Ce n’est pas une crise conjoncturelle, ni une fatalité économique.
C’est le résultat de 30 ans d’abandon de la planification stratégique au profit d’un fétichisme du marché. Pendant que l’Europe débat, ses dépendances s’organisent, ses actifs s’échappent et sa souveraineté se fragmente. La vraie question n’est plus “que s’est-il passé ?” mais jusqu’où sommes-nous prêts à laisser le puzzle se disloquer ?
Par Rédaction SensPo · 24 décembre 2025 · 151 min de lecture
Résumé exécutif (lecture : 5 minutes)
Le constat
La France a perdu sa capacité à planifier. Entre 1946 et 2006, le Commissariat général au Plan a coordonné la reconstruction, l'industrialisation et les grands programmes technologiques (nucléaire, TGV, Airbus, Ariane). Puis le dogme du "marché qui alloue mieux" l'a emporté. Le CGP a été supprimé en 2006, remplacé par des organismes de prospective sans pouvoir opérationnel.
Résultat mesurable : la part de l'industrie manufacturière dans le PIB est passée de 21% (1980) à 10,2% (2024). La France et le Royaume-Uni sont les deux pays du G7 les plus désindustrialisés. Environ 2,2 millions d'emplois industriels directs ont disparu en 44 ans.
Les dépendances critiques
Domaine
Situation
Risque
Semi-conducteurs
Europe : 10% production mondiale, 6% segments avancés
Paralysie industrielle si rupture d'approvisionnement asiatique
Vulnérabilité totale sur la transition énergétique
Cloud
70% du marché européen chez AWS, Azure, Google
Données stratégiques sous juridiction américaine
Pharmacie
80% des principes actifs produits en Asie
Crise Covid = révélateur
L'asymétrie concurrentielle mondiale
Chine (Made in China 2025) : 1 500-2 500 milliards EUR de subventions estimées sur 2015-2025. Résultat : leader mondial sur batteries (CATL), véhicules électriques (BYD), 5G (Huawei), panneaux solaires (80% production mondiale).
Etats-Unis (Inflation Reduction Act) : 369 milliards USD sur 10 ans, conditionnalités de contenu local (40-80%). Résultat : 270+ projets d'usines annoncés, réorientation d'investissements européens vers les USA.
Europe : réponse fragmentée (Chips Act 43 Mds EUR, Critical Raw Materials Act, Net Zero Industry Act), moyens 5 à 10 fois inférieurs, pas de préférence européenne effective.
Les blocages européens identifiés
Blocage
Acteurs
Doctrine
Politique de concurrence
DG COMP, Allemagne (ordolibéralisme)
Marché intérieur prioritaire sur compétition mondiale
Aides d'Etat
Pays-Bas, pays nordiques, Irlande
Crainte de "course aux subventions"
Préférence européenne
Allemagne (exportations), Irlande (sièges US)
"Level playing field" même face à concurrence subventionnée
Dette commune
Allemagne, Pays-Bas, Autriche ("frugaux")
Orthodoxie budgétaire, pas de transferts permanents
La perte de capacité d'exécution
EPR Flamanville : 12 ans de retard, coût x6-7 (3,3 → 19-23 Mds EUR). Causes : 18 ans sans construire de réacteur, perte de compétences, normes évolutives, supply chain non qualifiée.
Grand Paris Express : coût x2 (19 → 38-40 Mds EUR), lignes 16/17 non prêtes pour les JO 2024.
Cercle vicieux : abandon de la planification → perte de compétences → projets mal dimensionnés → dérapages → perte de crédibilité → renforcement du dogme anti-Etat.
Les trois priorités pour agir (24 mois)
Priorité
Action
Indicateur 2028/2030
Commande publique
Critères de souveraineté et contenu local dans les marchés stratégiques
75% des marchés >1M EUR attribués à des entreprises France/UE (vs 60-65% aujourd'hui)
Budgets pluriannuels
Loi de programmation industrielle sur 10 ans (modèle LPM)
Part industrie/PIB : 12% en 2030 (vs 10,2%)
Ingénierie publique
+10 000 ingénieurs/techniciens dans la fonction publique sur 5 ans
Grands projets respectant les délais initiaux : 70% (vs 30-40% estimé)
Financement
Sans augmenter les prélèvements globaux :
Réorientation de 10% des niches fiscales : 9 Mds EUR/an
Réorientation de 10% des aides aux entreprises : 15 Mds EUR/an
Le marché est un outil d'allocation, pas un projet collectif. Il n'a ni mémoire, ni frontière, ni loyauté. Pendant que l'Europe harmonisait ses normes, les autres construisaient des usines. Le choix est simple : reconstruire une capacité de décision et d'exécution, ou continuer à réguler le déclin.
Note méthodologique
Cet article mobilise des données issues de sources institutionnelles (INSEE, Eurostat, Cour des comptes, Commission européenne, DGE) et d'analyses de think tanks reconnus (IFRI, Institut Montaigne, La Fabrique de l'Industrie). Lorsque les chiffres sont des estimations ou des ordres de grandeur, nous le signalons explicitement. Les indices composites (capacité stratégique, influence du Plan) sont des constructions analytiques de la rédaction, fondées sur une pondération de facteurs documentés, ils n'ont pas valeur de mesure officielle mais servent à visualiser des tendances. Les montants de subventions étrangères (Chine, USA) sont particulièrement difficiles à évaluer avec précision en raison de l'opacité des données ; nous indiquons les fourchettes les plus couramment citées dans la littérature spécialisée.
Glossaire : les mots pour comprendre
Avant d'entrer dans l'analyse, voici les termes essentiels qui reviendront tout au long de cet article.
Terme
Définition simple
Exemple
Planification indicative
L'Etat fixe des objectifs et crée des incitations, mais n'impose pas. Les entreprises restent libres de leurs décisions.
Le Plan français 1946-2006 : l'Etat dit "nous voulons 50% d'électricité nucléaire en 2000" et organise les moyens, mais ne nationalise pas toute l'énergie.
Planification directive
L'Etat décide de tout : quoi produire, en quelle quantité, à quel prix. Les entreprises exécutent.
L'URSS : Gosplan fixait la production de tracteurs, d'acier, de blé. Echec massif.
Ordolibéralisme
Doctrine économique allemande : l'Etat doit garantir les règles du jeu (concurrence, stabilité monétaire) mais ne pas intervenir dans le jeu lui-même.
L'Allemagne refuse les "champions nationaux" et la dette commune car l'Etat ne doit pas fausser le marché.
Politique industrielle
Ensemble des actions publiques visant à orienter la structure productive d'un pays : quels secteurs développer, quelles technologies maîtriser, quelles filières protéger.
Made in China 2025, IRA américain, France 2030.
Souveraineté industrielle
Capacité d'un pays à produire lui-même les biens essentiels à sa sécurité et son fonctionnement, sans dépendre excessivement de l'étranger.
Produire ses propres vaccins, semi-conducteurs, énergie.
Aides d'Etat
Avantages accordés par les pouvoirs publics à certaines entreprises : subventions, prêts bonifiés, garanties, exonérations fiscales. Strictement encadrées en Europe.
Subvention à une usine de batteries, crédit d'impôt recherche.
DG COMP / DG GROW
Directions générales de la Commission européenne. COMP (Concurrence) veille au respect des règles de marché. GROW (Industrie) promeut la politique industrielle. Souvent en tension.
COMP bloque la fusion Alstom-Siemens ; GROW aurait préféré un champion européen.
PIIEC
Projet important d'intérêt européen commun. Mécanisme permettant aux Etats de subventionner ensemble des projets stratégiques, en dérogation aux règles sur les aides d'Etat.
Exigence qu'un pourcentage des composants ou de la valeur ajoutée d'un produit soit fabriqué sur le territoire national. Outil de politique industrielle.
L'IRA américain exige 40-80% de contenu local pour les véhicules électriques subventionnés.
Supply chain
Chaîne d'approvisionnement : ensemble des fournisseurs, sous-traitants et logisticiens qui permettent de fabriquer un produit.
La supply chain d'un iPhone implique des dizaines de pays et des centaines d'entreprises.
Désindustrialisation
Diminution de la part de l'industrie manufacturière dans l'économie (PIB, emploi). Peut être relative (les services croissent plus vite) ou absolue (l'industrie recule).
La France est passée de 21% à 10% de PIB industriel entre 1980 et 2024.
Financiarisation
Poids croissant des logiques financières (rentabilité à court terme, dividendes, cours de bourse) dans les décisions des entreprises, au détriment de l'investissement productif.
Un groupe industriel qui rachète ses actions plutôt que de construire une usine.
Synthèse : déclin de la capacité stratégique française (1975-2024)
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Synthèse : déclin de la capacité stratégique française (1975-2024) »
France 1975 (estimation)
France 2024 (estimation)
Planification industrielle
9
3
Investissement public productif
8
5
Commande publique stratégique
9
4
Formation technique
8
5
Souveraineté énergétique
7
6
Autonomie numérique
6
2
Capacité d'exécution des grands projets
9
4
Chapitre 1 : La planification n'était pas un luxe, c'était notre moteur
1.1 L'héritage du Commissariat général au Plan (1946-2006)
La France d'après-guerre n'était pas "riche". Elle était organisée. Le Commissariat général au Plan, créé le 3 janvier 1946 par le général de Gaulle avec Jean Monnet à sa tête, représentait bien plus qu'une administration parmi d'autres. C'était l'incarnation d'une vision : celle d'un Etat capable de définir des priorités, de mobiliser des ressources, et de maintenir un cap sur plusieurs décennies.
Dix plans quinquennaux se sont succédé entre 1946 et 1992, chacun définissant des orientations stratégiques pour l'économie française :
Plan I (1947-1953) : reconstruction des infrastructures de base, énergie, sidérurgie, transports
Plan II (1954-1957) : modernisation de l'économie, équipement du territoire
Plan III (1958-1961) : expansion économique, intégration européenne
Plan IV (1962-1965) : développement régional, planification sociale
Plan V (1966-1970) : compétitivité industrielle, recherche
Plan VI (1971-1975) : industrialisation, grands programmes technologiques
Plan VII (1976-1980) : adaptation à la crise pétrolière, nucléaire civil
Plan VIII (1981-1985) : emploi, solidarité nationale
Plan IX (1984-1988) : modernisation, décentralisation
Plan X (1989-1992) : préparation au marché unique européen
Pour de Gaulle, le Plan était une "ardente obligation" (discours de 1961). Pierre Massé, commissaire au Plan de 1959 à 1966, le qualifiait de "réducteur d'incertitudes". Cette formule résume parfaitement sa fonction : non pas diriger l'économie de manière autoritaire façon bloc soviétique, mais créer les conditions d'une action collective cohérente dans le temps.
Soixante ans de planification française (1946-2006)
Indice composite SensPo (construction analytique, base 100 = apogée 1966). Pondération : poids budgétaire du CGP, nombre de grands projets lancés sous impulsion du Plan, mentions dans les débats parlementaires. Cet indice illustre une tendance, non une mesure officielle.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Soixante ans de planification française (1946-2006) »
Influence du Plan (indice, estimation SensPo)
1946
60
1959
90
1966
100
1980
80
1993
50
2006
20
2013
15
2020
25
1.2 La spécificité de la planification "à la française"
Il faut insister sur ce point fondamental : la planification française n'était pas une économie administrée. C'était de la planification indicative, radicalement différente du modèle soviétique :
Ce qu'elle faisait :
Fixer des priorités nationales (énergie, transports, industrie, recherche)
Sécuriser des financements sur le long terme
Coordonner les acteurs publics et privés
Assumer une stratégie industrielle explicite
Arbitrer entre les territoires et les secteurs
Tenir un cap malgré les alternances politiques
Ce qu'elle ne faisait pas :
Fixer les prix (sauf exceptions sectorielles)
Nationaliser systématiquement
Interdire l'initiative privée
Planifier la consommation des ménages
On peut aimer ou détester l'Etat, mais il faut reconnaître un fait structurel : quand vous construisez une industrie, une filière énergétique, une infrastructure, un système de formation, vous jouez sur 20 à 40 ans. Or le marché, lui, raisonne à 2 à 8 ans, et souvent à 2 à 8 trimestres. Ce n'est pas "immoral", c'est structurel. Les acteurs privés optimisent leur rentabilité sur des horizons compatibles avec leurs contraintes financières. L'Etat peut et doit raisonner sur des temporalités plus longues.
Cette différence de temporalité explique pourquoi certains secteurs ne peuvent pas fonctionner comme des "marchés normaux" :
Secteur
Horizon d'investissement
Caractéristiques
Nucléaire
60-80 ans
Investissements massifs, externalités de long terme
Défense
20-40 ans
Programmes d'armement, souveraineté
Infrastructures ferroviaires
50-100 ans
Structuration du territoire
Formation/compétences
30-40 ans
Transmission intergénérationnelle
Semi-conducteurs
10-15 ans
Intensité capitalistique, cycles technologiques
Pour comprendre : l'analogie du jardinier et du trader
Imaginez deux personnages : un jardinier et un trader.
Le trader optimise à court terme. Il regarde les cours toutes les heures, achète et vend selon les fluctuations du jour. Son horizon : quelques jours à quelques mois. S'il gère une entreprise, il cherche le profit trimestriel, quitte à sacrifier un investissement qui ne rapportera que dans 10 ans.
Le jardinier plante des arbres qu'il ne verra peut-être jamais adultes. Il prépare le sol, sème, arrose, taille, attend. Son horizon : des décennies. Il sait que la forêt qu'il plante aujourd'hui profitera à ses enfants.
Le marché fonctionne comme un trader. L'Etat stratège devrait fonctionner comme un jardinier.
Un réacteur nucléaire, c'est 60-80 ans d'exploitation. Une ligne TGV structure un territoire pour un siècle. Un programme de formation crée des compétences qui se transmettront sur trois générations. Aucun acteur privé rationnel n'investit sur ces horizons, car il ne sera plus là pour en récolter les fruits. Seul l'Etat peut incarner cette continuité.
Ce n'est pas une question de "public vs privé" ou de "bon vs mauvais". C'est une question d'horizon temporel. Le marché n'est pas "immoral" quand il raisonne à court terme : il fait ce pour quoi il est conçu. Mais une nation qui confie son avenir au seul marché confie son destin à un trader, pas à un jardinier.
1.3 Les grands programmes : la preuve par l'exemple
Les succès industriels français des Trente Glorieuses et au-delà ne doivent rien au hasard. Ils résultent d'une coordination délibérée entre l'Etat, la recherche publique, et l'industrie.
Le programme nucléaire civil (1970-2000)
Lancé après le premier choc pétrolier (1973), ce programme reste le plus ambitieux jamais réalisé par un pays occidental. En moins de 25 ans, la France a construit 58 réacteurs nucléaires, passant d'une quasi-dépendance pétrolière à une production électrique à 70-75% nucléaire, un record mondial pour un grand pays.
Durée de construction moyenne par réacteur : 6-7 ans dans les années 1980
Coût du MWh nucléaire historique : parmi les plus bas d'Europe
Emplois directs et indirects : 220 000 personnes
Ce programme a mobilisé EDF, le CEA, et un écosystème industriel autour de Framatome (devenu Areva puis scindé en Orano et Framatome). Résultat : une électricité parmi les moins chères d'Europe et une indépendance énergétique relative dans un contexte de chocs pétroliers.
Le TGV (1976-2007)
Le premier train à grande vitesse commercial a relié Paris à Lyon en 1981. Ce programme, piloté par la SNCF avec Alstom (alors partie d'Alsthom), a positionné la France comme leader mondial de la grande vitesse ferroviaire pendant deux décennies.
Premier TGV commercial : 27 septembre 1981
Vitesse record : 574,8 km/h (2007)
Réseau actuel : environ 2 800 km de LGV
Investissement cumulé : 45-50 milliards EUR
Airbus (1970-présent)
Consortium européen lancé en 1970 à l'initiative française, Airbus est devenu l'un des deux seuls constructeurs d'avions commerciaux de grande taille au monde, avec Boeing. Ce succès illustre ce que peut produire une volonté politique maintenue sur plusieurs décennies.
Part de marché mondiale (avions >100 places) : environ 50%
Emplois directs en France : 48 000
Chiffre d'affaires 2023 : 65 milliards EUR
Carnet de commandes : plus de 8 000 avions
Ariane (1973-présent)
Le programme de lanceurs spatiaux européens, initié en 1973 sous impulsion française, a donné à l'Europe un accès autonome à l'espace. Plus de 250 lancements ont été réalisés depuis 1979.
Part française dans le financement ESA : environ 25%
Lancements réussis Ariane 5 : 117 consécutifs
Base de Kourou : seul port spatial européen
Grands programmes industriels français : investissement et succès
Estimation des investissements cumulés en milliards EUR 2024
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Grands programmes industriels français : investissement et succès »
Investissement cumulé (Mds EUR)
Programme nucléaire civil
180
Réseau TGV
50
Contribution française Airbus
40
Programme Ariane/spatial
15
Télécoms (Minitel puis fibre)
35
1.4 Ce qui faisait système
Ces succès ne résultaient pas d'initiatives isolées. Ils s'inscrivaient dans un système cohérent dont il faut comprendre les mécanismes :
La commande publique comme levier industriel
L'Etat achetait français, non par nationalisme, mais parce que c'était la condition de l'existence même des filières. EDF commandait ses centrales à des industriels français, la SNCF ses trains, l'armée ses équipements. Cette prévisibilité permettait aux entreprises d'investir, de former, de monter en compétence sur 10-20 ans.
Chiffres d'illustration :
Commande publique française annuelle : environ 200 milliards EUR
Part allant à des entreprises françaises (années 1980) : 80-90%
Part allant à des entreprises françaises (2024) : estimée à 60-65%
Les grands corps techniques
Polytechnique, les Mines, les Ponts, Normale Sup formaient des ingénieurs et des hauts fonctionnaires qui naviguaient entre administration, industrie et recherche. Cette porosité assurait une compréhension mutuelle entre Etat et entreprises, une culture technique partagée, et une capacité à piloter des projets complexes.
Cette compétence publique s'est progressivement érodée : entre 1990 et 2020, le nombre d'ingénieurs dans la haute fonction publique a diminué d'environ 30%, tandis que les profils financiers et juridiques ont augmenté.
Le financement long
La Caisse des dépôts, le Crédit national, les banques publiques ou parapubliques finançaient des projets que le marché bancaire privé n'aurait jamais soutenu seul. Le livret A, l'épargne populaire centralisée, permettait de mobiliser des ressources considérables pour des investissements de très long terme.
La stabilité des orientations
Malgré les alternances politiques, certaines priorités (nucléaire, spatial, aéronautique, télécoms) ont été maintenues de 1958 à 2000. Cette continuité était essentielle pour des programmes nécessitant 15 à 25 ans de développement. Un directeur de programme savait qu'il ne serait pas remis en cause à chaque élection.
Chapitre 2 : Le grand renoncement (1980-2006)
2.1 L'installation d'un nouveau logiciel
A partir des années 1980-1990, un nouveau paradigme s'installe progressivement en France et en Europe. Il repose sur quelques principes simples, présentés comme des évidences :
L'Etat serait forcément inefficace
La concurrence serait forcément efficace
L'innovation surgirait spontanément si on "libère les énergies"
Le marché allouerait les ressources de manière optimale
La mondialisation profiterait à tous
Les "réformes structurelles" résoudraient tous les problèmes
Ce logiciel s'est traduit par une série de décisions convergentes :
Privatisations massives (1986-2006)
Entreprise
Année
Secteur
Saint-Gobain
1986
Matériaux
Paribas
1987
Banque
TF1
1987
Médias
Rhône-Poulenc
1993
Chimie/pharma
Renault
1996
Automobile
France Télécom
1997-2004
Télécoms
Air France
1999
Aérien
Autoroutes (ASF, APRR, Sanef)
2006
Infrastructures
Dérégulations sectorielles
Electricité : ouverture à la concurrence (2000-2007)
Gaz : libéralisation progressive
Télécoms : fin du monopole France Télécom
Transport ferroviaire : séparation réseau/exploitation
Services postaux : ouverture à la concurrence
Discipline budgétaire érigée en objectif suprême
Le traité de Maastricht (1992) puis le Pacte de stabilité (1997) ont imposé des contraintes budgétaires qui ont eu pour effet de réduire l'investissement public de long terme au profit du fonctionnement courant et des transferts sociaux.
Evolution de l'investissement public en France (en % du PIB) :
1980 : 4,2%
1990 : 3,5%
2000 : 3,2%
2010 : 3,4%
2020 : 3,6%
2024 : environ 3,8%
2.2 La suppression du Commissariat au Plan (2006)
Le 28 mars 2006, le Premier ministre Dominique de Villepin annonce la suppression du Commissariat général au Plan, remplacé par le Centre d'analyse stratégique (CAS). Ce n'est pas un simple changement de nom : c'est un changement de doctrine.
Le Commissariat au Plan :
Pilotait la planification indicative
Coordonnait les acteurs
Définissait des priorités sectorielles
Mobilisait des moyens sur le long terme
Le Centre d'analyse stratégique (puis France Stratégie à partir de 2013) :
Produit des études et des rapports
Conseille le gouvernement
N'a aucun pouvoir opérationnel
Ne dispose d'aucun levier financier
En 2020, Emmanuel Macron a créé un Haut-commissariat au Plan, confié à François Bayrou. Mais comme l'a souligné un rapport du Sénat de 2024, ce nouvel organe "n'exerce pas de fonction réelle de planification et de pilotage opérationnel" et se trouve "concurrencé par de multiples organismes aux compétences chevauchantes" : France Stratégie, Conseil d'analyse économique, Secrétariat général à la planification écologique, Secrétariat général pour l'investissement...
Démantèlement institutionnel de la planification (1990-2024)
Chronologie des suppressions et créations d'organismes
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Démantèlement institutionnel de la planification (1990-2024) »
Capacité de pilotage stratégique (indice)
Nombre d'organismes de prospective
1990
80
3
1995
70
4
2000
50
5
2006
20
6
2013
15
8
2020
25
12
2024
20
15
2.3 Les conséquences : la désindustrialisation massive
Le résultat de ce grand renoncement est mesurable. La France a connu une désindustrialisation parmi les plus brutales des pays développés.
Evolution de la part de l'industrie manufacturière dans le PIB :
Pays
1980
2000
2024
Allemagne
25%
22%
20,6%
Italie
24%
19%
16,8%
France
21%
15%
10,2%
Royaume-Uni
22%
14%
9,1%
Espagne
22%
17%
12,4%
La France et le Royaume-Uni sont les deux pays du G7 qui se sont le plus désindustrialisés depuis 1980. Ce n'est pas un hasard : ce sont aussi les deux pays qui ont le plus adhéré au dogme de la "société post-industrielle".
Evolution de l'emploi industriel en France (source : INSEE, séries longues emploi salarié) :
1980 : 5,3 millions d'emplois industriels
1990 : 4,5 millions
2000 : 4,0 millions
2010 : 3,3 millions
2024 : environ 3,1 millions (estimation, données définitives non disponibles)
En 44 ans, la France a perdu environ 2,2 millions d'emplois industriels directs. En comptant les emplois indirects et induits, l'impact total est plus élevé, mais difficile à quantifier précisément. Le ratio couramment cité de 1 emploi industriel pour 4 à 5 emplois induits (source : DGE, La Fabrique de l'industrie) suggère un impact potentiel de l'ordre de 8 à 12 millions d'emplois affectés. Cette estimation est indicative et fait l'objet de débats méthodologiques (définition des emplois induits, effets de substitution, etc.).
Désindustrialisation comparée : part de l'industrie manufacturière dans le PIB
Evolution 1980-2024 pour les principales économies européennes
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Désindustrialisation comparée : part de l'industrie manufacturière dans le PIB »
1980
2024
Allemagne
25
20.6
Italie
24
16.8
Espagne
22
12.4
France
21
10.2
Royaume-Uni
22
9.1
2.4 La financiarisation de l'économie
Parallèlement à la désindustrialisation, l'économie française s'est financiarisée. La part des dividendes dans la valeur ajoutée des entreprises industrielles est passée d'environ 5% dans les années 1980 à 25% en 2019, avant de baisser légèrement depuis.
Cette évolution a eu plusieurs conséquences :
Réduction des capacités d'autofinancement pour l'investissement
Pression sur les coûts (notamment salariaux)
Horizon de gestion raccourci
Préférence pour les rachats d'actions plutôt que l'investissement productif
Les grands groupes français ont également massivement délocalisé leur production. Selon une étude de l'INSEE, 62% de l'emploi des groupes industriels français est désormais situé à l'étranger (contre 38% pour les groupes allemands et seulement 10% pour les groupes espagnols).
Chapitre 3 : L'Europe, championne des règles, amateur de puissance
3.1 Un marché sans stratégie
L'Europe a construit un marché unique et une monnaie, mais a souvent traité la puissance industrielle comme un sujet secondaire, presque honteux. Elle excelle dans certains domaines :
Ce que l'Europe sait faire :
Du droit (acquis communautaire, Cour de justice)
Des normes (CE, RGPD, taxonomie verte)
De la concurrence (DG COMP, contrôle des concentrations)
Des règlements (milliers de textes)
De la protection des consommateurs
Ce que l'Europe sait beaucoup moins faire :
Des capacités industrielles communes
Des infrastructures critiques mutualisées
Une doctrine d'achat public pro-européenne
Une stratégie technologique cohérente
Une politique énergétique stable
Une défense commune
3.2 Le cas emblématique Alstom-Siemens (2019)
Le 6 février 2019, la Commission européenne, sous la responsabilité de la commissaire à la concurrence Margrethe Vestager, bloque la fusion entre Alstom (France) et la division transport de Siemens (Allemagne).
Les arguments de la Commission :
Risque de position dominante sur le marché européen
Atteinte à la concurrence pour les trains à grande vitesse
Protection des consommateurs européens
Ce que la Commission n'a pas pris en compte :
La concurrence mondiale, notamment chinoise
La nécessité de créer un champion européen
L'asymétrie des règles entre Europe, Chine et Etats-Unis
Le résultat est éloquent :
Indicateur
CRRC (Chine)
Alstom + Siemens (si fusion)
Chiffre d'affaires
26 Mds EUR
15 Mds EUR
Production TGV/an
200+ rames
35 rames
Parts de marché mondial
40%
15%
Subventions étatiques
Massives
Limitées
Le 19 février 2019, soit deux semaines après le blocage, la France et l'Allemagne publient un "Manifeste pour une politique industrielle européenne adaptée au XXIe siècle". Ce texte appelait à :
Réformer la politique de concurrence
Intégrer la dimension mondiale dans l'analyse des concentrations
Autoriser la création de champions européens
Protéger les secteurs stratégiques
Six ans plus tard, en 2025, les réformes structurelles proposées n'ont pas été adoptées, même si des ajustements marginaux ont eu lieu (assouplissement temporaire des aides d'Etat, PIIEC).
Contre-argument à considérer : les défenseurs de la décision de la Commission font valoir des arguments qui méritent examen :
Une fusion Alstom-Siemens aurait créé un quasi-monopole sur certains segments européens, avec des risques de hausse des prix pour les opérateurs ferroviaires
La concurrence intra-européenne a historiquement stimulé l'innovation
Le "champion européen" n'aurait pas nécessairement été compétitif face à CRRC, dont les avantages reposent sur des subventions massives et un marché intérieur captif
D'autres voies existent : coopérations ponctuelles, spécialisation, montée en gamme
Ces arguments ne nous semblent pas décisifs face à l'asymétrie concurrentielle mondiale, mais ils illustrent la complexité du débat.
Comparaison CRRC vs Alstom-Siemens (si fusion autorisée)
Ecart de puissance industrielle dans le ferroviaire
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Comparaison CRRC vs Alstom-Siemens (si fusion autorisée) »
CRRC (Chine)
Alstom-Siemens (fusion bloquée)
Chiffre d'affaires (Mds EUR)
26
15
Production TGV/an (rames)
200
35
Part marché mondial (%)
40
15
3.3 Anatomie des blocages politiques européens
Avant d'examiner ce que font les autres puissances, il faut nommer précisément ce qui bloque l'Europe. Car le problème n'est pas "Bruxelles" en général, ce sont des acteurs identifiables, des doctrines explicites et des intérêts divergents.
Les quatre verrous structurels :
Verrou
Gardiens
Doctrine
Ligne rouge
Politique de concurrence
DG COMP, Allemagne, Pays-Bas
Ordolibéralisme : le marché intérieur prime sur la compétition mondiale
Pas de "champions nationaux", même face à des géants subventionnés
Aides d'Etat
Pays-Bas, Danemark, Suède, Irlande
Crainte de la "course aux subventions" et de l'avantage aux grands pays
Pas d'enveloppes massives type IRA, même ciblées
Préférence européenne
Allemagne (exportations), Irlande (sièges US)
"Level playing field" mondial, même unilatéral
Pas de Buy European Act, même dans les marchés publics
Orthodoxie budgétaire, pas de transferts permanents
Next Generation EU = exception unique, pas de précédent
Allemagne : le pivot ambivalent
L'Allemagne est simultanément le principal moteur et le principal frein de l'Europe industrielle.
Positions qui bloquent :
Opposition doctrinale à la dette commune (Schuldenbremse constitutionnel)
Attachement à l'ordolibéralisme (pas d'intervention étatique dans la concurrence)
Défense du libre-échange mondial (40% du PIB à l'export, dépendance au marché chinois)
Refus de la préférence européenne (peur de représailles sur les exportations automobiles)
Signaux d'évolution récents :
Manifeste franco-allemand de 2019 (resté lettre morte)
Fonds de 100 Mds EUR pour la transition énergétique post-Ukraine (2022)
Acceptation de Next Generation EU (première dette commune)
Débat interne croissant sur la "naïveté" face à la Chine
Pour comprendre : qu'est-ce que l'ordolibéralisme ?
L'ordolibéralisme est une doctrine économique née en Allemagne dans les années 1930-1940, en réaction à la fois au nazisme (économie dirigée) et au libéralisme sauvage des années 1920 (qui avait engendré crises et inégalités).
Son principe central : l'Etat doit créer et garantir les règles du jeu économique (concurrence loyale, stabilité monétaire, droit des contrats), mais ne doit jamais jouer lui-même. C'est l'arbitre, pas le joueur.
En pratique, cela signifie :
- Pas de "champions nationaux" créés par l'Etat
- Pas de subventions massives à certains secteurs
- Pas de dette publique excessive
- Pas de manipulation monétaire
- Concurrence loyale entre entreprises, y compris européennes
Pourquoi c'est un problème aujourd'hui : cette doctrine fonctionne bien dans un monde où tout le monde joue avec les mêmes règles. Mais quand la Chine subventionne massivement ses industries et que les USA font du protectionnisme assumé, l'ordolibéralisme européen devient un handicap unilatéral. C'est comme jouer au football en respectant scrupuleusement les règles face à des adversaires qui trichent ouvertement, avec un arbitre (l'OMC) qui a perdu tout pouvoir.
L'Allemagne commence à en prendre conscience, mais sa constitution (le "Schuldenbremse" ou "frein à l'endettement") et sa culture politique rendent tout changement lent et douloureux.
Pays-Bas et "frugaux" : les gardiens de l'orthodoxie
Les Pays-Bas, l'Autriche, le Danemark, la Suède et la Finlande forment une coalition informelle mais constante contre :
Tout mécanisme de dette commune permanente
Les aides d'Etat "généreuses" (perçues comme avantage aux grands pays)
L'assouplissement des règles budgétaires
Leur argument : si la France et l'Allemagne veulent subventionner leurs industries, qu'elles le fassent sur leurs budgets nationaux, pas avec l'argent européen.
Irlande : le cheval de Troie américain ?
L'Irlande a bâti son modèle économique sur l'attraction des sièges européens des multinationales américaines (Apple, Google, Meta, Pfizer). Elle s'oppose systématiquement à :
Toute forme de préférence européenne dans le numérique
L'harmonisation fiscale (taux d'IS historiquement à 12,5%)
Les restrictions sur les transferts de données vers les USA
Commission européenne : DG COMP vs DG GROW
Au sein même de la Commission, deux logiques s'affrontent :
DG COMP (Concurrence) : gardienne du marché intérieur, pouvoir considérable, culture juridique
DG GROW (Industrie) : défenseure de la politique industrielle, moyens limités, culture économique
Historiquement, DG COMP l'emporte. Les commissaires à la concurrence (Vestager, Almunia, Kroes) ont eu plus d'influence que les commissaires à l'industrie (Breton, Tajani).
Ce qui pourrait faire bouger les lignes :
Choc géopolitique majeur : une crise Taiwan/Chine qui couperait l'approvisionnement en semi-conducteurs forcerait des décisions rapides
Effondrement industriel visible : si l'automobile allemande décroche face aux Chinois, la doctrine changera
Alternance politique : un gouvernement allemand moins ordolibéral (coalition incluant les Verts et le SPD pro-intervention)
Pression américaine : si les USA exigent un "partage du fardeau" en échange de la protection militaire
Leadership français assumé : la France peut agir en coalition avec l'Italie, l'Espagne et les pays d'Europe centrale
3.4 Pendant ce temps, les autres agissent
Les Etats-Unis : le retour du protectionnisme assumé
L'Inflation Reduction Act (IRA), signé par Joe Biden en août 2022, représente 369 milliards de dollars de subventions sur 10 ans pour les industries vertes. Mais au-delà du montant, c'est la philosophie qui change :
Crédits d'impôt conditionnés à la production sur le sol américain
Exigence de contenu local (40% à 80% selon les produits)
Exclusion des "entités de préoccupation étrangère" (lire : Chine)
Subventions directes aux consommateurs pour l'achat de véhicules électriques américains
Les conséquences pour l'Europe ont été immédiates :
Tesla a suspendu son projet d'usine de batteries en Allemagne
Northvolt (batteries suédois) a préféré investir aux Etats-Unis plutôt qu'en Allemagne
Volkswagen a investi 7 milliards de dollars au Tennessee
BMW a injecté 1,7 milliard dans son usine de Caroline du Nord
Iberdrola et Safran ont annoncé des délocalisations partielles vers les USA
La Chine : Made in China 2025 et au-delà
Le plan "Made in China 2025", lancé en 2015, définit 10 secteurs prioritaires :
Technologies de l'information
Robotique et machines-outils
Aérospatial
Equipements maritimes
Transport ferroviaire
Véhicules à énergie nouvelle
Equipements électriques
Matériaux nouveaux
Biomédical
Machines agricoles
Les moyens mobilisés sont, selon les estimations disponibles, sans commune mesure avec ce que fait l'Europe. Toutefois, ces chiffres doivent être interprétés avec prudence : les données chinoises sont opaques, les périmètres varient selon les sources, et les comparaisons directes sont méthodologiquement fragiles.
Objectif de contenu local affiché : 70% d'ici 2025 (objectif revu à la baisse depuis les tensions commerciales)
Big Fund pour les semi-conducteurs : 3 phases, montant total estimé à 100-150 milliards USD
Avantages fiscaux sectoriels : environ 1 300 milliards de yuans (185 Mds EUR) en 2022 selon les sources officielles chinoises
Nuance importante : ces montants incluent souvent des financements qui ne sont pas des subventions directes (prêts bonifiés, garanties, capital-investissement public). La comparaison avec les aides d'Etat européennes, qui obéissent à des définitions juridiques strictes, est donc délicate.
Selon un rapport Bloomberg de 2024, la Chine serait désormais en tête ou au niveau des meilleurs mondiaux dans 5 à 7 des 13 technologies critiques identifiées (contre 2-3 en 2015). Ce constat fait l'objet d'un relatif consensus, même s'il est contesté sur certains secteurs (aérospatial, biotechnologies).
Subventions industrielles comparées (2022-2030) - Ordres de grandeur
Estimations indicatives en milliards USD. Sources : Rhodium Group, CSIS, Commission européenne. ATTENTION : ces chiffres sont des ordres de grandeur, non des mesures précises. Les définitions varient (subventions directes, prêts bonifiés, garanties, capital public), les périmètres sectoriels diffèrent, et l'opacité des données chinoises est élevée. Cette comparaison illustre une asymétrie d'échelle, non un différentiel exact.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Subventions industrielles comparées (2022-2030) - Ordres de grandeur »
Soutiens publics à l'industrie (Mds USD, fourchette médiane)
Chine (estimation haute)
1400
Etats-Unis (IRA + CHIPS)
600
Union européenne
150
France (France 2030)
60
Chapitre 4 : Cartographie des dépendances stratégiques
4.1 Semi-conducteurs : le talon d'Achille européen
L'Europe représente environ 10% de la production mondiale de semi-conducteurs, mais seulement 6% dans les segments les plus avancés (calcul et communications). La production est massivement concentrée en Asie :
Production mondiale de semi-conducteurs par région (2024)
Parts de marché en capacité de fabrication
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Production mondiale de semi-conducteurs par région (2024) »
Part de marché (%)
Taiwan
22
Corée du Sud
21
Chine
16
Japon
15
Etats-Unis
12
Europe
10
Reste du monde
4
Cette dépendance est critique :
Un seul fondeur (TSMC à Taiwan) produit plus de 90% des puces les plus avancées (<7nm)
La Chine revendique Taiwan et multiplie les exercices militaires
Une perturbation de l'approvisionnement paralyserait l'industrie européenne en quelques semaines
Pour comprendre : pourquoi les semi-conducteurs sont-ils si importants ?
Les semi-conducteurs (ou "puces") sont le "pétrole du XXIe siècle", avec une différence cruciale : on peut remplacer le pétrole par d'autres sources d'énergie, mais on ne peut pas remplacer les puces.
Où trouve-t-on des semi-conducteurs ?
- Votre téléphone : 10-15 puces
- Votre voiture : 1 000 à 3 000 puces (et jusqu'à 5 000 pour un véhicule électrique)
- Un avion de ligne : des millions de transistors
- Un hôpital : des milliers de puces dans chaque équipement
- Une usine moderne : des puces partout (robots, capteurs, contrôle)
L'analogie de la boulangerie :
Imaginez que 90% de la farine mondiale soit produite dans une seule minoterie, située sur une île revendiquée par un pays hostile. Si cette minoterie ferme, toutes les boulangeries du monde s'arrêtent. Aucun pain, aucune pâtisserie, aucun gâteau, nulle part.
C'est exactement la situation avec TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) pour les puces avancées. Une invasion de Taiwan, un tremblement de terre majeur, ou même une pénurie d'eau (la fabrication de puces consomme énormément d'eau) pourrait paralyser l'économie mondiale en quelques semaines.
Pourquoi l'Europe ne fabrique-t-elle pas ses propres puces ?
- Une usine de pointe (fab) coûte 15-20 milliards EUR
- La technologie requiert des décennies de R&D cumulée
- Le savoir-faire est concentré chez quelques acteurs (TSMC, Samsung, Intel)
- L'Europe a pris du retard dans les années 1990-2000 en sous-investissant
C'est réparable, mais ça prendra 10-15 ans et des dizaines de milliards. L'European Chips Act est un début, mais il faudra de la constance.
Réponses en cours :
European Chips Act : 43 milliards EUR (objectif 20% de part de marché en 2030)
US CHIPS Act : 52 milliards USD
China Big Fund phase 3 : 44 milliards EUR
4.2 Matières premières critiques : la dépendance chinoise
L'Europe importe la quasi-totalité de ses matières premières critiques, souvent de sources très concentrées. Les données ci-dessous proviennent de la Commission européenne (Critical Raw Materials Act, 2023) et de l'Agence internationale de l'énergie. Les pourcentages peuvent varier selon les années et les périmètres retenus (extraction vs raffinage).
Dépendance européenne aux matières premières critiques
Part de la Chine dans l'approvisionnement européen (%, source : Commission européenne 2023). Ces chiffres concernent principalement le raffinage, non l'extraction.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Dépendance européenne aux matières premières critiques »
Part Chine dans approvisionnement UE (%)
Terres rares
98
Magnésium
89
Lithium raffiné
80
Graphite
79
Tungstène
69
Gallium
94
Germanium
83
4.3 Cloud et numérique : une dépendance structurelle
Le cloud européen est dominé par les fournisseurs américains. Selon les estimations de Synergy Research Group (2023-2024), les parts de marché en Europe sont approximativement :
Amazon Web Services (AWS) : environ 32% du marché européen
Microsoft Azure : environ 23%
Google Cloud : environ 11%
Total des trois principaux acteurs américains : environ 66-70%
Les acteurs européens (OVHcloud, Deutsche Telekom, Orange Business) se partagent moins de 20% du marché. Ces chiffres varient selon les périmètres retenus (IaaS seul ou IaaS+PaaS+SaaS) et les sources.
Nuance importante : cette situation n'est pas nécessairement le fruit d'une "colonisation" volontaire, mais résulte largement de l'avance technologique et des économies d'échelle des acteurs américains, ainsi que du retard européen à investir massivement dans ce secteur. Les entreprises européennes ont choisi ces fournisseurs pour leur qualité de service, leur fiabilité et leurs prix compétitifs.
Cette dépendance a néanmoins des implications qu'il convient d'évaluer sobrement :
Captation de la valeur (estimée à 50-70 milliards EUR/an pour le marché européen)
Vulnérabilité potentielle en cas de tensions géopolitiques majeures
Contre-argument à considérer : certains analystes estiment que la "souveraineté cloud" est un objectif irréaliste et coûteux, et qu'il vaut mieux négocier des garanties contractuelles avec les fournisseurs existants. Cette position mérite d'être prise au sérieux, même si nous estimons qu'elle sous-estime les risques de long terme.
Le projet Gaia-X, lancé en 2019 par la France et l'Allemagne, devait créer un cadre pour un cloud souverain européen. Quatre ans plus tard, le bilan est mitigé : Gaia-X a produit des standards et un cadre de gouvernance, mais n'a pas généré d'infrastructure opérationnelle à grande échelle. Qualifier ce bilan d'"échec total" serait excessif ; parler de "résultats très en-deçà des ambitions initiales" serait plus juste.
4.4 Santé : la leçon Covid
La pandémie de Covid-19 a révélé l'ampleur des dépendances dans le secteur de la santé :
80% des principes actifs pharmaceutiques viennent d'Asie (Chine, Inde)
90% des masques chirurgicaux étaient importés en 2020
Les capacités de production de vaccins en Europe étaient insuffisantes
Depuis, certaines relocalisations ont été annoncées, mais les chiffres restent modestes :
Sanofi : 2 milliards EUR d'investissements en France (2020-2025)
Production de paracétamol : projets en cours mais non opérationnels
Masques : capacités multipliées par 10, mais combien resteront pérennes ?
Chapitre 5 : Les plans concurrents - Ce que font les autres
5.1 Made in China 2025 : la planification assumée
Le plan chinois mérite une analyse détaillée car il représente exactement ce que l'Europe refuse de faire.
Objectifs quantifiés :
Autosuffisance à 70% dans les secteurs stratégiques d'ici 2025
Domination mondiale d'ici 2049 (centenaire de la RPC)
Réduction de la dépendance aux technologies étrangères
Création de champions nationaux dans chaque secteur
Moyens mobilisés :
Subventions directes massives
Crédit bancaire quasi-illimité aux entreprises stratégiques
Commande publique exclusive
Transferts de technologie imposés (jusqu'en 2019)
Vol de propriété intellectuelle (documenté par les services américains)
Formation massive d'ingénieurs (8 millions de diplômés/an)
Résultats (évaluation 2024) :
Semi-conducteurs : retard persistant sur les puces avancées, mais progrès rapides sur les puces matures
Véhicules électriques : BYD devenu premier constructeur mondial devant Tesla
5G : Huawei domine le marché mondial des équipements (malgré les sanctions)
Solaire : 80% de la production mondiale de panneaux
Batteries : CATL premier producteur mondial
5.2 Inflation Reduction Act : le virage américain
L'IRA représente un changement de paradigme pour les Etats-Unis, historiquement attachés au libre-échange (au moins en discours).
Structure du plan :
Budget total : 739 milliards USD de recettes, 433 milliards de dépenses
Volet climat/énergie : 369 milliards USD sur 10 ans
Principaux instruments : crédits d'impôt à la production et à l'investissement
Conditionnalités (protectionnisme assumé) :
Véhicules électriques : assemblage final en Amérique du Nord
Batteries : 40% puis 80% de contenu local pour les minéraux critiques
Panneaux solaires : acier et aluminium américains obligatoires, 40% de contenu local
Bornes de recharge : 55% de contenu local à partir de 2024
Pour comprendre : comment fonctionne une subvention conditionnelle ?
L'IRA ne dit pas simplement "voici de l'argent pour les voitures électriques". Il dit : "voici de l'argent SI vous fabriquez aux Etats-Unis avec des composants américains".
Exemple concret :
Vous voulez acheter une voiture électrique aux USA. L'Etat vous offre un crédit d'impôt de 7 500 $. Mais pour en bénéficier, la voiture doit :
1. Etre assemblée en Amérique du Nord
2. Avoir une batterie dont 40% (puis 80%) des minéraux critiques viennent des USA ou de pays alliés
3. Ne pas contenir de composants d'une "entité étrangère préoccupante" (lire : Chine)
Résultat : les constructeurs automobiles ont le choix :
- Fabriquer aux USA et toucher la subvention (donc être compétitifs)
- Fabriquer ailleurs et ne pas toucher la subvention (donc être plus chers de 7 500 $)
C'est du protectionnisme, mais "intelligent" :
- Pas de droits de douane visibles (qui violent les règles OMC)
- Pas d'interdiction formelle d'importation
- Juste une incitation massive à produire localement
Pourquoi l'Europe ne fait-elle pas la même chose ?
- Règles strictes sur les aides d'Etat (distorsion de concurrence intra-UE)
- Doctrine du "level playing field" (on n'avantage pas les producteurs européens)
- Crainte de représailles commerciales
- Pas de budget fédéral comparable (l'UE a 170 Mds EUR/an, les USA en dépensent 6 000)
Résultat : les investisseurs qui hésitaient entre l'Europe et les USA choisissent les USA. Ce n'est pas de la "déloyauté", c'est du calcul économique rationnel.
Impact observé (2022-2024) :
270+ projets d'usines annoncés aux USA dans les technologies propres
Investissements privés annoncés : plus de 100 milliards USD
Réorientation de projets européens vers les USA (Tesla, Northvolt, VW, BMW...)
Flux d'investissements industriels post-IRA
Réorientation des capitaux vers les Etats-Unis (2022-2024)
Graphique interactif.
5.3 La réponse européenne : des moyens insuffisants face à l'ampleur du défi
Face à l'IRA et à Made in China 2025, l'Europe a multiplié les initiatives :
European Chips Act (2023)
Budget : 43 milliards EUR (dont une part significative de redéploiements)
Objectif : 20% de la production mondiale en 2030
Réalisme : l'objectif est ambitieux (partant de 10%), mais des projets majeurs sont en cours (Intel Allemagne, STMicro France)
Critical Raw Materials Act (2024)
Objectifs : 10% d'extraction locale, 40% de raffinage, 25% de recyclage
Moyens : essentiellement réglementaires, peu de financements nouveaux
Net Zero Industry Act (2024)
Objectif : 40% de production locale des technologies propres
Instruments : simplification des procédures, préférence européenne limitée
Contre-argument à considérer : certains économistes (notamment à la Commission européenne et dans les milieux ordolibéraux allemands) défendent l'approche européenne actuelle. Leurs arguments méritent examen :
L'Europe n'a pas les moyens budgétaires des Etats-Unis ou de la Chine ; mieux vaut concentrer les ressources sur l'innovation et la réglementation que sur des subventions massives mal ciblées
Les subventions créent des distorsions et risquent de maintenir artificiellement en vie des industries non compétitives
La course aux subventions est perdante : si tout le monde subventionne, personne ne gagne, et les contribuables paient
L'Europe excelle dans la régulation (RGPD, taxonomie verte, normes environnementales) qui crée un avantage concurrentiel à long terme
Ces arguments ont une part de vérité. Mais ils sous-estiment, selon nous, l'asymétrie actuelle : quand vos concurrents subventionnent massivement et que vous ne le faites pas, vous ne gardez pas un "terrain de jeu équitable", vous perdez des parts de marché et des capacités industrielles qu'il sera très coûteux de reconstituer.
Le problème ? Ces initiatives restent fragmentées, sous-dimensionnées par rapport à la concurrence, et bridées par les règles européennes elles-mêmes (aides d'Etat, marchés publics, concurrence).
Comparaison des moyens :
Plan
Budget (Mds USD)
Durée
Conditionnalité locale
Made in China 2025
1 400+
10 ans
70%
IRA (USA)
369
10 ans
40-80%
Chips Act (UE)
47
7 ans
Faible
France 2030
60
5 ans
Très faible
Chapitre 6 : Symptôme - On ne sait plus décider, donc on ne sait plus livrer
6.1 L'EPR de Flamanville : autopsie d'un échec
L'EPR de Flamanville est devenu le symbole des dysfonctionnements françai…
Réservé aux membres
La suite est réservée aux abonnés
SensPo est financé par ses lecteurs, sans publicité ni traceur. L’abonnement donne accès à l’intégralité des analyses.