OTAN : le faux “fardeau” américain, la vraie rente stratégique de Washington
Donald Trump présente l’OTAN comme une charge injuste imposée aux États-Unis. Cette lecture oublie l’essentiel : l’Alliance n’est pas seulement un dispositif de sécurité, c’est aussi un puissant mécanisme d’orientation des dépenses militaires alliées vers l’industrie de défense américaine. Standards techniques, commandement intégré, dépendances capacitaires et commandes d’armements : derrière la rhétorique du “burden sharing”, c’est une forme de puissance structurelle qui se déploie au bénéfice de Washington.
Par Rédaction SensPo · 28 mars 2026 · 27 min de lecture
La puissance structurelle de l'Alliance : ce que le discours trumpien sur le "fardeau" ne comptabilise pas
Par la rédaction de SensPo.fr
Résumé exécutif
Donald Trump présente depuis 2016 la contribution américaine à l'OTAN comme un "fardeau" injuste supporté par les contribuables américains au bénéfice d'alliés qui ne paient pas leur part. Cette lecture est comptablement partielle : elle agrège les sorties sans examiner les entrées.
La thèse de cet article est la suivante. L'OTAN fonctionne, entre autres dimensions, comme un dispositif institutionnel de puissance structurelle au sens de Susan Strange : ses standards techniques (plus de 1 200 accords STANAG), son architecture de commandement sous direction américaine permanente (le SACEUR est toujours un général américain), et son réseau de confiance politique orientent structurellement les acquisitions d'armements des alliés vers les fournisseurs américains. Sur 2020-2024, les alliés européens de l'OTAN ont acheté 64% de leurs armements aux États-Unis, contre 52% sur la période précédente. Les exportations d'armements américains vers l'Europe ont progressé de 233% en cinq ans, faisant du continent le premier marché d'exportation américain pour la première fois en vingt ans. En 2024, les ventes militaires étrangères américaines ont atteint un record historique de 117,9 milliards de dollars.
La pression trumpiste sur les budgets de défense alliés, loin de réduire ce retour, l'amplifie : exiger des alliés qu'ils dépensent davantage pour leur défense, lorsque 64% de ces dépenses se traduisent en commandes vers l'industrie américaine, relève d'une politique commerciale déguisée en rhétorique sécuritaire. L'engagement obtenu au sommet de La Haye (juin 2025) de porter les dépenses à 5% du PIB à horizon 2035 en fournit l'illustration la plus récente.
La question ouverte n'est pas de savoir si Trump a raison sur le "fardeau." Elle est de savoir si l'Europe a la capacité politique de transformer l'urgence du réarmement en impulsion vers une autonomie industrielle réelle, ou si elle reproduit, sous pression, les schémas d'acquisition qui ont construit la dépendance actuelle.
Indicateur clé
Valeur
Source
Part des armements américains dans les importations des alliés européens de l'OTAN (2020-2024)
64%
SIPRI, mars 2025
Évolution des exportations d'armes US vers l'Europe (2020-2024 vs 2015-2019)
+233%
SIPRI, mars 2025
Part des États-Unis dans les exportations mondiales d'armements
43%
SIPRI, mars 2025
Ventes militaires étrangères (FMS) américaines en 2024
117,9 Mds$ (record)
Département d'État, 2025
Nombre d'accords de standardisation OTAN (STANAGs)
plus de 1 200
NSO/OTAN
Dépenses de défense des alliés européens de l'OTAN (2024)
482 Mds$
OTAN, 2024
Il y a dans le discours de Donald Trump sur l'OTAN une proposition comptable qui mérite d'être prise au sérieux, non parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle révèle, par son incomplétude même, la nature du rapport de forces qu'elle prétend décrire. Depuis 2016, le président américain répète que les États-Unis "paient pour la défense de pays qui ne méritent pas d'être défendus." Le chiffre invoqué est réel : les États-Unis financent environ deux tiers des dépenses de défense totales de l'Alliance. Le raisonnement qui l'encadre est, lui, structurellement lacunaire.
La lacune n'est pas technique. Elle est analytique. Elle consiste à comptabiliser les sorties sans examiner les entrées, à décrire un flux financier en ignorant le circuit économique dans lequel il s'inscrit. Or ce circuit a un nom dans la littérature des relations internationales : Susan Strange, dans States and Markets (1988), l'a désigné sous le concept de "puissance structurelle" (structural power), qu'elle définit comme la capacité à façonner les cadres dans lesquels les autres acteurs opèrent, prennent leurs décisions, formulent leurs préférences. La puissance structurelle ne se mesure pas à la capacité de contraindre directement : elle se mesure à la capacité de définir les règles du jeu de telle sorte que le résultat soit favorable à celui qui les fixe, indépendamment de toute coercition explicite.
C'est précisément ce que l'OTAN est, entre autres choses, pour l'industrie de défense américaine : un dispositif institutionnel de puissance structurelle. Ses standards techniques orientent les acquisitions. Son architecture de commandement diffuse des doctrines opérationnelles qui génèrent des besoins capacitaires. Son réseau de confiance politique crée des dispositions favorables à l'achat américain. Et la pression trumpiste sur les budgets de défense alliés, loin de menacer ce mécanisme, en amplifie les effets en augmentant les volumes achetés dans un écosystème dont les États-Unis demeurent l'architecte dominant.
I. La grammaire du "burden sharing" : lire Trump à la lettre
Au sommet de l'OTAN de La Haye, en juin 2025, Donald Trump a obtenu un engagement qu'il a immédiatement qualifié de "succès historique pour les contribuables américains." La quasi-totalité des membres de l'Alliance ont accepté de porter leurs dépenses de défense à 5% de leur PIB à horizon 2035. La Maison-Blanche a diffusé un communiqué reprenant les félicitations d'une dizaine de parlementaires républicains, dont la rhétorique mérite d'être lue dans le détail.
La formule du représentant Michael McCaul résume l'argument : "Pour trop longtemps, les États-Unis ont porté le fardeau financier et militaire de l'OTAN. Cela va changer grâce à l'engagement d'aujourd'hui." Celle du représentant Lance Gooden, plus directe encore : "Les membres de l'OTAN s'engagent à porter leurs dépenses de défense à 5% du PIB." Le verbe est significatif. Il n'est pas question, dans cette grammaire, de ce vers quoi ces dépenses seront dirigées : la question de l'acheteur est séparée de la question du vendeur, l'augmentation des budgets est présentée comme une fin en soi.
Cette séparation est analytiquement intenable. Les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) publiées en mars 2025 documentent un fait qu'aucun des communiqués de la Maison-Blanche ne mentionne : sur la période 2020-2024, les alliés européens de l'OTAN ont acheté 64% de leurs armements aux États-Unis, contre 52% sur la période précédente. Les exportations d'armements américains vers l'Europe ont progressé de 233% sur ces cinq ans, faisant du continent européen le premier marché d'exportation américain pour la première fois en deux décennies. En 2024, le système de ventes militaires étrangères (Foreign Military Sales) du gouvernement américain a atteint un record historique de 117,9 milliards de dollars de transferts, soit une hausse de 45,7% par rapport à l'année précédente.
La lecture correcte du sommet de La Haye n'est donc pas celle que Trump présente à son électorat. Elle pourrait se formuler ainsi : l'Alliance qui "coûte trop cher" aux États-Unis vient d'obtenir de ses membres l'engagement d'augmenter massivement des budgets dont une fraction structurellement dominante revient, via les achats d'armements, dans les comptes de résultat de Lockheed Martin, Raytheon, Boeing Defense et leurs sous-traitants répartis dans une quarantaine d'États américains.
Dépenses de défense des principaux membres de l'OTAN, 2024 (en milliards USD)
La part américaine représente environ 66% du total Alliance. Sources: OTAN, juin 2024.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Dépenses de défense des principaux membres de l'OTAN, 2024 (en milliards USD) »
Dépenses (Mds USD)
États-Unis
968
Allemagne
97.7
Royaume-Uni
81.6
France
65.3
Pologne
34.6
Italie
35.8
Canada
27.5
Pays-Bas
20.4
Autres alliés
142
II. La puissance structurelle en acte : plus de 1 200 accords qui orientent les marchés
La notion de puissance structurelle permet de comprendre un mécanisme que les données commerciales brutes ne font qu'entrevoir. Exporter des armements, c'est visible. Définir les standards techniques que les armées alliées doivent adopter pour être "interopérables" avec les forces américaines, c'est invisible : c'est pourtant là que se joue l'essentiel.
L'OTAN dispose d'un Bureau de normalisation (NATO Standardization Office) qui a promulgué, depuis 1951, plus de 1 200 accords de standardisation désignés sous l'acronyme STANAG (Standardization Agreements). Ces accords couvrent un spectre d'une ampleur considérable : calibres de munitions, protocoles de communication, fréquences radio, systèmes d'identification ami-ennemi, standards de connectique avionique, procédures logistiques, interfaces des systèmes de commandement et contrôle. Ils ne sont pas, juridiquement, contraignants : aucune sanction formelle n'existe pour un membre qui refuse d'y adhérer. Mais la Turquie a offert, par la négative, la démonstration la plus claire de leur portée : en achetant le système de défense antimissile S-400 russe, incompatible avec les STANAGs OTAN, Ankara s'est vu exclure du programme F-35 et a perdu l'accès à des réseaux de renseignement intégrés. La non-contrainte formelle dissimule une contrainte réelle considérable.
Ce mécanisme était précisément ce qu'Albert Hirschman avait théorisé en 1945 dans National Power and the Structure of Foreign Trade : la relation commerciale crée des dépendances asymétr…
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