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Macron, le soldat de la terre brûlée systémique

Analyse

Macron, le soldat de la terre brûlée systémique

Ce qui s’est joué sous Emmanuel Macron ne relève ni d’erreurs ponctuelles, ni d’un simple enchaînement de contraintes subies. C’est une trajectoire. Une logique. Un mode de pilotage. Industrie, énergie, défense, santé, numérique, agriculture, recherche, transports : dans chacun de ces secteurs stratégiques, on observe un même schéma récurrent fait de décisions contradictoires, d’alertes ignorées puis validées trop tard, et de rattrapages coûteux engagés sous la pression des crises. La France n’a pas tout perdu en huit ans. Mais elle a, dans plusieurs domaines clés, affaibli ses marges de manœuvre au moment même où les chocs géopolitiques, industriels et technologiques exigeaient l’inverse. Des actifs ont été cédés puis rachetés. Des capacités ont été fermées puis promises à la reconstruction. Des experts ont été marginalisés avant que leurs diagnostics ne deviennent évidents. Cette gouvernance par à-coups, que l’ancien Haut-Commissaire à l’énergie atomique Yves Bréchet qualifiait de « stratégie du canard sans tête », n’est pas neutre : elle a un coût économique, industriel, stratégique et humain. Ce rapport ne prétend pas que tout commence en 2017. La désindustrialisation, le sous-investissement dans la recherche ou la dépendance énergétique sont des phénomènes anciens. Mais il interroge une responsabilité précise : celle d’avoir disposé de leviers considérables pour infléchir ces trajectoires, et de ne les avoir utilisés que tardivement, partiellement ou de manière incohérente. L’enjeu n’est pas de dresser un réquisitoire idéologique, mais de documenter des faits, de chiffrer des ordres de grandeur, de distinguer le structurel du conjoncturel, et d’ouvrir des pistes crédibles pour reconstruire une souveraineté productive. Car la France de 2025 n’est pas condamnée. Mais elle ne pourra plus se permettre de confondre adaptation et renoncement.

Par Rédaction SensPo · 19 décembre 2025 · 54 min de lecture

Note méthodologique préliminaire

Objet et périmètre de l'étude

Ce rapport propose une analyse factuelle des politiques publiques françaises entre 2017 et 2025, examinées sous l'angle de la souveraineté nationale. Par "souveraineté", nous entendons ici la capacité d'un État à prendre des décisions autonomes dans les domaines stratégiques et à maîtriser les ressources essentielles à son fonctionnement.

Périmètre d'analyse : 8 secteurs stratégiques (industrie, énergie, défense, numérique, agriculture, santé, recherche, automobile), sélectionnés selon trois critères :

  • Impact direct sur la sécurité nationale
  • Poids économique significatif (> 2% du PIB ou des emplois)
  • Existence de dépendances externes documentées

Cadre épistémologique

Cette analyse s'inscrit dans une démarche d'économie politique appliquée. Elle mobilise :

  • Des données quantitatives issues de sources institutionnelles (INSEE, Eurostat, Cour des comptes)
  • Des rapports officiels et parlementaires
  • Des travaux académiques et de think tanks reconnus

Limites méthodologiques à considérer :

  1. Problème d'attribution causale : distinguer l'effet des politiques gouvernementales des tendances structurelles préexistantes reste complexe
  2. Contrefactuel inconnu : nous ne savons pas ce qui se serait passé avec d'autres choix politiques
  3. Biais de sélection : les données disponibles ne couvrent pas tous les aspects pertinents
  4. Décalage temporel : les effets de certaines décisions ne se manifestent qu'à long terme

Principes directeurs

Ce rapport s'efforce de respecter trois principes :

  • Factualité : chaque affirmation est sourcée ou présentée comme une estimation
  • Nuance : les responsabilités sont distinguées (structurelles, externes, décisionnelles)
  • Équilibre : les avancées sont reconnues au même titre que les insuffisances

Résumé exécutif (lecture : 7 minutes)

Thèse centrale

Ce rapport analyse les politiques menées sous Emmanuel Macron (2017-2025) à travers le prisme de la souveraineté nationale. La thèse examinée : au-delà des tendances structurelles héritées des décennies précédentes, les choix opérés depuis 2017 ont, dans plusieurs domaines stratégiques, tantôt freiné, tantôt accéléré l'évolution des capacités nationales françaises.

Synthèse des constats par secteur

Tableau de bord : évolution de la souveraineté par secteur (2017-2025)

Indice composite basé sur : capacité de production locale, dépendance aux importations stratégiques, maîtrise technologique. Échelle : -100 (détérioration forte) à +100 (amélioration forte). Méthodologie détaillée en annexe.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Tableau de bord : évolution de la souveraineté par secteur (2017-2025) »
Évolution 2017-2022Évolution 2022-2025 (inflexion)
Nucléaire-2530
Défense-1025
Industrie-1510
Numérique-205
Santé-305
Agriculture-20-5
Recherche-1510
Automobile-2515

Lecture du graphique : Un indice négatif signifie une détérioration de la position souveraine (augmentation des dépendances, perte de capacités). Un indice positif indique une amélioration. On observe une inflexion à partir de 2022 dans plusieurs secteurs, notamment le nucléaire et la défense.

Les huit secteurs en bref

SecteurIndicateur cléÉvolutionInflexion récente
IndustriePart dans le PIB10,2% → 9,5%Plan France 2030
ÉnergieProduction nucléaire379 → 350 TWhRelance Belfort 2022
DéfenseBudget (Mds €)32,4 → 50,5LPM 2024-2030
NumériqueDépendance GAFAMStable hauteHealth Data Hub maintenu
AgricultureExploitations410k → 380kMercosur suspendu
SantéRuptures de stock868 → 3 761Ségur (9 Mds €)
RechercheR&D (% PIB)2,2% stableLPR 2020
AutomobileProduction (millions)2,2 → 1,45Gigafactories

Le schéma récurrent identifié

L'ancien Haut-Commissaire à l'énergie atomique Yves Bréchet a qualifié cette approche de "stratégie du canard sans tête" : des décisions qui semblent contradictoires, des alertes ignorées puis validées tardivement, des revirements coûteux.

Ce schéma se décompose en quatre temps :

  1. Alerte : des experts ou responsables signalent un risque
  2. Écartement : l'alerte est minimisée ou ses auteurs marginalisés
  3. Crise : le risque se matérialise
  4. Validation tardive : les recommandations initiales sont finalement adoptées, mais à un coût supérieur

Cadre conceptuel : qu'est-ce que la souveraineté économique ?

Définition opérationnelle

La souveraineté économique peut se définir comme la capacité d'un État à garantir l'accès de sa population aux biens et services essentiels, indépendamment des décisions d'acteurs étrangers.

Cette définition implique trois dimensions :

Les trois dimensions de la souveraineté économique

Cadre conceptuel utilisé dans cette analyse

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Les trois dimensions de la souveraineté économique »
France 2017France 2025Allemagne 2025 (comparaison)
Capacité de production454070
Maîtrise technologique555065
Autonomie décisionnelle504555
Résilience des chaînes404560
Compétences humaines605570
Ressources financières555075

Pour comprendre : les types de dépendances

Dépendance d'approvisionnement : incapacité à produire localement un bien essentiel

  • Exemple : 80% des principes actifs pharmaceutiques sont importés d'Asie

Dépendance technologique : absence de maîtrise des technologies clés

  • Exemple : aucun fabricant européen de puces < 7 nm

Dépendance normative : soumission à des règles définies par d'autres

  • Exemple : Cloud Act américain applicable aux données hébergées par des entreprises US

Dépendance financière : besoin de capitaux étrangers pour fonctionner

  • Exemple : 50% de la dette publique française détenue par des non-résidents

Le cadre d'analyse "4C+1"

Pour évaluer la position souveraine d'un État, nous utilisons le modèle "4C+1" :

DimensionDescriptionIndicateurs
CadenceVitesse de réaction et d'adaptationDélais de décision, temps de déploiement
CalendarVision et planification long termeHorizon des lois de programmation
Capital/EnergyRessources mobilisablesBudget, réserves, capacités énergétiques
ControlMaîtrise des leviers essentielsParticipations publiques, régulation
Cohérence (multiplicateur)Alignement des politiquesAbsence de contradictions internes

Partie I : L'industrie, symptôme du déclin structurel

Contexte historique : la désindustrialisation française

La désindustrialisation française n'est pas un phénomène récent. Elle s'inscrit dans une tendance de long terme qui a débuté dans les années 1970-1980.

Désindustrialisation comparée : France vs partenaires (1980-2024)

Part de l'industrie manufacturière dans le PIB (%). Sources : Eurostat, INSEE, comptes nationaux.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Désindustrialisation comparée : France vs partenaires (1980-2024) »
FranceAllemagneItalieMoyenne UE
198024302825
198521292623
199018272322
199516242119
200014231918
200512221717
201011211616
201510.52115.515.5
201710.220.815.215.2
20209.820.214.814.5
20249.5201514.8

Pour comprendre : pourquoi l'industrie compte-t-elle ?

L'industrie manufacturière présente plusieurs caractéristiques qui la rendent stratégique :

  1. Effet multiplicateur : 1 emploi industriel génère 3 à 4 emplois induits (services, sous-traitance)
  2. Intensité en R&D : 75% des dépenses privées de R&D proviennent de l'industrie
  3. Contribution au commerce extérieur : les biens manufacturés représentent 80% des exportations
  4. Ancrage territorial : les usines fixent l'emploi dans les territoires

Le cercle vicieux de la désindustrialisation :

Mécanisme de la désindustrialisation

Enchaînement causal simplifié

Graphique interactif.

Le cas Alstom : anatomie d'une perte de souveraineté

Le cas Alstom illustre les mécanismes de perte de souveraineté industrielle. Il mérite une analyse détaillée car il concentre plusieurs problématiques.

Chronologie factuelle :

DateÉvénementContexte
2014Vente de la branche énergie à General ElectricGouvernement Valls, ministre Montebourg
2015Finalisation de la vente (12,4 Mds €)Participation résiduelle de l'État (20%)
2018Fusion Alstom-Siemens Mobility proposéeBloquée par la Commission européenne (2019)
2021Rachat de Bombardier Transport par AlstomAlstom redevient n°2 mondial du ferroviaire
2022Rachat de GE Steam Power (ex-Alstom) par EDFCoût : 1,2 milliard d'euros

Ce que les chiffres nous disent :

Flux de valeur dans l'affaire Alstom (2014-2022)

Estimation des transferts de valeur et des coûts pour l'État français (Mds €)

Graphique interactif.

Analyse critique :

La vente d'Alstom Énergie à GE (2014) a été justifiée par plusieurs arguments :

  • Alstom était en difficulté financière
  • Le marché des turbines à gaz était dominé par GE et Siemens
  • La transaction incluait des garanties sur l'emploi

Cependant, plusieurs critiques ont été formulées :

  • Perte de la maîtrise des turbines Arabelle (nucléaire)
  • Non-respect des engagements d'emploi par GE
  • Nécessité de racheter les actifs en 2022 à un coût élevé

Nuance importante : la décision de vente date de 2014 (gouvernement Hollande). Les gouvernements Macron ont hérité de cette situation et ont tenté d'y remédier partiellement (rachat 2022, loi PACTE sur le contrôle des investissements étrangers).

Distinction des responsabilités

Industrie : matrice des responsabilités

Distinction entre facteurs structurels, contraintes externes et décisions politiques

Graphique interactif.


Partie II : Énergie nucléaire, le cas d'école des revirements

Contexte : le nucléaire français, un atout historique

La France dispose du parc nucléaire le plus important d'Europe (56 réacteurs, 61 GW de capacité). Cette situation résulte de choix stratégiques pris après le premier choc pétrolier (1973) : le plan Messmer a permis de réduire la dépendance aux hydrocarbures.

Avantages du nucléaire pour la souveraineté :

  • Indépendance énergétique (uranium diversifié, stocks stratégiques)
  • Électricité décarbonée et pilotable
  • Filière industrielle intégrée (conception, construction, exploitation, retraitement)
  • Compétences techniques de haut niveau

Pour comprendre : les enjeux du mix électrique

Le mix électrique désigne la répartition des sources de production d'électricité. En France, il se compose approximativement de :

  • 65-75% de nucléaire (variable selon les années)
  • 10-15% d'hydraulique
  • 10-15% d'éolien et solaire
  • 5-10% de thermique fossile (gaz, fioul)

Production électrique française par source (TWh)

Évolution 2015-2024. Source : RTE, Bilan électrique annuel.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Production électrique française par source (TWh) »
NucléaireHydrauliqueÉolien + SolaireThermique fossile
2015416592630
2016384642935
2017379533240
2018393683435
2019379604032
2020335654730
2021360625035
2022279495545
2023320586230
2024350557025

Chronologie des décisions nucléaires (2012-2025)

DateDécisionGouvernementImpact
2012Engagement de fermer FessenheimHollandeSymbolique (campagne)
2015Loi de transition énergétique : objectif 50% nucléaireHollande/RoyalCadre contraignant
2017Confirmation de l'objectif 50%Macron/HulotContinuité
2018PPE : report de l'objectif 50% à 2035Macron/de RugyPremier ajustement
2018Non-renouvellement d'Yves Bréchet (CEA)MacronSignal politique
2020Fermeture effective de FessenheimMacronPerte de 1 800 MW
2021Rapport RTE : scénarios 100% renouvelables vs nucléaireIndépendantÉclairage technique
2022Discours de Belfort : relance du nucléaire (6-14 EPR)MacronRevirement majeur
2023Loi d'accélération du nucléaireMacronSimplification administrative

Analyse : le coût des hésitations

Ce que nous pouvons établir factuellement :

  1. Fermeture de Fessenheim : perte de 1 800 MW de capacité pilotable, décarbonée et amortie
  • Coût estimé pour EDF : 400 à 500 M€ (indemnisation)
  • Manque à gagner annuel : environ 400 M€ de production
  • Impact sur la balance commerciale électrique : négatif
  1. Retard sur les nouveaux EPR : l'incertitude politique a contribué à :
  • Perte de compétences industrielles (effet Flamanville)
  • Report des décisions d'investissement
  • Surcoûts liés à la reconstruction des filières
  1. Position européenne affaiblie : la France n'a pas pu défendre efficacement le nucléaire dans la taxonomie verte européenne pendant la période d'ambiguïté (2017-2021)

Estimation des surcoûts liés aux incohérences nucléaires

Fourchettes estimées (Mds €). Méthodologie : différentiel entre trajectoire effective et trajectoire contrefactuelle de continuité.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Estimation des surcoûts liés aux incohérences nucléaires »
Estimation basse (Mds €)Estimation haute (Mds €)
Fermeture Fessenheim0.81.5
Retards EPR25
Perte de compétences13
Position UE affaiblie0.52
Importations électricité 202213

Nuances et contre-arguments

Arguments en faveur des décisions prises :

  1. L'engagement de fermer Fessenheim datait de 2012 ; ne pas le respecter aurait posé un problème de crédibilité politique
  1. L'objectif de 50% de nucléaire visait à diversifier le mix et à ne pas "mettre tous les œufs dans le même panier"
  1. Les problèmes de l'EPR de Flamanville (retards, surcoûts) préexistaient et justifiaient une prudence sur les nouvelles commandes
  1. La relance de 2022 a été rapide et ambitieuse (6 à 14 EPR2), ce qui témoigne d'une capac…

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