Aller au contenu
SensPoObservatoire politique indépendant
Mutatis mutandis : la lucidité contre l'élément de langage

Analyse

Mutatis mutandis : la lucidité contre l'élément de langage

Le 22 mai 2026, Gabriel Attal a officialisé sa candidature à l'élection présidentielle. Le manifeste de la « Nouvelle République », publié quelques mois plus tôt et porté par le secrétaire général de Renaissance, en constitue le socle doctrinal. Le texte est court, calibré, et repose tout entier sur une proposition unique, répétée comme une antienne : « Tout a changé, tout doit changer. » La France de 2026, dit le document, ne saurait fonctionner avec un modèle hérité de 1945. De ce constat découlerait la nécessité d'une refondation institutionnelle et sociale complète, déclinée en sept « Républiques » thématiques. La formule latine que les juristes emploient pour adapter un principe à un cas nouveau, *mutatis mutandis*, signifie : en changeant ce qui doit être changé. C'est exactement ce que le manifeste réclame, et c'est exactement ce qu'il s'épargne. Car appliquer ce principe avec rigueur supposerait d'abord d'identifier ce qui, dans la situation française de 2026, a réellement changé, et sous l'effet de quelles décisions. Or le texte opère un déplacement : il impute la paralysie présente non aux choix d'un quinquennat dont son auteur fut l'un des principaux exécutants, mais à une architecture vieille de quatre-vingts ans que presque plus aucun électeur vivant n'a directement choisie. Ce déplacement mérite examen, parce qu'il est l'opération centrale du document, et parce qu'il résiste mal à la confrontation avec les chiffres comme avec le bilan réel des fonctions exercées par son auteur.

Par Rédaction SensPo · 31 mai 2026 · 22 min de lecture

I. L'architecture rhétorique du manifeste

Le manifeste se déploie en trois mouvements. Un constat émotionnel d'abord, qui énumère ce que « les Français ressentent » : lassitude, colère, frustration, sentiment d'empêchement généralisé. La syntaxe y est nominale, anaphorique, pensée pour l'adhésion immédiate plutôt que pour la démonstration. Un diagnostic ensuite, condensé dans une formule : « notre modèle est dépassé ». Une projection programmatique enfin, qui décline la « Nouvelle République » en sept volets allant du travail au numérique, de l'autorité à l'Europe.

Il faut reconnaître au diagnostic une part de validité réelle, et l'établir loyalement avant d'en discuter l'usage. Le modèle social construit à la Libération, dont le financement repose pour l'essentiel sur les cotisations assises sur le travail, fait face à une transition démographique qui n'était pas anticipée en 1945. L'espérance de vie a progressé de plus de quinze ans, le ratio entre actifs et retraités s'est contracté, et le système de retraite par répartition supporte une charge que sa structure d'origine n'avait pas vocation à porter seule. Sur ce point précis, l'observation selon laquelle un dispositif conçu pour une France démographiquement jeune peine à financer une France vieillissante relève du fait établi, non de la polémique. De même, la question de la productivité, celle du poids des prélèvements pesant sur le facteur travail, ou celle de la lourdeur normative, constituent des objets de débat sérieux que l'on ne saurait balayer.

Le problème ne tient donc pas à l'existence de ces enjeux structurels. Il tient à ce que le manifeste en fait : un écran.

II. Le pivot : du 9 juin 2024 à 1945

L'opération décisive du texte tient en deux phrases qui se succèdent. La première concède l'évidence : la dissolution de juin 2024 fut, selon les mots du manifeste, une « bombe à fragmentation » dont le pays paie collectivement les conséquences. La seconde annule aussitôt la portée de cette concession : « Mais la crise que nous vivons est d'abord le symptôme : notre modèle est dépassé. » L'adverbe « d'abord » accomplit tout le travail. Il rétrograde la décision du 9 juin 2024 au rang de péripétie et promeut au rang de cause première une structure de 1945.

Cette hiérarchie des causes s'accorde mal avec la chronologie. La paralysie institutionnelle que dénonce le manifeste, l'impossibilité de faire voter « un projet d'ampleur », le sentiment que « plus rien n'avance », ne datent pas de 1945. Ils datent d'une décision prise par le président de la République le soir des élections européennes de juin 2024, et de ses conséquences mécaniques sur la composition de l'Assemblée. Entre cette dissolution et le printemps 2026, la France a connu quatre Premiers ministres et cinq séquences gouvernementales, dont deux sous Sébastien Lecornu, l'interrègne gouvernemental le plus long de la Ve République, deux gouvernements renversés par une motion de censure ou un refus de confiance, et le passage à Matignon le plus bref de la Ve République. Aucun de ces faits ne procède d'une institution conçue à la Libération ; ils renvoient à l'exercice contemporain du pouvoir.

Quatre Premiers ministres et cinq gouvernements depuis la dissolution

Graphique interactif.

Imputer cette séquence au « modèle de 1945 » revient à confondre la maison et l'incendie. Les institutions de la Ve République, qui ne datent au demeurant pas de 1945 mais de 1958, ont fonctionné pendant soixante ans sans produire cette instabilité. Ce qui l'a produite tient à un calcul politique daté, suivi d'une fragmentation parlementaire qu'aucune coalition n'a su stabiliser. Le manifeste connaît cette cause, puisqu'il la nomme. Il choisit de la subordonner. Ce choix de subordination relève alors davantage de l'élément de langage que de la lucidité que le texte revendique.

III. Ce que les chiffres imposent à la lucidité

Le déplacement vers 1945 remplit une seconde fonction, plus lourde encore que la première : il dispense de nommer l'état des finances publiques et la part qu'y prend la politique conduite depuis 2017. Or cet état se laisse mesurer avec précision, et les chiffres qu'il révèle ne renvoient pas à une institution de la Libération.

Fin 2017, au début du premier quinquennat d'Emmanuel Macron, la dette publique française avoisinait 2 258 milliards d'euros, soit environ 98 % du produit intérieur brut. À la fin de l'année 2025, selon les comptes nationaux annuels de l'Insee publiés le 29 mai 2026, elle atteignait 3 460,5 milliards d'euros, soit 115,7 % du PIB. La progression dépasse 1 200 milliards d'euros en huit ans, soit environ dix-sept points et demi de PIB, une dynamique d'une ampleur exceptionnelle en période de paix, même en tenant compte des chocs sanitaire et énergétique. Le seuil des 3 000 milliards a été franchi en 2023 sans marquer de pause.

Dette publique de la France, 2017-2025

En % du PIB, donnees annuelles, base 2020. Source : Insee, comptes nationaux annuels publies le 29 mai 2026.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Voir les données
Données du graphique « Dette publique de la France, 2017-2025 »
Dette publique (% du PIB)
201798.1
201897.8
201997.4
2020114.9
2021112.8
2022111.4
2023109.5
2024112.6
2025115.7

Une part de cette trajectoire procède de chocs subis, et il serait malhonnête de le taire : la pandémie a fait bondir le ratio d'endettement de plus de dix-sept points au cours de la seule année 2020, et la crise énergétique de 2022 a pesé à son tour. Mais la dette ne se réduit pas à ces chocs, pour deux raisons distinctes. D'une part, l'Observatoire français des conjonctures économiques estime qu'environ cinq points de PIB d'endettement supplémentaire procèdent de décisions discrétionnaires non financées, à savoir le recul sur la contribution sociale généralisée après la crise des gilets jaunes, la suppression généralisée de la taxe d'habitation et l'allègement des impôts de production. D'autre part, et c'est sans doute le plus révélateur, le déficit n'a pas été ramené vers ses niveaux d'avant-crise une fois les chocs passés : il s'établissait encore à 5,8 % du PIB en 2024 et à 5,1 % en 2025, signe d'un déséquilibre devenu structurel davantage que conjoncturel. Sur la période 2017-2024, selon la comptabilité nationale de l'Insee en base 2020, les dépenses publiques sont demeurées à un niveau élevé, passant de 57,7 % du PIB en 2017 à 57,0 % en 2024, tandis que les recettes reculaient de 54,3 % à 51,2 %, soit un repli de plus de trois points de PIB.

Réservé aux membres

La suite est réservée aux abonnés

SensPo est financé par ses lecteurs, sans publicité ni traceur. L’abonnement donne accès à l’intégralité des analyses.

Partager
Votre avis

Commentaires

Connectez-vous pour participer a la discussion.

Se connecter

Chargement des commentaires...

L’essentiel de la vie politique, une fois par semaine

Une synthèse sourcée et sans parti pris. Désinscription en un clic, aucune revente d’adresse.

Vous cherchez un compte ? Créer un compte SensPo — pour commenter, suivre vos élus et garder vos analyses.