire environ 1 380 et 413 $/MWh, éolien environ 504 et 291 $/MWh, nucléaire environ 106 et 122 $/MWh ; une division par vingt du coût du stockage ne rend pas les intermittents seuls compétitifs en Allemagne.
[12] RTE, « Futurs énergétiques 2050 », octobre 2021, chapitre 11 (analyse économique) : coûts complets annualisés 2060 de 71 à 80 Md€/an pour les scénarios M contre 59 à 66 Md€/an pour les scénarios N ; caractère impropre du LCOE pour comparer des mix (coûts de production 2050 de 25-55 €/MWh pour les grandes EnR contre 60-85 €/MWh pour le nouveau nucléaire, « sans permettre de conclure sur la comparaison des scénarios complets », section 11.3.4) ; coût variable du thermique décarboné de 120 à 400 €/MWh électrique selon le combustible (section 11.3.5.3) ; coût du capital de référence à 4 % uniforme, variantes 1-7 % (section 11.2.2) ; analyses de sensibilité faisant varier l'écart annuel entre scénarios de la quasi-annulation (gaz verts très compétitifs, stress test sur les coûts du nucléaire) à une quinzaine de milliards d'euros par an ; scénario N03 à 50 % de nucléaire ; imports de 39 GW dans les scénarios M.
[13] RTE, ibid., fiches scénarios N03 et M0 : « les scénarios avec nouveau nucléaire s'avèrent moins coûteux que les scénarios avec 100 % d'énergies renouvelables dans la plupart des configurations testées ».
[14] RTE, ibid., scénario M0, trajectoire de référence : 29 GW de nouveaux moyens thermiques décarbonés et 26 GW de batteries stationnaires ; rythmes de développement supérieurs aux meilleures performances européennes observées.
[15] RTE, Bilan électrique 2025, publié le 25 février 2026, synthèse et chapitre Émissions (analysesetdonnees.rte-france.com/bilan-electrique-2025/emissions) : parc solaire de 30,4 GW fin 2025 ; émissions directes de la production de 10,9 MtCO2eq et intensité de 19,6 gCO2eq/kWh produit (consommation : 20,0 g) ; au périmètre du cycle de vie, 15,7 MtCO2eq (16,2 en 2024) et 29,0 g/kWh produit ; 95,2 % de production bas carbone (521,1 TWh sur 547,5 TWh), intensité horaire maximale de 58 g ; facteurs d'émission en cycle de vie retenus par RTE : nucléaire 7 g, hydraulique 6 g, éolien terrestre 16 g, éolien en mer 17 g, photovoltaïque 43 g, cycle combiné gaz 389 g ; 3 TWh de production éolienne et solaire modulés lors d'épisodes de prix négatifs ; exportations record de 92,3 TWh évitant environ 27 MtCO2eq en Europe ; ordres de grandeur des autres postes nationaux (transport routier environ 120 Mt, chauffage des bâtiments environ 47 Mt, données Citepa relayées).
[16] AIE, « Solar PV Global Supply Chains », juillet 2022 : la Chine concentre plus de 80 % de l'ensemble des étapes de fabrication des modules photovoltaïques, et jusqu'à 97 % de la production mondiale de plaquettes de silicium.
[17] RTE, Schéma décennal de développement du réseau 2025 (environ 100 Md€ d'ici 2040) et programme d'investissement Enedis (environ 96 Md€), extrapolés dans le modèle à 250 Md€ pour un système à production intégralement diffuse ; hypothèse détaillée en note méthodologique et sensibilité 150-350 Md€ publiée dans le corps de l'article ; à titre d'étalonnage, les recettes annuelles du réseau couvertes par le TURPE (RTE et Enedis) avoisinent 20 Md€ (CRE, délibérations TURPE 6, 2021).
[18] Prix de référence de la valorisation du nucléaire existant dans le cadre post-ARENH (Versement Nucléaire Universel), environ 70 €/MWh, loi de finances pour 2025.
[19] ADEME, Base Empreinte®, fiches « Électricité photovoltaïque » (mise à jour 2023) : 43,9 gCO2eq/kWh en analyse de cycle de vie pour une fabrication en Chine (valeur moyenne retenue pour la France), 32,3 g pour une fabrication européenne, 25,2 g pour une fabrication française ; éolien terrestre 14,1 g, éolien en mer 15,6 g.
[20] EDF R&D, « Analyse du cycle de vie du parc nucléaire français », 16 juin 2022, revue par un panel d'experts indépendants : 3,7 gCO2eq/kWh (fourchette 2,9 à 4,6) ; GIEC (2014, WG3, annexe III) : 12 g en médiane mondiale ; ADEME, périmètre France historique : 6 g.
[21] UNECE, « Life Cycle Assessment of Electricity Generation Options », 2021-2022 : photovoltaïque de 8,0 à 83 gCO2eq/kWh selon technologie et lieu de fabrication, éolien terrestre 7,8 à 16 g, éolien en mer 12 à 23 g, nucléaire 5,1 à 6,4 g.
[22] Cour des comptes, « Le soutien aux énergies renouvelables », mars 2018 : électricité française déjà décarbonée à près de 98 % ; 4,4 Md€ de dépenses publiques pour les ENR électriques contre 567 M€ pour les ENR thermiques en 2016 ; engagements d'environ 121 Md€ sur la durée des contrats éoliens et photovoltaïques signés avant 2017.
[23] Cour des comptes, « Le soutien aux énergies renouvelables à travers les charges de service public de l'énergie », 18 mars 2026 : engagements de long terme de 87 Md€ fin 2024, coût cumulé des contrats de 26,3 Md€ entre 2016 et 2024.
[24] Académie des sciences, comité de prospective en énergie (prés. Marc Fontecave), « Avis sur la version révisée de la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE3) », avril 2025 : incohérences internes du document (consommation finale de 1 100 puis 1 302 TWh ; électricité entre 429 et 600 TWh), excédent d'offre d'environ 100 TWh exporté, ajout d'environ 200 TWh non pilotables jugé sans nécessité démontrée, chapitre stockage qualifié de creux.
[25] Code de l'énergie, article L. 141-8 : le bilan prévisionnel pluriannuel de l'équilibre entre l'offre et la demande d'électricité est établi par le gestionnaire du réseau public de transport (RTE), sous le contrôle de l'État.
[26] Sénat, commission d'enquête sur les missions des agences, opérateurs et organismes consultatifs de l'État (prés. Pierre Barros, rapp. Christine Lavarde), rapport présenté le 3 juillet 2025, recommandation n° 41 (délégation directe de l'État aux régions des crédits transitant par l'ADEME).
[27] Contentieux du décret n° 2026-76 (état au 16 août 2026) : requête n° 512882 enregistrée au Conseil d'État le 18 février 2026 (Fédération Environnement Durable, Vent de Colère, Sites & Monuments et collectifs régionaux) ; requête de collectifs citoyens du 19 février ; recours de Contribuables Associés du 26 février (dossier n° 513217), fondé sur le coût du soutien aux intermittents, chiffré par les requérants de 80,3 à 117,3 Md€ d'ici 2060 ; recours de l'association Initiatives pour le Climat et l'Énergie du 8 juillet contre les volets renouvelables et l'appel d'offres AO10 ; recours gracieux de 142 associations auprès du Premier ministre le 11 avril ; mise en demeure adressée à l'ADEME le 10 février par la FED et Vent de Colère (retrait demandé de publications sur les émissions « évitées », méthodologie contestée). Sources : communiqués des requérants, Transitions & Énergies (18 avril 2026), presse spécialisée ; l'issue des recours est pendante.
[28] Position gouvernementale et réactions : dossier de presse « PPE3, une stratégie pour la souveraineté énergétique de la France », presse.economie.gouv.fr, février 2026 (650 à 693 TWh de production décarbonée en 2035, photovoltaïque 48 GW en 2030 puis 55 à 80 GW en 2035, éolien en mer 15 GW, réduction de moitié de la dépense de soutien à l'horizon 2040, plan national d'électrification) ; déclaration de Roland Lescure, ministre de l'Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et énergétique (L'Écho du solaire, 16 février 2026) ; appels d'offres éolien en mer fusionnés de 10 GW lancés en avril 2026 ; réaction mesurée de la filière renouvelable (Actu-Environnement, 13 février 2026) ; regret exprimé par le Syndicat des énergies renouvelables lors de l'abandon du projet de loi de programmation (11 avril 2024, relevé cabinet Gossement).
[29] Décret n° 2022-539 du 13 avril 2022 relatif à la compensation carbone et aux allégations de neutralité carbone dans la publicité : précédent d'encadrement réglementaire des allégations environnementales, transposable à la mention obligatoire du périmètre des chiffres publics de coût et de carbone électriques.
[30] Réactions des organisations climatiques à la PPE3 : Alliance pour l'énergie locale (CLER, Réseau Action Climat, WWF, Greenpeace, France Nature Environnement, FNCCR, AMORCE et autres), communiqué du 12 février 2026 dénonçant « un recul » (cler.org) ; Réseau Action Climat, « Analyse détaillée de la 3e PPE », mars 2026 (l'article 2 du décret érige les rythmes de soutien en plafonds explicites ; réduction de consommation ramenée à 18 % en 2030 contre 30 % attendus au titre des objectifs européens ; objectifs industriels photovoltaïques salués) ; Greenpeace France, communiqué du 13 février 2026, « PPE : en retard, archaïque et réactionnaire » ; négaWatt, tribune d'Yves Marignac (L'Obs, février 2026, relevé Techniques de l'ingénieur).