L’énergie des faits : nucléaire, la filière qu’il faut reconstruire
L’énergie est affaire d’ordres de grandeur, pas de slogans. En comparant la mortalité par TWh, les émissions de CO₂ sur le cycle de vie, les facteurs de charge et le traitement des déchets, une évidence s’impose : le nucléaire appartient aux filières les plus sûres et les plus bas-carbone. Pourtant, la France a laissé dépérir une industrie autrefois complète. Cet article propose une lecture pédagogique des faits et avance un plan de réarmement de la filière nucléaire, condition d’une souveraineté énergétique et climatique durable.
Par Rédaction SensPo · 25 septembre 2025 · 38 min de lecture
Introduction : Au-delà des croyances
Cet article repose sur un postulat simple : les décisions énergétiques d'une civilisation ne doivent pas reposer sur des croyances, mais sur des données robustes. Or le débat public sur l'énergie excelle à brouiller les pistes. Slogans, peurs symboliques et raccourcis rhétoriques remplacent souvent l'analyse chiffrée.
Trois questions structurent ce texte :
Qui tue vraiment ? Nucléaire, charbon, énergies renouvelables : comparer la mortalité par TWh produit.
Qui émet vraiment ? Cycle de vie complet et comparaisons honnêtes entre filières.
Quel mix robuste ? Intégrer tous les ordres de grandeur (coûts, facteurs de charge, stockage, déchets, géothermie) pour esquisser une trajectoire crédible.
L'imaginaire contre les faits
Lorsqu'on aborde la question du nucléaire, le débat public se fige souvent dans l'émotion. Trois noms reviennent immanquablement : Tchernobyl (1986), Fukushima (2011) et, dans une moindre mesure, Three Mile Island (1979). Ces catastrophes, réelles et dramatiques, constituent des repères symboliques. Elles sont devenues le prisme à travers lequel toute discussion sur l'énergie nucléaire est abordée.
Mais cet imaginaire collectif repose sur un biais : il surestime l'exceptionnel et ignore l'ordinaire. On craint l'accident rare, visible, médiatisé, mais on oublie les morts invisibles, quotidiens, banals. Or ces morts ne sont pas hypothétiques : ils sont massifs, documentés, et ils proviennent essentiellement des combustibles fossiles.
Le poids de la pollution quotidienne
Selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), la pollution atmosphérique cause 4,2 millions de décès prématurés chaque année pour la seule pollution extérieure, et 6,7 millions si l'on ajoute la pollution domestique (OMS, 2019). Une étude publiée dans Environmental Research par Vohra et al. (2021) a même estimé que 8,7 millions de décès annuels pouvaient être attribués directement aux émissions des combustibles fossiles.
Ces morts n'ont pas le visage dramatique des grandes catastrophes industrielles. Ils ne se concentrent pas dans un lieu et un moment unique. Ils se disséminent dans les poumons, les artères et les cellules de milliards d'individus. Ils se traduisent par des infarctus, des cancers, des maladies respiratoires chroniques. Et surtout, ils ne font pas la une des journaux.
La bonne unité de comparaison : le TWh
Pour comparer les filières énergétiques, il faut ramener leur dangerosité à une unité commune : le térawattheure (TWh) d'électricité produit. Cela permet de mettre sur le même plan les morts par accident et les morts par pollution chronique.
Mortalité par source d'énergie (décès par TWh)
Comparaison de la dangerosité des différentes sources d'énergie incluant accidents et pollution
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Mortalité par source d'énergie (décès par TWh) »
Décès par TWh
Charbon
60
Pétrole
22
Gaz
4
Hydro
0.8
Éolien
0.05
Solaire
0.06
Nucléaire
0.03
Géothermie
0.05
Ce choix méthodologique a été popularisé par l'étude de Markandya & Wilkinson (2007) publiée dans Energy Policy, puis repris par Our World in Data et de nombreux travaux de synthèse.
Les résultats sont constants : les énergies fossiles dominent la mortalité par TWh ; les renouvelables modernes, la géothermie et le nucléaire se situent très bas, même en intégrant les grands accidents.
Décès par TWh (accidents + pollution)
Filière
Décès / TWh (ordre de grandeur)
Charbon
20–100+
Pétrole
15–30
Gaz
3–5
Hydro
< 1 (mais accidents de barrage majeurs comme Banqiao en 1975)
Géothermie
~0,02–0,1 (très faible ; ≈ éolien/solaire)
Éolien
~0,05
Solaire
~0,02–0,1
Nucléaire
~0,03 (y compris Tchernobyl et Fukushima)
« Fossil fuels are responsible for an estimated 8.7 million deaths per year »
(Vohra et al., Environmental Research, 2021)
Les morts invisibles contre les morts spectaculaires
Les grandes catastrophes nucléaires ont entraîné des déplacements de population, une contamination durable de territoires, et dans le cas de Tchernobyl, plusieurs dizaines de décès directs et des milliers de cancers de la thyroïde attribu és aux retombées radioactives. Elles restent des événements d'une gravité exceptionnelle.
Mais il faut replacer ces chiffres dans une perspective globale :
le charbon tue des centaines de milliers de personnes chaque année par sa pollution,
le pétrole et le gaz ajoutent leur fardeau sanitaire,
alors que le nucléaire et la géothermie restent par TWh parmi les filières les moins mortelles (au même niveau que l'éolien et le solaire).
Autrement dit : en termes de santé publique, fermer une centrale nucléaire pour la remplacer par une centrale à gaz ou à charbon tue davantage mais de façon diffuse, invisible, statistique.
La psychologie du risque
Pourquoi ce paradoxe entre perception et réalité ? Parce que l'esprit humain est plus sensible à l'accident exceptionnel qu'à la pollution chronique. C'est le syndrome du crash aérien : chaque chute d'avion fait la une, mais les milliers de morts annuels de la route suscitent moins d'émotion. De même, l'accident nucléaire ou un épisode sismique isolé choquent, mais les millions de morts liés aux fossiles n'indignent pas à la même échelle.
Cette asymétrie est exploitée politiquement : certains acteurs préfèrent mettre en avant la peur de l'accident, plutôt que les chiffres de la mortalité réelle. Mais une politique énergétique responsable ne peut se fonder sur la peur : elle doit s'appuyer sur les données, les comparaisons, les ordres de grandeur.
La mortalité n'est pas le seul critère. Une autre dimension incontournable est le carbone émis sur l'ensemble du cycle de vie. Là encore, les résultats bousculent les idées reçues : le nucléaire et la géothermie ne sont pas seulement parmi les filières les plus sûres, elles sont aussi parmi les plus sobres en CO₂.
Chapitre 2 : Climat : émissions sur cycle de vie (gCO₂e/kWh)
Pourquoi regarder le cycle de vie ?
Lorsque l'on parle de climat, les débats publics se limitent souvent à la phase d'exploitation : « le nucléaire n'émet rien en fonctionnement », « le solaire est propre », « le charbon pollue ». Ces affirmations sont vraies… mais incomplètes. Car toute technologie énergétique a un cycle de vie complet qui doit être évalué :
l'extraction et la transformation des matières premières,
la construction des infrastructures,
le transport et la logistique,
l'exploitation et la maintenance,
le démantèlement et le traitement des déchets.
C'est l'analyse de cycle de vie (Life Cycle Assessment, LCA) qui permet de comparer honnêtement les filières. Cette méthode a été systématisée par le GIEC (IPCC) et par de grands centres de recherche comme le NREL aux États-Unis ou l'UNECE en Europe.
Des résultats convergents
Les chiffres sont désormais robustes et confirment des tendances établies depuis plus d'une décennie.
Émissions de CO₂ sur cycle de vie par source d'énergie
Comparaison des émissions en grammes de CO₂ équivalent par kWh produit (gCO₂e/kWh)
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Émissions de CO₂ sur cycle de vie par source d'énergie »
Émissions (gCO₂e/kWh)
Charbon
820
Gaz
490
Solaire
40
Géothermie
35
Hydro
24
Nucléaire
12
Éolien
11
Ces ordres de grandeur sont repris dans l'AR6 du GIEC (2022) et confirment des tendances établies depuis plus d'une décennie.
Émissions de CO₂ sur cycle de vie (gCO₂e/kWh)
Filière
gCO₂e/kWh (médian)
Nucléaire
~12
Éolien terrestre/offshore
~11–12
Géothermie
~25–45
Hydroélectricité
~24 (forte variabilité selon type de barrage et climat)
Solaire PV (utility-scale)
~20–60
Gaz naturel (CCGT)
~490
Charbon
~820
Note – Géothermie et dispersion des valeurs
L'empreinte dépend de la chimie des fluides (CO₂/H₂S), du taux de réinjection (qui limite les émissions fugitives), des procédés d'épuration et du mix utilisé pour le forage/les travaux. Les centrales binaire/ORC bien optimisées, avec réinjection intégrale, se situent souvent dans le bas de la plage.
Nucléaire, ENR… et géothermie : bas-carbone, mais pas identiques
Ce tableau montre que nucléaire, éolien, hydro et géothermie appartiennent à la même famille bas-carbone. Mais il ne faut pas les mettre sur le même plan trop vite :
Le nucléaire présente un profil constant, indépendant de la météo ; ses émissions sont concentrées dans la construction et le cycle du combustible (faibles en fonctionnement).
Le solaire et l'éolien dépendent du mix électrique du pays producteur des panneaux/turbines/batteries : fabriquer un module dans un mix carboné n'a pas la même empreinte que dans un mix décarboné.
L'hydraulique varie fortement : un grand réservoir tropical peut émettre du méthane (CH₄), d'où des valeurs parfois plus élevées.
La géothermie est renouvelable pilotable ; ses émissions varient surtout selon la réinjection des fluides, l'épuration H₂S/CO₂, et la technologie (flash vs binaire). Dans de bons sites avec réinjection stricte, l'empreinte peut descendre au voisinage du nucléaire/éolien.
Les fossiles hors catégorie
Face à ces filières bas-carbone, les fossiles restent hors d'échelle : un kWh de charbon ou de gaz émet 20 à 80 fois plus de CO₂ qu'un kWh nucléaire, géothermique ou éolien. Autrement dit, remplacer du nucléaire par du gaz—comme cela s'est produit dans certains pays—augmente mécaniquement les émissions.
Le piège du « zéro émission »
Le nucléaire est souvent présenté comme une énergie « zéro carbone ». C'est faux, mais de peu : son empreinte (~12 gCO₂e/kWh) est si faible qu'elle reste dans la même gamme que l'éolien. Même logique pour une géothermie bien réinjectée. Le terme « zéro » est donc un raccourci rhétorique ; l'ordre de grandeur, lui, est clair : quasiment nul par rapport aux fossiles.
Chapitre 3 : Facteurs de charge : de la puissance installée à l'électricité réelle
Le piège des mégawatts installés
Dans les débats sur l'énergie, on aime comparer les « puissances installées » : tant de GW d'éolien, tant de GW de nucléaire, tant de GW de solaire. Mais cette métrique est trompeuse. Un gigawatt nucléaire ne vaut pas un gigawatt solaire ou éolien, car ils ne produisent pas la même quantité d'électricité au cours de l'année.
La différence tient à un paramètre fondamental : le facteur de charge. Il s'agit du rapport entre l'énergie effectivement produite et l'énergie théorique que la centrale aurait pu produire si elle avait fonctionné en permanence à pleine puissance.
Facteur de charge : pourquoi c'est décisif
Un facteur de charge élevé signifie une production stable et abondante.
Un facteur de charge faible traduit une production intermittente ou irrégulière.
Ce paramètre change tout : deux filières avec la même puissance installée peuvent produire deux à quatre fois plus ou moins d'électricité.
Facteurs de charge par source d'énergie
Pourcentage moyen du temps où chaque source produit à sa capacité maximale
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Facteurs de charge par source d'énergie »
Facteur de charge (%)
Géothermie
78
Nucléaire
67.5
Éolien mer
40
Éolien terre
26
Solaire
16
Et la géothermie dans tout ça ?
La géothermie électrique est une renouvelable pilotable : sa production n'est pas soumise au vent ni à l'ensoleillement. Elle affiche des facteurs de charge élevés, comparables à ceux du nucléaire dans de nombreux sites : ≈ 65–90 % selon la ressource et la technologie (flash, binaire/ORC), avec une moyenne mondiale récente voisine de ~67 %. Concrètement, 1 GW de géothermie produit bien plus de TWh/an qu'1 GW d'éolien ou de solaire, et se rapproche des filières pilotables.
Facteurs de charge typiques en France (2023) et repères géothermie
Filière
Facteur de charge (moyenne annuelle)
Nucléaire (France)
~65–70 %
Géothermie (monde)
~65–90 % (moyenne ~67 %)
Éolien terrestre (France)
~26 %
Éolien en mer
~35–45 %
Solaire PV (France)
~15–17 %
Hydro (réservoir + fil de l'eau)
20–50 % (forte variabilité saisonnière)
Les valeurs géothermie varient selon la température du réservoir, la technologie (flash/binaire) et la qualité de la ressource ; dans les bons sites, la disponibilité est quasi continue.
Un enjeu de surface et de ressources
Un facteur de charge plus bas implique aussi un besoin accru en surface, en matériaux et en réseaux :
Pour produire autant qu'un réacteur nucléaire de 1,3 GW, il faut plusieurs milliers d'hectares de panneaux solaires ou des centaines d'éoliennes.
Le réseau doit être renforcé pour absorber des injections intermittentes.
Le stockage devient nécessaire pour compenser les creux.
La géothermie, avec son facteur de charge élevé et stabilisé, réduit ce besoin de stockage par rapport aux ENR variables, et apporte une valeur système proc…
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