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L'ONU en soins palliatifs : le retour des États prédateurs

Analyse

L'ONU en soins palliatifs : le retour des États prédateurs

En 2026, l’ONU n’est pas en train de “disparaître” : elle continue d’opérer, de coordonner, de documenter. Mais sa fonction centrale, celle pour laquelle elle a été conçue en 1945 empêcher la prédation entre États par un minimum de droit et de contrainte collective entre dans une phase de défaillance durable. Asphyxie budgétaire, paralysie du Conseil de sécurité et retour assumé des logiques d’empire : le multilatéralisme ne s’effondre pas en un jour, il se vide de sa capacité d’action, crise après crise. Cette note propose une lecture réaliste de ce basculement, une grille de “comportements prédateurs” testable, des scénarios à horizon 2030–2035 et des signaux falsifiables à surveiller d’ici fin 2026. Pour la France et l’Europe, l’enjeu n’est pas moral mais stratégique : dans un monde où le droit devient déclaratif, l’autonomie énergétique, technologique, financière et militaire redevient la condition matérielle de toute souveraineté.

Par Rédaction SensPo · 10 février 2026 · 87 min de lecture

RÉSUMÉ EXÉCUTIF (lecture 5 minutes)

Thèse centrale

L'Organisation des Nations Unies, conçue en 1945 comme le garant de l'ordre international fondé sur l'égalité souveraine des États, entre en 2026 dans une phase terminale de son modèle de sécurité collective. Précision essentielle : "terminal" s'entend ici au sens fonctionnel (la capacité de maintenir la paix et la sécurité internationales) et non au sens administratif (les agences spécialisées, les programmes humanitaires et les forums de dialogue continuent d'opérer). Sa crise n'est pas conjoncturelle : elle est le symptôme d'une mutation structurelle du système international vers un régime de prédation assumée, où les grandes puissances ne se contentent plus de contourner le droit international mais entreprennent méthodiquement de démanteler les institutions qui pourraient leur opposer une contrainte.

Le diagnostic

L'ONU de 2026 cumule une crise financière existentielle (budget en baisse de 15%, trésorerie menacée d'épuisement en juillet 2026), un désengagement sans précédent de son principal contributeur (les États-Unis se retirent de 66 organisations internationales), et une paralysie institutionnelle chronique (droit de veto, incapacité à sanctionner les violations commises par les membres permanents du Conseil de sécurité). Le tout dans un contexte géopolitique où les trois principales puissances mondiales adoptent simultanément des comportements impériaux que l'architecture onusienne était précisément censée prévenir.

Phénomène central : le retour des États prédateurs

Le concept d'État prédateur désigne un comportement étatique caractérisé par la captation directe de territoires, de ressources ou de souveraineté d'autres États, en violation ouverte du cadre juridique international. Ce comportement, que l'on croyait relégué au XIXe siècle, connaît en 2025-2026 une résurgence simultanée chez les principales puissances mondiales :

États-Unis : intervention militaire au Venezuela et capture de Maduro (janvier 2026), menaces d'annexion du Groenland et du canal de Panama, retrait de 66 organisations internationales, réduction de 80% de l'aide humanitaire.

Russie : poursuite de la guerre en Ukraine, annexions territoriales, instrumentalisation des ressources énergétiques, déploiement de Wagner/Africa Corps sur le continent africain.

Chine : revendications en mer de Chine méridionale, pression croissante sur Taïwan, stratégie de captation des ressources critiques en Afrique, influence dans les institutions multilatérales.

Chiffres structurants

Note de périmètre budgétaire. Le système financier de l'ONU repose sur trois enveloppes distinctes qu'il convient de ne pas confondre. Le budget ordinaire (3,4 Mds$ en 2026) couvre le fonctionnement du Secrétariat, de l'Assemblée générale, du Conseil de sécurité et des organes subsidiaires. Le budget des opérations de maintien de la paix (environ 5,6 Mds$ en 2024-2025) finance les Casques bleus et les missions de terrain, via des contributions obligatoires calculées selon une échelle spécifique. L'aide humanitaire (appels coordonnés par OCHA, environ 46 Mds$ demandés en 2025, dont moins de la moitié financés) repose sur des contributions volontaires. Les chiffres ci-dessous portent sur le budget ordinaire sauf mention contraire ; l'aide humanitaire US inclut les contributions bilatérales et multilatérales.

Indicateur202020242026
Budget ordinaire ONU (Mds$)3,23,83,4 (-15%)
Aide humanitaire US (Mds$)9,611,02,0 (-82%)
Organisations quittées par les US0066
Arriérés membres ONU (Mds$)0,80,91,6
Conflits armés actifs40+5660+
Effectifs ONU menacés (postes)002 600

Le paradoxe

L'État qui a conçu, financé et dirigé le système multilatéral pendant huit décennies, les États-Unis, en devient le premier fossoyeur. Cette auto-destruction de l'ordre qu'il a créé ne résulte pas d'un affaiblissement mais d'un calcul : Washington juge désormais que les contraintes du multilatéralisme excèdent les bénéfices qu'il en tire. Le passage du multilatéralisme à l'unilatéralisme prédateur n'est pas un accident. C'est le retour du refoulé impérial.

Conséquences pour la France

La France, membre permanent du Conseil de sécurité et héritière d'une tradition de droit international, se trouve dans une position singulière. Le démantèlement du système onusien menace directement son statut international, mais offre paradoxalement l'opportunité de se repositionner comme puissance médiatrice et garante d'un ordre juridique alternatif, à condition de disposer de l'autonomie stratégique nécessaire, ce qui ramène invariablement à la question de la souveraineté énergétique, technologique et militaire analysée dans nos précédentes publications.


Résumé analytique

Le système des Nations Unies traverse en 2026 une crise existentielle. Pour la première fois, l'organisation est simultanément confrontée à une asphyxie financière programmée, un désengagement institutionnel massif de son principal contributeur, et un retour généralisé des comportements de puissance que sa Charte était censée proscrire. L'intervention américaine au Venezuela (3 janvier 2026), la poursuite de la guerre russe en Ukraine, les pressions chinoises sur Taïwan, les menaces américaines d'annexion du Groenland : autant de manifestations d'un même phénomène, le retour des États prédateurs.

Ce basculement résulte de la convergence de trois dynamiques : le désengagement américain du multilatéralisme (America First poussé à ses conséquences ultimes), la contestation russe de l'ordre post-guerre froide (amorcée dès la Géorgie en 2008), et la montée en puissance chinoise qui entend substituer un système centré sur Pékin au système centré sur Washington. La France et l'Europe se retrouvent prises dans cette triple mâchoire, sans que leur réponse, essentiellement déclaratoire, soit à la hauteur du défi structurel.


Introduction : autopsie d'un organisme en décomposition

L'ONU80 : un anniversaire funèbre

En 2025, les Nations Unies ont célébré leur quatre-vingtième anniversaire. L'initiative baptisée "ONU80" par le Secrétaire général António Guterres devait incarner un élan de modernisation et d'adaptation aux défis du XXIe siècle [1]. Elle s'est transformée en exercice de gestion de crise. Plutôt que de réformer l'institution, il s'est agi de la maintenir en vie.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Fait : le budget ordinaire pour 2026, adopté en décembre 2025, s'élève à 3,4 milliards de dollars, en baisse de plus de 7% par rapport à l'exercice précédent [2]. La proposition initiale du Secrétaire général (3,715 milliards) a été amputée de 577 millions de dollars sous la pression des États membres [3]. Les effectifs permanents passent de 13 800 à environ 11 600 postes (-19%) [2]. Lecture : cette contraction n'est pas un ajustement conjoncturel mais la traduction budgétaire d'un désengagement politique. La réduction de 577 millions en une seule session est sans précédent dans l'histoire de l'Organisation. Implication : les opérations de maintien de la paix pourraient perdre un quart de leurs personnels [4], compromettant la sécurité de zones où l'ONU est le dernier rempart (RDC, Soudan du Sud, Sahara occidental).

Fait : le déficit cumulé atteint 1,6 milliard de dollars en 2025, soit près du double de l'année précédente [2]. Dans une note interne du 28 janvier 2026, Guterres a évoqué un "effondrement financier imminent" [5]. Verrou source : la note Guterres du 28 janvier a été obtenue par The Guardian et confirmée par le porte-parole du Secrétaire général Stéphane Dujarric lors du point-presse quotidien du 29 janvier 2026. Le mot "faillite", utilisé devant la Cinquième Commission de l'Assemblée générale en octobre 2025, est attesté par le compte-rendu officiel de la session [6].

Trajectoire budgétaire de l'ONU (2018-2026)

Budget ordinaire en milliards de dollars et taux de recouvrement des contributions

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Trajectoire budgétaire de l'ONU (2018-2026) »
Budget ordinaire (Mds$)Contributions reçues au 30/09 (%)
20182.8580
20193.0778
20203.2175
20213.2377
20223.479
20233.5980
20243.7678
20253.8266
20263.4

La métaphore des soins palliatifs

L'expression n'est pas un raccourci polémique. La mission fondamentale (maintenir la paix et la sécurité internationales) est hors d'atteinte, les traitements (réformes du Conseil de sécurité) sont bloqués par les résistances structurelles des P5, et l'effort se concentre sur la gestion de la dégradation. La question n'est plus de savoir si l'ONU sera réformée, mais si quelque chose lui succédera, et sous quelle forme.


Partie I : L'asphyxie financière programmée

1.1 Le retrait américain : anatomie d'un sabotage institutionnel

Fait : le 7 janvier 2026, le président Donald Trump a signé un memorandum ordonnant le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont 31 entités liées aux Nations Unies [13]. Verrou source : la liste complète des 66 organisations figure dans la fiche d'information du Département d'État publiée le 8 janvier 2026 [13] ; Focus 2030 en a produit une analyse exhaustive le 9 janvier [15]. Le secrétaire d'État Marco Rubio a qualifié ces institutions de "redondantes, mal gérées, inutiles, gaspilleuses" [14]. Lecture : le ciblage est méthodique. Il frappe les institutions consacrées au climat (CNUCC, GIEC, IRENA), aux droits des femmes (ONU Femmes), à la santé reproductive (UNFPA), au développement durable (UICN), c'est-à-dire les domaines perçus par l'administration Trump comme des véhicules d'agendas "globalistes". Implication : ce n'est pas un retrait budgétaire mais un démantèlement sectoriel ciblé sur les normes que Washington juge contraignantes.

Fait financier : les États-Unis représentent 22% du budget ordinaire de l'ONU (barème des quotes-parts 2022-2024, résolution 76/238 de l'AG) et 26% du financement total [2]. Leur contribution humanitaire est passée de 11 milliards de dollars en 2024 à 2 milliards promis pour 2026 (-82% en deux ans) [15]. Verrou : les arriérés américains dépassent 4 milliards de dollars selon le Bureau du contrôleur de l'ONU. Le Programme alimentaire mondial, qui devait atteindre 318 millions de personnes en situation d'insécurité alimentaire, ne pourra en couvrir qu'un tiers faute de financement [4]. Tom Fletcher, chef des opérations humanitaires de l'ONU, décembre 2025 : "On nous demande d'éteindre l'incendie. Or, il n'y a pas assez d'eau dans le réservoir. Et on nous tire dessus." [16]

Contribution humanitaire américaine via l'ONU (2020-2026)

En milliards de dollars

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Contribution humanitaire américaine via l'ONU (2020-2026) »
Milliards $
20208.5
20219.2
202210.5
202310.8
202411
20252.7
2026 (promis)2

1.2 La mécanique de l'asphyxie

Le retrait américain ne se limite pas à une réduction budgétaire. Il enclenche un mécanisme en cascade qui fragilise l'ensemble du système.

Le premier effet est arithmétique : un trou de financement qui ne peut être comblé par les autres contributeurs. L'Union européenne et ses États membres, deuxième ensemble contributeur, sont eux-mêmes sous pression budgétaire. Le Japon, troisième contributeur, a ses propres contraintes. La Chine, bien que montant en puissance, reste loin du niveau américain et conditionne ses contributions à une influence accrue dans les instances de décision.

Le deuxième effet est psychologique. Le désengagement du premier contributeur envoie un signal aux autres États membres : pourquoi payer quand le principal donateur refuse de le faire ? Les arriérés globaux, qui s'élevaient à 760 millions de dollars fin 2024, atteignent 1,6 milliard en 2025. Le phénomène de "passager clandestin" s'amplifie.

Le troisième effet est opérationnel. L'ONU doit restituer 300 millions de dollars de crédits aux États membres début 2026, puis potentiellement 600 millions en 2027, soit 20% du budget. Les coupes touchent en priorité les fonctions jugées non essentielles, mais celles-ci incluent les programmes de consolidation de la paix, le soutien aux droits de l'homme, la prévention des conflits, autant de missions qui constituent la raison d'être de l'institution.

Le quatrième effet est structurel. Les réductions d'effectifs (2 600 postes supprimés) provoquent une perte de compétences et de mémoire institutionnelle qui ne sera pas récupérable. Les fonctionnaires internationaux les plus qualifiés, confrontés à l'incertitude, quittent l'organisation pour des postes plus stables dans le privé ou dans les administrations nationales. La spirale descendante s'auto-entretient : moins de moyens engendre moins de résultats, ce qui justifie de nouveaux retraits.

1.3 L'appel humanitaire impossible

En décembre 2025, l'ONU a lancé son appel humanitaire pour 2026 : 33 milliards de dollars pour atteindre 135 millions de personnes dans 50 pays. Face à la contraction des financements, un plan recentré a été présenté : 23 milliards de dollars pour 87 millions de personnes "les plus exposées". Mais même ce plan réduit apparaît irréaliste quand on sait que l'appel 2025 (45 milliards de dollars) n'a été financé qu'à hauteur de 12 milliards, un niveau sans précédent depuis dix ans.

Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme réclame une enveloppe d'urgence de 400 millions de dollars. Son responsable, Volker Türk, a déclaré : "Nous sommes arrivés à un point de rupture où le manque de ressources financières devient complice de l'impunité, car nous ne pouvons plus documenter chaque cri de détresse dans ce monde fragmenté." Le budget consacré aux droits de l'homme ne représente que 4% du budget régulier des Nations Unies.

La famine, confirmée simultanément à Gaza et dans certaines régions du Soudan, une situation sans précédent, illustre de manière tragique l'effondrement des capacités d'intervention. Le PAM ne peut atteindre que la moitié des personnes nécessitant une aide, en se concentrant sur les phases les plus critiques de l'insécurité alimentaire.

Répartition du financement humanitaire ONU (2025)

Besoins vs financements reçus

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Répartition du financement humanitaire ONU (2025) »
Valeur
Financé12
Non financé33

Partie II : Le retour des États prédateurs

2.1 Définition, indicateurs et cadre analytique

Le concept d'État prédateur, tel qu'utilisé dans cette analyse, requiert une définition opérationnelle permettant de distinguer le comportement prédateur d'autres formes de puissance (influence, compétition, hégémonie) et de le rendre testable. Un État est qualifié de "prédateur" lorsque son comportement satisfait au moins trois des quatre indicateurs suivants :

Indicateur 1 : Annexion ou occupation territoriale. L'État s'empare de territoires souverains d'un autre État par la force ou la menace, en violation de l'article 2(4) de la Charte des Nations Unies. Exemples : annexion de la Crimée (Russie, 2014), menaces d'acquisition du Groenland (États-Unis, 2025-2026), militarisation d'îles artificielles en mer de Chine méridionale (Chine, 2014-2026).

Indicateur 2 : Capture de ressources par coercition. L'État accède aux ressources naturelles, financières ou technologiques d'un autre État par des moyens coercitifs (intervention militaire, dette structurelle, chantage énergétique, restrictions à l'exportation de matières critiques). Exemples : pétrole vénézuélien (États-Unis), gaz et terres agricoles ukrainiennes (Russie), piège de la dette BRI et monopole sur le cobalt en RDC (Chine).

Indicateur 3 : Extraterritorialité coercitive. L'État impose sa juridiction nationale à des acteurs étrangers en dehors de tout cadre multilatéral, par des sanctions, des amendes, des arrestations ou des opérations militaires extraterritoriales. Exemples : capture de Maduro sur le fondement d'un acte d'accusation fédéral (États-Unis), amendes BNP Paribas et Alstom (États-Unis), mandats d'arrêt russes contre des responsables ukrainiens.

Indicateur 4 : Sabotage institutionnel. L'État entreprend délibérément de démanteler, de vider ou de paralyser les institutions internationales censées contraindre son comportement. Exemples : retrait de 66 organisations internationales (États-Unis), veto systématique au Conseil de sécurité sur les conflits impliquant les P5 (Russie, États-Unis, Chine), refus d'exécuter l'arrêt de la Cour permanente d'arbitrage de 2016 (Chine).

Le tableau ci-dessous applique cette grille aux trois principales puissances. L'évaluation est qualitative (fort / moyen / faible) et repose sur les faits documentés dans le corps de l'article. Un État doit satisfaire au moins 3 indicateurs sur 4 à un niveau "fort" ou "moyen" pour être qualifié de prédateur. Si un État ne satisfait qu'un ou deux indicateurs, il relève de la compétition de puissance, pas de la prédation.

Convention de notation. Chaque indicateur est évalué sur une échelle à trois niveaux : Fort (score : 90/100), Moyen (score : 60/100), Faible (score : 30/100). Fort = l'État satisfait pleinement l'indicateur par des actions documentées, répétées et revendiquées. Moyen = l'État satisfait partiellement l'indicateur par des actions documentées mais ponctuelles ou non revendiquées ouvertement. Faible = l'État ne satisfait l'indicateur que marginalement. Le seuil de qualification "État prédateur" est fixé à un score agrégé supérieur ou égal à 240/360 (soit au moins "moyen" sur les 4 indicateurs).

IndicateurÉtats-UnisRussieChine
Annexion / occupation territoriale60 (Venezuela, menaces Groenland/Panama)90 (Crimée, Donbass, 4 oblasts)60 (îles artificielles, pression Taïwan)
Capture de ressources par coercition90 (pétrole Venezuela, Groenland)90 (gaz, mines Afrique via Wagner)90 (terres rares, cobalt, BRI)
Extraterritorialité coercitive90 (capture Maduro, sanctions, amendes)60 (mandats, assassinats ciblés)60 (restrictions exportations, sanctions)
Sabotage institutionnel90 (retrait 66 organisations, coupes)60 (vetos, boycotts sélectifs)60 (rejet CPA, influence institutions)
Score agrégé330/360300/360270/360
Profil dominantExtraterritorialité + sabotageTerritorial + ressourcierRessourcier + structurel

Les trois puissances dépassent le seuil de 240/360. Les profils sont distincts : la prédation américaine est la plus intense (score le plus élevé sur 3 indicateurs sur 4), la prédation russe la plus brutale sur le plan territorial (seul score maximal sur l'indicateur 1), la prédation chinoise la plus structurelle (score maximal uniquement sur la capture de ressources, mais présence sur tous les indicateurs).

Limites de la méthode. Ce scoring est ordinal, pas cardinal. Dire que les États-Unis obtiennent 330 et la Chine 270 ne signifie pas que la prédation américaine est "22% plus intense". La fonction du score est de permettre une comparaison structurée, pas une mesure absolue. L'attribution des niveaux (Fort/Moyen/Faible) repose sur les faits documentés dans le corps de l'article et reste soumise au jugement de l'analyste. Le lecteur est invité à contester les attributions individuelles, non l'existence de la grille.

Ce cadre identifie également ce qui n'est pas de la prédation : la compétition commerciale (même agressive), l'influence diplomatique, les sanctions multilatérales adoptées par le Conseil de sécurité, le soft power culturel. La prédation se distingue de ces formes de puissance par son caractère coercitif, unilatéral et dépourvu de légitimité en droit international.

Le système westphalien, fondé sur la souveraineté des États et l'interdiction du recours à la force (sauf en légitime défense ou sur mandat du Conseil de sécurité), avait pour fonction de contenir ces comportements. L'ONU incarnait cette ambition régulatrice. Ce qui distingue la période 2024-2026 des décennies précédentes, ce n'est pas l'existence de violations du droit international (elles ont toujours existé), mais leur caractère simultané, leur ampleur, et le fait qu'elles soient revendiquées comme légitimes par leurs auteurs.

2.2 Les États-Unis : du gendarme du monde à l'empire prédateur

La seconde administration Trump accomplit un retournement sans précédent : la première puissance mondiale passe de garante à destructrice du système qu'elle a conçu.

Fait : l'opération "Détermination absolue" (Absolute Resolve) a été lancée le 3 janvier 2026 entre 2h et 3h du matin, heure de Caracas [7] [8]. Des explosions ont frappé Fort Tiuna, la base aérienne Generalísimo Francisco de Miranda, le port de La Guaira et les antennes de Cerro El Volcán [8]. Nicolás Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés et transférés vers le centre de détention métropolitain de Brooklyn, puis traduits le 5 janvier devant le juge Alvin Hellerstein à Manhattan [7bis]. Verrou bilan humain : le New York Times a fait état le 4 janvier d'au moins 80 morts vénézuéliens [9] ; une organisation de médecins vénézuéliens a rapporté à l'AFP environ 70 morts et 90 blessés (France 24, 5 janvier) [7bis] ; La Havane a décompté 32 militaires et agents de renseignement cubains tués [7bis]. Ces trois sources concordent sur un bilan de 70-80 morts minimum.

Fait juridique : l'opération viole l'article 2(4) de la Charte des Nations Unies. Le Haut-Commissariat aux droits de l'homme a jugé qu'elle "porte atteinte à un principe fondamental du droit international" [10]. La NYU School of Law a conclu que les deux pays sont en situation de conflit armé au sens des Conventions de Genève [11]. Lecture : il s'agit de la première capture d'un chef d'État en exercice par une puissance étrangère depuis Manuel Noriega (Panama, 1989). Le saut d'échelle (frappes aériennes sur une capitale, bilan civil, acte d'accusation fédéral comme justification) marque un précédent systémique.

Fait : Trump a déclaré vouloir "diriger" le Venezuela en attendant une "transition sûre" [7]. Le secrétaire à la Défense Pete Hegseth a déclaré sur CBS News : "Nous pouvons nous assurer d'avoir accès à davantage de richesses et de ressources sans avoir à verser de sang américain" [7bis]. Verrou : le Venezuela possède les premières réserves prouvées de pétrole au monde (303,8 milliards de barils, OPEC Annual Statistical Bulletin 2024). Implication : la justification officielle (opération anti-narcotiques) est contredite par les déclarations des responsables eux-mêmes. L'ancienne ambassadrice de France Sylvie Bermann, auditionnée par le Sénat, a estimé que "l'action de Trump sera une forme de légitimation de l'impérialisme de Vladimir Poutine et de Xi Jinping" [12].

Le Venezuela n'est pas un cas isolé. Les menaces d'annexion du Groenland, réitérées le 4 janvier 2026, au lendemain même de la capture de Maduro, s'inscrivent dans une logique d'expansion territoriale que les observateurs comparent à la "Destinée manifeste" (Manifest Destiny) du XIXe siècle. Le premier ministre groenlandais Jens Frederik Nielsen a répondu : "Plus de pression. Plus d'insinuations. Plus de fantasmes d'annexion." Les revendications sur le canal de Panama complètent le tableau d'un retour à la Doctrine Monroe dans sa version la plus brutale.

Séquence du retour prédateur américain (2025-2026)

Chronologie du désengagement multilatéral et de la prédation

Graphique interactif.

2.3 La Russie : prédation territoriale classique

Le comportement prédateur russe, bien que chronologiquement antérieur à celui de l'administration Trump II, s'inscrit dans la même logique de déni du cadre westphalien. L'invasion de l'Ukraine en février 2022, les annexions proclamées de quatre oblasts ukrainiens en septembre 2022, la poursuite des opérations militaires en 2025-2026 constituent la forme la plus classique de la prédation étatique : la conquête territoriale par la force.

Il est essentiel de replacer l'Ukraine dans une séquence longue pour comprendre la logique systémique du comportement russe. La guerre de Géorgie en 2008 et la reconnaissance des républiques séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud constituaient un premier test : la communauté internationale a protesté sans agir. L'annexion de la Crimée en 2014 a confirmé le calcul : les sanctions économiques, même douloureuses, ne suffisent pas à inverser un fait accompli territorial. Moscou a retenu la leçon. L'invasion de 2022 n'est pas une rupture mais une montée en puissance logique d'une stratégie de prédation incrémentale, où chaque transgression non sanctionnée par la force abaisse le seuil de la suivante.

Fait : les objectifs de la prédation russe en Ukraine sont multidimensionnels. L'objectif territorial immédiat (contrôle du Donbass, corridor terrestre vers la Crimée) masque des enjeux ressourciers considérables. Verrou : les bassins gaziers de la mer Noire sont estimés entre 1 000 et 2 000 milliards de mètres cubes selon le US Geological Survey et le cabinet ukrainien Naftogaz ; l'Ukraine disposait de 5% des réserves mondiales de terres rares selon le Geological Survey of Ukraine ; ses terres agricoles représentent un tiers des terres arables européennes selon Eurostat. Lecture : la guerre n'est pas seulement territoriale, elle est ressourcière. La Russie s'assure que l'Ukraine ne devienne pas un concurrent gazier en Europe.

Fait : la Russie a étendu son empreinte en Afrique par le groupe Wagner (rebaptisé Africa Corps après la mort de Prigojine en août 2023). Verrou : la Fondation pour la Recherche Stratégique (FRS) décrit le modèle comme un "échange brut : sécurité contre accès aux ressources" (Note FRS n°12/2024). Le CSIS (Center for Strategic and International Studies) documente la présence militaire russe dans six pays : Mali, Niger, Burkina Faso, Centrafrique, Libye, Soudan. L'Alliance des États du Sahel (AES), créée en septembre 2023, illustre cette bascule : trois anciennes colonies françaises rompent avec Paris pour se tourner vers Moscou.

L'instrumentalisation de l'énergie constitue un autre volet de la prédation russe. La construction des gazoducs Nord Stream 1 et 2 visait à créer une dépendance européenne structurelle au gaz russe, transformable en levier géopolitique. L'Ostpolitik énergétique allemande, fondée sur l'hypothèse que l'interdépendance commerciale pacifie les relations, s'est fracassée sur la réalité de la prédation : Moscou n'hésitait pas à réduire les livraisons de gaz pour exercer une pression politique, bien avant l'invasion de 2022. Le sabotage des gazoducs Nord Stream en septembre 2022, quel qu'en soit l'auteur, a mis fin à cette illusion.

Ce qui distingue la prédation russe de la prédation américaine, c'est son explicitation doctrinale. Vladimir Poutine a théorisé le concept de "monde russe" (Rousski Mir) pour justifier la protection, y compris par la force, des populations russophones au-delà des frontières de la Fédération. Cette doctrine, qui rappelle les Sudètes de 1938, constitue une remise en cause directe du principe d'intégrité territoriale inscrit dans la Charte des Nations Unies. Les "référendums" organisés dans les quatre oblasts ukrainiens en septembre 2022, dépourvus de toute valeur juridique, répliquent le modèle criméen : habiller la conquête militaire d'un vernis démocratique que personne, hors l'allié biélorusse et quelques États clients, ne reconnaît.

2.4 La Chine : prédation par l'infrastructure

La Chine pratique une forme de prédation plus sophistiquée, moins militarisée mais tout aussi systématique, qui révèle un modèle distinct d'expansion impériale adapté au XXIe siècle. Là où la Russie conquiert par les armes et les États-Unis par la force militaire et l'extraterritorialité juridique, Pékin construit un réseau de dépendances économiques, technologiques et financières dont les effets sont comparables à une domination coloniale, sans en porter le stigmate.

Les revendications en mer de Chine méridionale constituent la dimension territoriale la plus visible de cette stratégie. La "ligne en neuf traits" (devenue en 2023 une "ligne en dix traits" incluant Taïwan) revendique environ 90% de cette mer, en dépit de l'arrêt de la Cour permanente d'arbitrage de 2016 qui a déclaré ces revendications sans fondement juridique. La construction d'îles artificielles militarisées (pistes d'atterrissage, systèmes antimissiles, hangars pour avions de combat) sur les récifs de Mischief, Subi et Fiery Cross constitue un fait accompli territorial en violation frontale du droit international. Pékin qualifie l'arrêt de la Cour de "nul et non avenu", ce qui constitue le rejet le plus explicite d'une décision de justice internationale par une grande puissance depuis l'annexion de la Crimée.

La pression croissante sur Taïwan a atteint un palier nouveau en 2025. Les incursions dans la zone de défense aérienne taïwanaise, les exercices militaires d'encerclement (notamment les manoeuvres simulant le blocus des ports taïwanais fin décembre 2025), les survols de drones s'inscrivent dans une logique de fait accompli progressif : habituer la com…

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