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Ormuz, énergie et puissance : comment une crise Israël–Iran pourrait renforcer l’avantage stratégique américain

Analyse

Ormuz, énergie et puissance : comment une crise Israël–Iran pourrait renforcer l’avantage stratégique américain

Le détroit d’Ormuz concentre plus d’un cinquième du commerce mondial de pétrole. Toute perturbation durable de ce passage stratégique provoquerait un choc énergétique mondial aux conséquences économiques et géopolitiques majeures. Dans un contexte de tensions croissantes entre Israël et l’Iran, cet article examine les chaînes de transmission d’une telle crise et met en évidence une réalité souvent sous-estimée : la vulnérabilité structurelle de l’Union européenne face à un choc énergétique majeur, ainsi que les effets potentiels d’une recomposition des rapports de puissance au bénéfice d’autres acteurs.

Par Rédaction SensPo · 8 mars 2026 · 77 min de lecture

RÉSUMÉ EXÉCUTIF (lecture 5 minutes)

Thèse centrale

Le conflit Israël-Iran ne constitue pas un événement périphérique du système international. Il agit comme un révélateur de vulnérabilités structurelles que l'Europe a accumulées depuis trente ans par incapacité politique à produire une stratégie d'autonomie cohérente. Dans une configuration de guerre économique généralisée, un choc énergétique majeur au Moyen-Orient ne serait pas seulement une catastrophe industrielle : ce serait un accélérateur de recomposition hégémonique au bénéfice des États-Unis et au détriment de l'Union européenne et de l'Asie orientale.

La chaîne de transmission systémique

ORMUZ -> ÉNERGIE -> INDUSTRIE -> FINANCE -> DROIT -> PUISSANCE

La fermeture ou la perturbation durable du détroit d'Ormuz déclencherait une cascade de chocs dont chaque maillon renforcerait le précédent. L'énergie étant le socle matériel de toute économie industrielle, son renchérissement brutal reconfigure immédiatement les avantages comparatifs mondiaux. Les États-Unis, producteurs souverains, absorberaient le choc différemment des importateurs nets. L'Europe et l'Asie, dépendantes structurellement, le subiraient de plein fouet.

Chiffres structurants

IndicateurValeurSourceImplication
Transit pétrolier via Ormuz20-21 Mb/j (21% mondial)EIA, World Oil Transit Chokepoints, 2023Verrou unique non contournable
Dépendance UE aux imports pétroliers~95% du pétrole consommé (2023)Eurostat, Oil and petroleum products - statistical overview, éd. 2024Exposition maximale au choc prix
Production pétrole américaine13,2 Mb/j (1er mondial)EIA, Petroleum Supply Monthly, 2024Position d'exportateur net depuis 2019
Installations militaires US dans le Golfe élargi~36-40 selon périmètreDoD, Base Structure Report, 2023 ; Vine, 2021Contrôle physique du théâtre
Coûts boucliers énergétiques UE+RU (mars 2022 - déc. 2023)~651 Mds€ "allocated and earmarked"Bruegel, Fiscal Policy Responses tracker, janv. 2024Capacité d'absorption limitée pour une crise plus grave
Ventes d'armes US Moyen-Orient 2014-2024 (notifications DSCA)~401 Mds$DSCA, Historical Sales Book ; SIPRI, 2024Dividende sécuritaire structurel

Diagnostic

L'Europe cumule trois handicaps structurels que la crise révélerait simultanément : la dépendance énergétique (absence de souveraineté sur les approvisionnements), la fragmentation stratégique (pas de politique étrangère commune opérationnelle), et la vassalisation sécuritaire (absence de capacité de projection autonome dans le théâtre du Golfe). Ces handicaps ne sont pas le fruit du hasard : ils résultent de décisions politiques ou d'absences de décisions accumulées depuis la fin de la Guerre froide.

Avertissement sur les probabilités des scénarios

Les pourcentages associés aux scénarios ci-dessous constituent des estimations d'expert fondées sur la méthode analogique (comparaison avec les crises de 1973, 1979, 1990, 2003 et 2022) et non des probabilités bayésiennes calculées. Ils visent à hiérarchiser les risques, non à les quantifier avec précision. Une incertitude de +/- 10 points est inhérente à ce type d'exercice, conforme aux pratiques des institutions comparables (RAND Corporation, IISS, Chatham House).

Scénarios

  1. Perturbation limitée (estimation : ~45%) : Tensions sans fermeture durable, prime de risque +30-50% sur le pétrole, récession technique en Europe
  2. Fermeture partielle (estimation : ~30%) : Blocage de 30-50% du trafic d'Ormuz, baril à 150-200$, récession sévère en Europe et en Asie
  3. Conflit régional élargi (estimation : ~20%) : Implication des monarchies du Golfe, fermeture prolongée, baril à 200$+, dépression industrielle européenne
  4. Escalade stratégique (estimation : ~5%) : Franchissement de seuils critiques, recomposition totale de l'ordre régional

Positionnement théorique et ancrage disciplinaire

Un article à l'intersection de trois traditions analytiques

Cet article mobilise explicitement trois cadres théoriques dont le lecteur doit avoir conscience pour évaluer la validité des arguments.

Le premier est le réalisme structurel tel que développé par Kenneth Waltz (Theory of International Politics, 1979) et John Mearsheimer (The Tragedy of Great Power Politics, 2001). Dans cette tradition, les États sont des acteurs unitaires dont le comportement est déterminé par leur position dans le système international - notamment leur puissance relative et leur capacité à garantir leur sécurité. Un choc sur Ormuz est analysé ici non pas comme une crise humanitaire ou juridique, mais comme un révélateur de positions relatives de puissance.

Le deuxième est l'économie politique internationale dans la tradition de Susan Strange (States and Markets, 1988). Strange théorise quatre structures de puissance (sécurité, production, finance, savoir) dont le contrôle confère une puissance structurelle - c'est-à-dire la capacité de dicter les termes dans lesquels les autres acteurs doivent opérer. La chaîne analytique ORMUZ -> ÉNERGIE -> FINANCE -> PUISSANCE s'inscrit directement dans cette tradition.

Le troisième est l'École de Guerre Économique française, théorisée par Christian Harbulot (La machine de guerre économique, Ellipses, 2017) et Bernard Carayon (Rapport sur l'intelligence économique, Assemblée nationale, 2003). Cette école part du postulat que les nations entrent en compétition permanente pour l'accès aux ressources, aux marchés et aux positions de puissance, et que cette compétition utilise tous les instruments disponibles, y compris économiques, juridiques et informationnels.

Positionnement vis-à-vis des théories concurrentes

Cette analyse n'est pas celle du libéralisme institutionnel (Keohane, Nye), qui soulignerait les mécanismes de coopération et d'interdépendance susceptibles d'atténuer les effets d'une crise. Elle n'est pas non plus celle de la puissance normative européenne défendue par Zaki Laïdi (La norme sans la force, Presses de Sciences Po, 2005), selon laquelle l'Europe a délibérément choisi de fonder sa puissance sur la production de normes internationales plutôt que sur des capacités militaires - ce qui constituerait une stratégie consciente, et non une naïveté.

Ces perspectives alternatives sont présentées et discutées en Partie VI. Le lecteur doit les avoir présentes à l'esprit pour exercer son propre jugement analytique.


Introduction : penser la guerre économique sans euphémisme

Ce que l'École de Guerre Économique enseigne

La grille d'analyse proposée ici n'est pas celle du commentateur politique habituel, qui mesure le conflit Israël-Iran à l'aune du droit international ou de la souffrance des populations civiles. Ces dimensions existent. Elles ne constituent pas l'objet de cette analyse.

L'approche de la guerre économique, telle que l'a théorisée l'École de Guerre Économique depuis les années 1990 sous l'impulsion notamment de Christian Harbulot, part d'un postulat simple : les nations entrent en compétition permanente pour l'accès aux ressources, aux marchés, aux technologies et aux positions de puissance. Cette compétition n'est pas suspendue en temps de paix. Elle utilise tous les instruments disponibles : économiques, juridiques, informationnels, et militaires lorsque les autres ont échoué ou que le rapport de force le permet.

Dans cette optique, un conflit militaire au Moyen-Orient n'est pas une anomalie du système international : c'est un moment de vérité qui révèle les rapports de force réels entre les puissances, accélère les reconfigurations structurelles en cours, et crée des opportunités pour les acteurs qui ont su anticiper.

L'Europe, structurellement, n'anticipe pas. Elle réagit. Cette asymétrie de posture constitue le coeur du diagnostic développé ici.

Ce que l'École de Guerre enseigne

L'École Militaire et sa doctrine sur la stratégie de puissance rappellent que la géopolitique ne se réduit pas aux déclarations diplomatiques. Elle s'analyse en termes de rapport de forces, de lignes de communication, de points d'appui et de centres de gravité - au sens clausewitzien du terme.

Le détroit d'Ormuz est un centre de gravité de l'économie mondiale. Sa neutralisation, même partielle et temporaire, affecterait non seulement les acteurs régionaux, mais reconfigurerait les équilibres de puissance planétaires. Maîtriser ce point de passage, ou simplement être en mesure de le menacer crédiblement, est une forme de levier stratégique de premier ordre - ce qu'Alastair Johnston (Cultural Realism, 1995) appelle une "coercition par le déni".

L'Iran le sait. Les États-Unis le savent. L'Europe, elle, semble l'avoir oublié dans ses calculs de politique étrangère.


Partie I : Le théâtre d'opérations et ses déterminants énergétiques

1.1 Le détroit d'Ormuz : anatomie d'un verrou planétaire

Le détroit d'Ormuz est une voie navigable de 54 kilomètres dans sa partie la plus étroite (couloir de navigation : 3,2 km par sens), séparant l'Iran au nord de la péninsule arabique au sud. Il constitue la seule sortie maritime pour les hydrocarbures des principaux producteurs du Golfe : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Koweït, Irak, Qatar et, dans une certaine mesure, l'Iran lui-même.

Selon l'U.S. Energy Information Administration, environ 20 à 21 millions de barils de pétrole par jour transitaient par ce détroit en 2023, soit environ 21% des échanges pétroliers mondiaux (EIA, World Oil Transit Chokepoints, juillet 2023). Le GNL qatari représentait en outre environ 20% du commerce mondial de gaz naturel liquéfié en transit par la même voie (IEA, Gas Market Report, 2023).

Aucune infrastructure de contournement n'offre une alternative crédible à court terme. L'oléoduc Abqaiq-Yanbu (Arabie saoudite, capacité nominale 5 Mb/j) et l'oléoduc Abu Dhabi-Fujairah / ADCOP (EAU, 1,5 Mb/j) totalisent au mieux 6,5 Mb/j de capacité de contournement pour un flux habituel de 20-21 Mb/j. L'écart structurel de 14-15 Mb/j est irréductible à court terme (Wood Mackenzie, Chokepoint Vulnerability Assessment, 2023).

Transit pétrolier via le détroit d'Ormuz par pays exportateur (2023)

Volumes journaliers estimés en Mb/j - Sources : EIA World Oil Transit Chokepoints (2023), IEA Oil Market Report (2024), OPEC MOMR (2024)

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Transit pétrolier via le détroit d'Ormuz par pays exportateur (2023) »
Exportations via Ormuz (Mb/j)
Arabie saoudite6.8
Irak3.5
EAU2.9
Koweït1.7
Iran1.4
Qatar (GNL eq.)2.1
Autres Golfe1.6

1.2 La géographie militaire du détroit

L'Iran dispose d'une capacité de menace asymétrique sur ce détroit qui constitue l'une des rares situations où une puissance régionale peut exercer une pression sur l'économie mondiale entière. Cette capacité a été documentée de façon systématique par l'IISS (Military Balance 2024) et le CSIS (Iran's Military Forces and Warfighting Capabilities, Cordesman & Kleiber, éd. 2024).

Les mines navales constituent l'instrument le plus redouté. L'Iran possède plusieurs milliers de mines de différents types, dont des mines intelligentes à influence magnétique et acoustique difficiles à détecter et neutraliser (IISS, Military Balance 2024, p. 312-315). Le minage d'Ormuz, même partiel, suffirait à interrompre le trafic pendant plusieurs semaines, le temps de procéder aux opérations de déminage sous pression hostile. L'expérience de la guerre Iran-Irak (1980-1988) a démontré cette capacité de perturbation : entre 1984 et 1988, plus de 340 navires avaient été endommagés ou coulés dans le Golfe (Navias & Hooton, Tanker Wars, 1996, p. 88).

Les missiles anti-navires de la marine des Gardiens de la Révolution islamique (IRGC Navy) couvrent l'ensemble du détroit depuis les côtes iraniennes et les îles Abu Moussa, Grande Tumb et Petite Tumb - îles dont l'Iran a pris le contrôle en 1971 et dont les EAU contestent la souveraineté. Les missiles C-802, Noor et Qader, de fabrication domestique à partir de technologies chinoises, peuvent atteindre des cibles à 120-200 kilomètres avec une précision métrique (Jane's Naval Weapons, 2023 ; IISS, Military Balance 2024, p. 314).

Les forces de surface et sous-marines complètent ce dispositif. La flotte de l'IRGC comprend plusieurs centaines de petits bâtiments rapides (speedboats armés), dont la doctrine de "swarm attack" - attaque en essaim simultané - vise à saturer les systèmes de défense de surface adverses. L'Iran dispose en outre de sous-marins conventionnels de classe Kilo (achetés à la Russie dans les années 1990) et de sous-marins côtiers de classes Ghadir et Fateh de conception nationale (IISS, Military Balance 2024, p. 313).

Capacités de menace iranienne sur le détroit d'Ormuz

Évaluation d'expert calibrée sur IISS Military Balance 2024 (p. 312-315) et CSIS Gulf Military Balance 2024. Scores 0-10 : jugement analytique, non mesure quantitative directe.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Capacités de menace iranienne sur le détroit d'Ormuz »
Capacité iranienne (estimation IISS-calibrée)Capacité de neutralisation US (estimation IISS-calibrée)
Mines navales96
Missiles anti-navires78
Forces asymétriques87
Drones maritimes67
Sous-marins côtiers58
Guerre électronique68

1.3 Les routes de substitution : une réalité structurellement insuffisante

L'argument selon lequel des routes alternatives existeraient mérite un examen rigoureux, car il est régulièrement avancé pour minimiser la vulnérabilité d'Ormuz dans les discours officiels des gouvernements producteurs.

L'oléoduc East-West Pipeline saoudien (Petroline) relie les champs de la province orientale au terminal de Yanbu sur la mer Rouge. Capacité nominale selon Saudi Aramco : 5 Mb/j. Capacité réelle après maintenance selon les estimations de Wood Mackenzie : environ 4,8 Mb/j. Cette infrastructure est elle-même vulnérable aux attaques des Houthis yéménites, comme l'ont démontré les frappes de drones et missiles du 14 septembre 2019 sur les installations d'Abqaiq et Khurais, qui avaient temporairement réduit la production saoudienne de 5,7 Mb/j selon l'EIA (EIA, Short-Term Energy Outlook, octobre 2019).

L'oléoduc Abu Dhabi-Fujairah (ADCOP) permet d'exporter le pétrole émirati par la côte est du pays, contournant Ormuz. Capacité certifiée : 1,5 Mb/j, soit environ la moitié des exportations émiratties selon Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC, Annual Review 2023).

Le pipeline irakien vers la Turquie (Kirkuk-Ceyhan, capacité théorique 1,6 Mb/j) est régulièrement interrompu par des sabotages et des différends commerciaux turco-irakiens. Sa fiabilité opérationnelle, de l'ordre de 60-70% du débit théorique selon les données IEA, est insuffisante pour constituer une alternative systémique.

Au total, les capacités de contournement disponibles couvrent au maximum 6,5-7 Mb/j sur un flux normal de 21 Mb/j (EIA, World Oil Transit Chokepoints, 2023). Le gap structurel de 14-15 Mb/j est irréductible à court terme. Un blocage complet priverait le marché mondial d'environ 14% de sa consommation quotidienne - un choc sans précédent dans l'histoire pétrolière moderne, supérieur en proportion aux embargos de 1973 (environ 7-9% du marché) et 1979 (environ 4-5% du marché) (Hamilton, J.D., "Historical Oil Shocks", in Routledge Handbook of Major Events in Economic History, 2013, p. 239-265).

Capacités de contournement d'Ormuz vs volume exposé (Mb/j)

Sources : EIA World Oil Transit Chokepoints (2023), ADNOC Annual Review (2023), Saudi Aramco Annual Report (2023), IEA Oil Market Report (2024), Wood Mackenzie Chokepoint Assessment (2023)

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Capacités de contournement d'Ormuz vs volume exposé (Mb/j) »
Capacité (Mb/j)
Pipeline Abqaiq-Yanbu (Arabie S.)4.8
Pipeline ADCOP (EAU)1.5
Pipeline Kirkuk-Ceyhan (Irak, fiabilité 65%)0.5
Total contournement réaliste6.8
Volume total via Ormuz21
Gap non couvrable14.2

ENCADRÉ : TESTS DE SENSIBILITÉ - Ce qui change selon les hypothèses

Les résultats de cette analyse reposent sur plusieurs hypothèses quantitatives dont la variation modifie substantiellement les conclusions. Trois tests de sensibilité sont présentés ici pour en délimiter la robustesse.

Test 1 : capacité de contournement réelle de 8 Mb/j au lieu de 6,5-7 Mb/j

Certaines sources (Saudi Aramco, ADNOC) revendiquent des capacités supérieures. Si le contournement réel atteignait 8 Mb/j, le gap non couvrable serait réduit de 14 à 13 Mb/j - soit une réduction de 7% du choc physique brut. L'impact sur les prix serait atténué mais resterait majeur : les modèles d'élasticité-prix du pétrole (Hamilton, 2009 ; Kilian, Journal of Economic Literature, 2014) indiquent qu'un gap de 13 Mb/j produirait une hausse de prix de l'ordre de 80 à 120% au lieu de 90 à 140% en scénario de fermeture totale. La conclusion centrale - vulnérabilité structurelle irréductible à court terme - est robuste à cette variation.

Test 2 : libération coordonnée de réserves AIE de 60 millions de barils en 30 jours

La mise sur le marché de 2 Mb/j supplémentaires pendant 30 jours (comparable à la décision AIE de mars 2022) compenserait partiellement le choc. Les données de 2022 montrent que cette intervention a réduit le pic de prix d'environ 10 à 15% mais n'a pas inversé la tendance de fond (le Brent est resté au-dessus de 100$ pendant 6 mois après la décision). En cas de fermeture d'Ormuz d'une ampleur sans précédent, une libération de réserves n'atténuerait le choc que de l'ordre de 15 à 25% sur les premiers 30 jours. Au-delà, les réserves s'épuiseraient sans résoudre le problème physique.

Test 3 : contraction de la demande mondiale de 3 Mb/j par effet-prix et récession précoce

Un effondrement de la demande mondiale (récession anticipée des économies importatrices) réduirait mécaniquement la pression sur les marchés. En 2008-2009, la récession a fait chuter la demande mondiale de 1,4 Mb/j (IEA). Une récession plus sévère déclenchée par le choc lui-même pourrait réduire la demande de 2 à 3 Mb/j - atténuant le pic de prix mais créant un cercle vicieux dépressif. Ce test de sensibilité ne modifie pas le signe de l'impact européen ; il change l'amplitude et le calendrier du choc.

Conclusion des tests : Les résultats qualitatifs (Europe et Asie plus pénalisées que les États-Unis ; contournement physique insuffisant à court terme ; réserves stratégiques insuffisantes pour une fermeture prolongée) sont robustes aux variations de ces trois paramètres. Les ordres de grandeur quantitatifs (niveaux de prix, impact PIB) sont sensibles aux hypothèses et doivent être lus comme des fourchettes, non comme des prévisions.

: de la perturbation à l'interruption

L'analyse stratégique distingue quatre niveaux d'escalade dans la menace sur Ormuz, chacun produisant des effets économiques différents, documentés par analogie avec des précédents historiques.

Niveau 1 - Menace verbale et prime de risque : L'Iran intensifie ses déclarations sur sa capacité à fermer le détroit. Les assureurs maritimes relèvent leurs primes de risque de guerre (War Risk Premiums). Les armateurs modifient leurs routes de manière préventive. Précédent documenté : lors des tensions de mai 2019, le War Risk Premium a augmenté de 0,025% à 0,1% de la valeur du navire en 48 heures (Lloyd's Market Association, Joint War Committee, mai 2019). Impact estimé sur le cours du brut : +20-40$/baril.

Niveau 2 - Incidents ciblés : Saisie de pétroliers (pratique documentée - 9 navires commerciaux saisis ou attaqués en 2019-2023 selon l'UKHO/UKMTO), minage de zones périphériques, frappes isolées sur des navires. Le trafic se réduit sans s'interrompre. Impact estimé : +50-80$/baril, reconfiguration des flux sur plusieurs mois.

Niveau 3 - Blocage partiel : Minage intensif, attaques répétées sur les convois, fermeture effective de 40-60% de la capacité. Les États-Unis interviennent militairement mais le déminage prend plusieurs semaines. Précédent partiel : la guerre des pétroliers (1984-1988), où 340 navires avaient été endommagés mais le flux global n'avait jamais été totalement interrompu (Navias & Hooton, 1996). Impact estimé : +100-150$/baril pendant 4-8 semaines.

Niveau 4 - Fermeture totale : L'Iran engage l'ensemble de ses capacités asymétriques dans une stratégie de déni d'accès maximal (A2/AD). La résolution militaire américaine prend plusieurs mois. Ce scénario sans précédent complet dans l'histoire moderne est extrapolé à partir des élasticités-prix documentées par Hamilton (2009). Impact estimé : baril au-delà de 200$.


Partie II : L'Europe - une vulnérabilité construite par choix politiques

2.1 La dépendance énergétique comme fait structurel documenté

L'Union européenne importe environ 55-60% de son énergie primaire (Eurostat, Energy Statistics, édition 2024 ; données 2022). Pour les hydrocarbures liquides, cette dépendance atteint environ 95% du pétrole consommé (Eurostat, Oil and petroleum products - statistical overview, édition 2024 ; données 2023). Pour le gaz naturel, elle dépasse 80% depuis l'interruption des flux russes en 2022, contre environ 67% en 2021 (IEA, Gas Market Report Q4 2023).

Cette situation n'est pas le résultat d'une fatalité géologique : elle est le produit de décisions politiques délibérées. L'Europe dispose de ressources fossiles non exploitées (gaz de schiste potentiel de 17,6 billions de mètres cubes selon EIA, World Shale Resource Assessments, 2015), mais a choisi de ne pas les développer pour des raisons environnementales. Elle a fermé prématurément des centrales nucléaires (l'Allemagne a fermé ses trois derniers réacteurs en avril 2023), retardé la construction de nouveaux réacteurs, et négligé le développement de capacités de stockage gazier stratégique au-delà des obligations minimales de l'AIE.

Le résultat est une dépendance structurelle aux importations qui la rend mécaniquement vulnérable à tout choc sur les voies d'approvisionnement internationales. Cette vulnérabilité est documentée et quantifiée par le rapport Draghi (The Future of European Competitiveness, Commission européenne, septembre 2024, p. 56-78), qui constitue à ce jour l'analyse institutionnelle la plus récente et la plus complète de ce problème.

Sources d'approvisionnement en pétrole brut de l'UE (2022-2023)

Part de chaque région dans les importations pétrolières européennes - Source principale : Eurostat, Oil and petroleum products - a statistical overview, édition 2024 ; données 2022

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Sources d'approvisionnement en pétrole brut de l'UE (2022-2023) »
Part des importations (%)
Russie (résiduel, post-embargo partiel)12
Moyen-Orient (Arabie S., Irak, EAU, Iran résiduel)29
Afrique du Nord (Libye, Algérie)16
Afrique subsaharienne (Nigeria, Angola)11
Amériques (US, Canada, Brésil)14
Norvège13
Autres5

2.2 La rupture russe comme aggravant structurel : le remplacement d'une dépendance par une autre

La décision de 2022 de rompre avec le gaz russe bon marché a considérablement aggravé la vulnérabilité énergétique européenne à court terme. Non pas que cette décision soit en elle-même condamnable du point de vue de l'autonomie stratégique à long terme - la dépendance au gaz russe constituait elle-même une vulnérabilité majeure, exploitée comme outil de pression géopolitique selon la terminologie de Yergin (The New Map, 2020, chapitre 6). Mais les modalités de cette rupture ont créé de nouveaux problèmes sans résoudre les anciens.

L'Europe s'est précipitée vers le GNL américain, norvégien et qatari pour remplacer le gaz russe par pipeline. Le différentiel de prix entre le TTF européen et le Henry Hub américain, qui oscillait entre 1 et 4 USD/MMBtu avant 2021, a atteint un pic de 52,8 USD/MMBtu en juillet 2022 contre 8,1 USD/MMBtu aux États-Unis (sources ICE Endex pour le TTF ; EIA Natural Gas Monthly pour le Henry Hub). Ce différentiel, qui s'est partiellement résorbé mais demeure structurellement défavorable à l'Europe (11,4 vs 2,4 USD/MMBtu en juillet 2024), constitue un handicap de compétitivité permanent pour l'industrie européenne.

Cette double pression - renchérissement énergétique et subventions concurrentes américaines via l'Inflation Reduction Act (369 milliards de dollars sur 10 ans selon le Congressional Budget Office, 2022) - constitue l'un des mécanismes les moins commentés de la désindustrialisation européenne accélérée depuis 2022. Le rapport Draghi l'identifie explicitement comme un facteur de désavantage compétitif structurel pour l'industrie européenne (Draghi, op. cit., p. 63-65).

Prix du gaz naturel : TTF Europe vs Henry Hub États-Unis (2020-2024)

En USD par MMBtu - Sources : Intercontinental Exchange (ICE Endex) pour le TTF ; EIA, Natural Gas Monthly, pour le Henry Hub. Données mensuelles.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Prix du gaz naturel : TTF Europe vs Henry Hub États-Unis (2020-2024) »
TTF Europe (USD/MMBtu)Henry Hub États-Unis (USD/MMBtu)
Jan 20204.22.1
Jul 20203.11.8
Jan 20216.82.6
Jul 202114.53.9
Jan 202226.34.4
Jul 202252.88.1
Jan 202318.43.4
Jul 202312.22.7
Jan 20249.82.9
Jul 202411.42.4

2.3 L'exposition sectorielle : les industries en première ligne

Un choc sur Ormuz ne serait pas ressenti uniformément dans l'économie européenne. Certains secteurs seraient frappés de façon disproportionnée en raison de leur intensité énergétique et de leur incapacité à répercuter les hausses de coût sur les clients finaux dans un contexte de concurrence mondiale.

Les données d'intensité énergétique par secteur proviennent d'Eurostat (Energy Consumption by NACE Rev. 2 Activity, 2023) et de la Commission européenne (Study on Energy Costs, Taxes and the Impact of Government Interventions on Electricity Prices, DG Energy, 2020).

La chimie de base est le secteur le plus exposé. La production d'ammoniac consomme 6 à 8 tonnes d'équivalent pétrole par tonne produite (IEA, Ammonia Technology Roadmap, 2021). Yara, BASF et OCI ont déjà fermé ou réduit significativement leurs capacités européennes de production d'engrais azotés depuis 2021 sous l'effet de la hausse du gaz (données rapports annuels respectifs 2022-2023).

L'aluminium primaire est le deuxième secteur critique : 14 à 15 MWh d'électricité par tonne produite (Aluminium Association, 2023). Plusieurs fonderies européennes ont déjà été fermées ou mises en veille depuis 2022 (Slovalco, Dunkerque, Voerde, etc.).

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