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Ormuz, ou la répétition asymétrique

Analyse

Ormuz, ou la répétition asymétrique

Le parallèle entre l’embargo pétrolier de 1941 et la crise d’Ormuz de 2026 n’éclaire pas une continuité politique, mais une régularité structurelle : l’usage de la contrainte énergétique par une puissance qui ne supporte pas elle-même le coût principal de la rupture. Ce que révèle aujourd’hui Ormuz, ce n’est pas seulement la fragilité du Golfe ; c’est la dépendance stratégique de l’Asie.

Par Rédaction SensPo · 12 avril 2026 · 52 min de lecture

Avant-propos

Cette analyse propose une comparaison entre deux séquences que tout, en apparence, sépare : l'embargo pétrolier conduit par les États-Unis et leurs alliés contre l'Empire du Japon entre 1938 et 1941, et la crise du détroit d'Ormuz ouverte par les frappes américano-israéliennes du 28 février 2026. Aucune équivalence morale entre le Japon impérial et la République islamique d'Iran. Aucune continuité doctrinale linéaire entre les décideurs de Roosevelt et ceux de Washington en 2026. Le rapprochement opère à un seul niveau, celui d'une mécanique infrastructurelle dans laquelle une asymétrie de dépendance énergétique produit, dans les deux cas, des effets dont le coût ne pèse pas sur la puissance qui en a la maîtrise. Cette mécanique a été théorisée par Albert Hirschman[^1], puis renouvelée par Henry Farrell et Abraham Newman sous le nom de weaponized interdependence[^2]. Elle constitue l'objet de la comparaison.

Trois données structurent l'examen. Les principaux destinataires des flux d'Ormuz sont la Chine (37,7 %), l'Inde (14,7 %), la Corée (12 %) et le Japon (10,9 %), tandis que les États-Unis n'en reçoivent que 2,5 %[^3]. La révolution du schiste a transformé les États-Unis d'importateur net en exportateur net, modifiant les conditions matérielles dans lesquelles une crise du Golfe persique peut être déclenchée. Les capacités d'absorption des puissances asiatiques sont sans commune mesure avec celles dont disposait le Japon impérial.

Ces données ne forment pas une thèse mais ouvrent un cadre de questionnement. Le lecteur appréciera, à mesure de l'examen, la robustesse du parallèle et les passages où il s'épuise.


Note méthodologique

L'analyse articule trois niveaux : factuel (chronologies, volumes, prix), structurel (configuration d'asymétrie de dépendance), interprétatif (lecture dont d'autres lectures, également cohérentes, peuvent contester l'orientation). Le rapprochement entre 1941 et 2026 opère exclusivement au deuxième niveau.

La solidité documentaire n'est pas homogène. Les données sur les flux d'Ormuz, la production américaine et les capacités militaires iraniennes s'appuient sur des sources institutionnelles convergentes (EIA, IEA, IISS, ONI). La chronologie de la crise 2026 repose en revanche sur des sources journalistiques de référence (Reuters, AP, AFP, Financial Times, Le Monde) dont une partie reste susceptible de révision à mesure que des informations consolidées paraîtront. Les estimations financières (transferts implicites, marges du Permien, valorisation du péage) constituent des ordres de grandeur méthodologiquement transparents mais nécessairement entachés d'incertitude. Leur fonction est démonstrative, non comptable.


Introduction : le détroit comme catégorie politique

Les détroits, dans l'histoire longue des relations internationales, occupent une place singulière. Ni terre ni haute mer, ni territoire souverain ni espace commun, mais point de passage obligé dont le contrôle confère une rente de situation que la convention de Montego Bay de 1982 n'a pas véritablement neutralisée[^4]. Le détroit d'Ormuz, large de vingt-et-un milles nautiques en son point le plus étroit, partage cette propriété fondamentale. Y transitaient en 2025, selon les estimations convergentes de l'IEA et de l'EIA, près de vingt millions de barils de pétrole et produits pétroliers par jour, soit environ vingt pour cent de la consommation mondiale de liquides pétroliers et près d'un quart du commerce maritime mondial de brut[^5]. À cela s'ajoute environ un cinquième du commerce mondial de gaz naturel liquéfié[^6]. La concentration des flux place le passage parmi les rares chokepoints planétaires dont la fermeture, même temporaire, déplace immédiatement les équilibres macroéconomiques mondiaux.

Hirschman, en 1945, a posé les bases théoriques de l'usage politique des dépendances économiques asymétriques[^7]. Son analyse de la stratégie commerciale allemande des années trente envers les pays balkaniques montrait comment un État dominant peut transformer une relation commerciale apparemment normale en instrument de coercition, en tirant parti de l'asymétrie des coûts d'ajustement. Cette grille a connu un renouveau spectaculaire avec la formalisation, par Farrell et Newman en 2019, du concept de weaponized interdependence[^8]. Les deux auteurs distinguent l'effet de panoptique (collecte d'informations stratégiques, illustré par les programmes de surveillance américains) et l'effet de chokepoint (déni d'accès au réseau, illustré par la déconnexion des banques iraniennes de SWIFT en 2012). Cette grille s'applique à la configuration énergétique du détroit d'Ormuz, à ceci près que le chokepoint y est physique plutôt que numérique.

La double caractéristique d'Ormuz, la concentration extrême des flux et la divergence entre les pays qui sécurisent le passage et ceux qui en dépendent réellement, crée une configuration particulière. Les États-Unis disposent du plus grand corps expéditionnaire naval mondial dans la région (cinquième flotte basée à Bahreïn, présence aérienne à al-Udeid, à Prince-Sultan, à al-Dhafra), mais ils sont devenus économiquement quasi insensibles à la perturbation des flux qu'ils sécurisent. Les puissances industrielles asiatiques, à l'inverse, dépendent vitalement du détroit sans disposer des moyens militaires d'en garantir l'accès.

Flux pétroliers transitant par le détroit d'Ormuz (Q1 2025)

Origine et destination des exports de brut et condensats traversant Ormuz, en pourcentage du total. Sources : EIA, Vortexa tanker tracking

Graphique interactif.


Partie I : La doctrine de l'étranglement, 1938-1941

L'embargo pétrolier complet décrété par Franklin D. Roosevelt à l'égard du Japon le 1er août 1941 n'est pas un événement isolé. Il constitue le terme d'une cascade graduelle commencée trois ans plus tôt[^9]. Juillet 1938, moral embargo sur les exportations d'avions vers les pays bombardant des populations civiles, mesure visant nommément le Japon. Janvier 1940, dénonciation du traité de commerce et de navigation de 1911. Juillet 1940, National Defense Act autorisant le président à restreindre les exportations stratégiques. Septembre 1940, embargo sur la ferraille et l'acier après l'occupation japonaise du nord de l'Indochine. Décembre 1940 et premiers mois de 1941, extension aux essences d'aviation, lubrifiants, métaux non ferreux. Le pétrole brut continue toutefois de couler vers le Japon, Roosevelt maintenant délibérément ce dernier verrou afin d'éviter le passage à l'acte.

L'occupation japonaise du sud de l'Indochine, le 24 juillet 1941, déclenche le basculement final. Le 26 juillet, gel des avoirs japonais aux États-Unis : toute transaction pétrolière, même formellement autorisée, requiert désormais une licence du Trésor. Les licences ne seront jamais délivrées. Le 1er août, embargo pétrolier complet, immédiatement suivi par des mesures équivalentes du Royaume-Uni et des Pays-Bas, qui contrôlent alors les Indes néerlandaises. Cette coordination tripartite, désignée dans la propagande japonaise sous l'expression d'« encerclement ABCD » (American, British, Chinese, Dutch), prive le Japon de quatre-vingt-quatorze pour cent de ses approvisionnements pétroliers[^10].

L'efficacité brutale de cette mesure tient à une dépendance structurelle que l'expansion territoriale conduite depuis 1931 avait précisément vocation à résoudre. À la veille du gel de juillet 1941, le Japon importait environ quatre-vingts pour cent de son pétrole, dont les États-Unis fournissaient à eux seuls plus de soixante pour cent[^11]. Les réserves stratégiques accumulées entre 1939 et 1941 représentaient l'équivalent de douze à dix-huit mois de consommation de guerre, mais leur épuisement était mathématiquement programmé en l'absence de réapprovisionnement. Edward S. Miller a démontré que le siège financier accompagnant l'embargo (gel des avoirs, blocage des comptes en dollars, interdiction de la conversion or-dollar via le Trading with the Enemy Act) constituait probablement l'instrument le plus efficace, parce qu'il privait Tokyo non seulement du pétrole mais des moyens de paiement avec lesquels acheter du pétrole ailleurs[^12]. Cette dimension financière du blocus présente une parenté structurelle avec ce que Farrell et Newman analyseront, soixante-dix ans plus tard, comme l'effet chokepoint financier appliqué à l'Iran par la déconnexion de SWIFT en 2012, puis à la Russie par le gel des avoirs de sa banque centrale en février 2022. Parenté, non filiation.

L'objectif explicite de l'administration Roosevelt n'était pas la guerre. Il consistait à contraindre Tokyo, par la pression économique, à se retirer de Chine et à dénoncer le pacte tripartite. Miller, comme avant lui Herbert Feis et Jonathan Utley, a établi que les décideurs américains sous-estimaient la probabilité d'une réaction militaire japonaise[^13]. Cette appréciation négligeait une dimension du calcul stratégique japonais. Pour les militaires impériaux, accepter les conditions américaines équivalait à perdre la face, à dénoncer dix années de conquêtes en Chine, à reconnaître la subordination politique du Japon à un ordre international dominé par Washington. Le coût symbolique de la capitulation diplomatique apparaissait, dans le cadre cognitif des décideurs de Tokyo, supérieur au coût matériel d'une guerre dont l'issue probable, à long terme, leur paraissait pourtant défavorable. L'attaque de Pearl Harbor le 7 décembre 1941 fut l'aboutissement logique d'une équation stratégique posée par l'embargo. Roosevelt avait fermé toutes les portes diplomatiques par la note Hull du 26 novembre. Le Japon, devant le choix entre capituler ou frapper, frappa.

La séquence illustre une caractéristique du blocus énergétique conduit par une puissance détentrice de la ressource contre une puissance qui en dépend. Deux issues, deux satisfactions possibles de l'objectif initial. Soit la cible capitule politiquement, et le blocus a réussi sans guerre. Soit la cible bascule dans la guerre pour conquérir les ressources qui lui sont refusées, et la puissance bloquante combat un adversaire affaibli matériellement et délégitimé politiquement par son propre passage à l'acte. Cette mécanique suppose un préalable rarement explicité : que la puissance bloquante puisse soutenir économiquement, militairement et politiquement les conséquences globales de son action. En 1941, les États-Unis bénéficiaient d'une production pétrolière qui couvrait plus de soixante pour cent de l'offre mondiale. Cette condition n'était pas universalisable et ne le sera plus vraiment jusqu'à la révolution du schiste des années 2010.


Partie II : Trois précédents de l'arme énergétique

Trois épisodes intermédiaires éclairent la mécanique actuelle, sans qu'il faille supposer une continuité doctrinale délibérée entre eux.

Suez 1956 constitue le premier acte de la coercition financière américaine contre des alliés stratégiques[^14]. Lorsque Londres et Paris, en accord avec Tel-Aviv, lancent l'opération Mousquetaire contre l'Égypte de Nasser après la nationalisation du canal, l'administration Eisenhower réagit non par la voie militaire mais par la voie monétaire. Le Trésor américain refuse de soutenir la livre sterling, bloque les demandes britanniques de tirage sur le FMI, menace de vendre les réserves de gilts détenues par les agences fédérales. Le chancelier de l'Échiquier Harold Macmillan calcule en quelques jours que la City ne tiendra pas une semaine de plus sans intervention américaine. Le retrait franco-britannique est annoncé dans les jours qui suivent. Première démonstration opérationnelle qu'une asymétrie monétaire suffit à imposer une décision politique à des alliés de premier rang sans recourir à la force.

L'embargo de l'OPAEP en octobre 1973 constitue le miroir inversé de la stratégie américaine contre le Japon. Pour la première fois, ce sont les pays producteurs (la branche arabe de l'OPEP) qui utilisent l'arme pétrolière contre les pays consommateurs occidentaux, en représailles du soutien américain à Israël durant la guerre du Kippour[^15]. La hausse du prix du brut, multiplié par quatre en quelques mois, produit une récession occidentale durable. Les États-Unis y répondent par la création de la Strategic Petroleum Reserve en 1975, puis par la stratégie de longue durée qui culminera dans la révolution du schiste. La France, dont Pompidou avait initié la planification du programme nucléaire civil dès 1970, accélère le plan Messmer de mars 1974 et construit cinquante-six réacteurs en moins de vingt ans[^16]. L'Europe continentale et le Japon, qui n'ont pas cette option à grande échelle, demeurent structurellement dépendants des importations.

La campagne houthie contre le trafic en mer Rouge à partir de novembre 2023 constitue le précurseur le plus direct de la crise d'Ormuz. Le trafic dans le détroit de Bab el-Mandeb a chuté de soixante-dix pour cent en avril 2025 par rapport au niveau de 2023[^17]. Les opérations Prosperity Guardian (coalition américano-britannique de décembre 2023) et Aspides (mission européenne de février 2024) n'ont pas permis de rétablir la sécurité du trafic. Démonstration qu'une coalition navale occidentale équipée de moyens antimissiles modernes peut être tenue en échec par une menace asymétrique low-cost soutenue par un État régional. Si Bab el-Mandeb résiste aux Houthis, la sécurisation forcée d'Ormuz contre Téhéran apparaît comme une opération sensiblement plus complexe.

S'ajoute, comme arrière-plan, le précédent du 14 septembre 2019, lorsque dix-huit drones et sept missiles de croisière (probablement iraniens) frappent les installations saoudiennes d'Abqaiq et de Khurais, neutralisant temporairement 5,7 millions de barils par jour, soit la moitié de la production saoudienne[^18]. L'attaque démontre que les infrastructures pétrolières du Golfe sont vulnérables à des moyens asymétriques low-cost, et que l'arme énergétique peut être utilisée sans fermeture du détroit, par destruction directe en amont. Leçon que les planificateurs iraniens n'ont pas perdue.


Partie III : Ormuz 2026, anatomie d'une crise

La crise actuelle s'inscrit dans une séquence d'escalade dont les origines remontent à l'échec des négociations nucléaires de Genève en 2025 et à la guerre des douze jours de juin 2025, qui avait vu les forces aériennes israéliennes et américaines frapper plusieurs sites nucléaires iraniens. La répression brutale des manifestations iraniennes de janvier 2026 fournit le prétexte politique au déclenchement d'une opération de plus grande ampleur.

Le 28 février 2026, sous le nom de code Operation Epic Fury, les forces aériennes américaines et israéliennes lancent une campagne coordonnée contre l'Iran, frappant simultanément des sites nucléaires, des installations militaires et des cibles politiques de premier rang[^19]. L'opération entraîne la mort du Guide suprême Ali Khamenei et de plusieurs membres de sa famille, ainsi que d'officiels civils et de victimes civiles. Cette décapitation politique d'un État souverain par une puissance étrangère constitue, indépendamment de l'appréciation portée sur le régime iranien, un précédent dont la portée juridique au regard du droit international demeure considérable.

La réponse iranienne combine attaques de missiles et de drones contre Israël, contre les bases américaines au Bahreïn, au Koweït, en Jordanie et au Qatar, et fermeture du détroit d'Ormuz par décision du Corps des gardiens de la révolution islamique. Le 2 mars, un haut responsable du CGRI confirme officiellement la fermeture du détroit à toute navigation, et procède à la pose de mines marines ainsi qu'à des attaques de drones contre des navires marchands[^20]. Le pétrolier américain Stena Imperative est frappé au port du Bahreïn le 2 mars, faisant un mort. Mojtaba Khamenei, fils du Guide suprême assassiné, est désigné nouveau Guide suprême le 9 mars 2026 dans des conditions politiquement contestées. Sa première déclaration publique, lue par un porte-parole, confirme la doctrine du « levier d'Ormuz » comme instrument de représailles permanent. Les prix du Brent franchissent les cent dollars le baril dès la première semaine de mars et atteignent transitoirement cent onze dollars début avril. L'Iran impose un péage d'un dollar par baril aux navires autorisés à traverser, payable en cryptomonnaies.

Le 26 mars 2026, l'amiral Alireza Tangsiri, commandant de la marine du CGRI et coordinateur opérationnel de la fermeture du détroit, est tué par une frappe israélienne ciblée. Les semaines suivantes démentent partiellement les déclarations américaines sur la fin de la menace : malgré l'élimination de sa chaîne de commandement, l'IRGCN maintient sa capacité de fermeture par mines, drones et essaims de vedettes. Un cessez-le-feu de deux semaines, négocié par le Pakistan, entre en vigueur le 8 avril 2026[^21]. Au 12 avril, date de rédaction de cet article, le détroit demeure largement fermé, l'Iran limitant le nombre de navires autorisés et maintenant le …

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