Quand le monde parle civilisation et que l’Europe répond procédure
Le monde est entré dans une phase de réaffirmation civilisationnelle. Partout, les grandes puissances structurent leur politique étrangère autour d’un récit historique, culturel et identitaire assumé. Partout, sauf en Europe. Prisonnière d’un langage technocratique et d’un universalisme abstrait, l’Union européenne peine à nommer ce qu’elle est et ce qu’elle défend. Cette cécité stratégique n’est pas neutre : elle conditionne ses dépendances, fragilise son autonomie et réduit sa capacité à exister face à des acteurs qui, eux, savent exactement au nom de quoi ils agissent.
Par Rédaction SensPo · 27 décembre 2025 · 115 min de lecture
RÉSUMÉ
Cette étude analyse l'impuissance conceptuelle de l'Union européenne face à l'émergence d'États-civilisations dans l'ordre international contemporain. Tandis que la Chine, la Russie, l'Inde, la Turquie et, dans une moindre mesure, les États-Unis ont reformulé leur politique étrangère autour de visions civilisationnelles explicites, l'UE demeure prisonnière d'un vocabulaire technocratique incapable de produire du sens stratégique.
Notre recherche s'appuie sur l'analyse des documents doctrinaux officiels de ces puissances, la littérature académique des Relations Internationales et les rapports des principaux think tanks spécialisés. Nous démontrons que cette "aphasie identitaire" européenne résulte de causes structurelles (refoulement du passé, abstraction juridique, subordination atlantiste, idéologie multiculturaliste, économisme) et produit des conséquences opérationnelles mesurables (dépendance stratégique, incohérence diplomatique, marginalisation face au Sud Global).
Notre contribution théorique réside dans l'articulation entre le paradigme constructiviste des Relations Internationales et la sociologie historique des civilisations pour expliquer les performances différenciées des acteurs internationaux. Nous proposons une reformulation de la politique étrangère européenne fondée sur l'assomption de l'héritage gréco-romain-chrétien-lumièriste, l'actualisation de la "troisième voie" gaullienne et le développement d'une offre distinctive pour le Sud Global.
Mots-clés : État-civilisation, Union européenne, autonomie stratégique, politique étrangère, identité, constructivisme, eurasisme, sinosphère, multipolarité, BRICS+
Accroche et contexte
Le 24 février 2022, les chars russes franchissaient la frontière ukrainienne, mettant fin à trois décennies d'illusions post-historiques en Europe. Vladimir Poutine justifiait cette invasion par la nécessité de protéger le "monde russe" contre l'"Atlantisme décadent". Cette rhétorique civilisationnelle, loin d'être une simple propagande, révélait une transformation profonde des relations internationales : le retour des civilisations comme acteurs de l'histoire.
Cette rupture n'était pourtant que l'aboutissement d'une évolution de fond. Depuis le début des années 2010, les principales puissances mondiales ont progressivement reformulé leur politique étrangère en termes civilisationnels. La Chine de Xi Jinping promeut le "rêve chinois" de rejuvenation nationale et une "communauté de destin partagé pour l'humanité" fondée sur cinq millénaires d'histoire. L'Inde de Narendra Modi revendique l'identité du "Bharat", civilisation hindoue précoloniale, et aspire au statut de "Vishwaguru" (guide mondial). La Turquie de Recep Tayyip Erdogan poursuit un projet néo-ottoman de reconquête symbolique de l'espace post-impérial. Même les États-Unis, sous l'administration Trump, reformulent leur exceptionnalisme fondateur en termes explicitement civilisationnels, opposant l'"Occident chrétien" aux menaces extérieures.
Face à cette réorganisation du monde autour de pôles civilisationnels, l'Union européenne offre un spectacle saisissant d'impuissance conceptuelle. Ses documents stratégiques parlent d'"autonomie stratégique ouverte", de "puissance normative", de "diplomatie des valeurs", mais jamais de ce qui constitue le fond civilisationnel européen. Cette aphasie identitaire n'est pas un accident : elle résulte de choix politiques délibérés depuis les années 1950, et elle hypothèque aujourd'hui la capacité de l'Europe à exister comme acteur autonome dans un monde qui s'est restructuré autour de polarités civilisationnelles.
Figure 1 : Attributs civilisationnels comparés des grandes puissances
Comparaison multidimensionnelle des capacités civilisationnelles (échelle 0-10)
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Figure 1 : Attributs civilisationnels comparés des grandes puissances »
Chine
Russie
États-Unis
Inde
Union européenne
Profondeur historique
10
8
6
10
9
Cohérence doctrinale
9
8
6
7
3
Capacité de projection
8
6
10
5
4
Attractivité du modèle
5
3
7
6
6
Autonomie stratégique
9
7
10
7
4
Institutionnalisation
8
6
9
5
8
Carte 1 : Les États-civilisations dans le monde (2025)
Cartographie des pays ayant adopté un discours civilisationnel explicite vs les blocs traditionnels
Type de carte non pris en charge (undefined). Les valeurs sont listées ci-dessous.
Problématique
Cette recherche s'articule autour de la question centrale suivante :
Comment expliquer l'incapacité de l'Union européenne à formuler une vision civilisationnelle face à des puissances qui ont fait ce choix stratégique, et quelles en sont les conséquences sur sa position dans l'ordre mondial émergent ?
Cette problématique générale se décline en plusieurs questions subsidiaires :
Qu'est-ce qui distingue un "État-civilisation" d'un État-nation classique, et pourquoi ce modèle connaît-il un regain contemporain ?
Quelles sont les visions civilisationnelles portées par les principales puissances mondiales (Chine, Russie, États-Unis, Inde, Turquie), et comment se traduisent-elles en politiques étrangères concrètes ?
Quelles sont les causes structurelles de l'aphasie identitaire européenne, et pourquoi les tentatives de formulation d'une "autonomie stratégique" restent-elles inopérantes ?
Quelles sont les conséquences opérationnelles de cette impuissance conceptuelle sur les relations de l'UE avec les autres acteurs majeurs et avec le Sud Global ?
Une reformulation civilisationnelle de la politique étrangère européenne est-elle possible, et à quelles conditions ?
Hypothèses de recherche
Notre analyse repose sur quatre hypothèses principales que nous testerons tout au long de ce travail :
Hypothèse 1 (H1) : L'émergence délibérée L'absence de vision civilisationnelle européenne ne résulte pas d'un oubli ou d'une négligence, mais d'un choix politique délibéré opéré dans l'après-Seconde Guerre mondiale. La construction européenne s'est fondée sur le refoulement du passé (nationalisme, colonialisme, guerres) et sur l'abstraction juridico-institutionnelle comme alternative à l'affirmation identitaire.
Hypothèse 2 (H2) : La dépendance structurelle Cette absence de vision civilisationnelle produit une dépendance stratégique structurelle envers les États-Unis. Sans identité propre à défendre, l'Europe ne peut définir des intérêts distincts de ceux de son protecteur atlantique, ce qui explique l'échec récurrent des tentatives d'autonomie stratégique.
Hypothèse 3 (H3) : L'avantage relatif des États-civilisations Les puissances qui ont explicitement adopté un paradigme civilisationnel obtiennent des gains relatifs par rapport aux entités post-nationales comme l'UE. Ces gains se mesurent en termes de cohérence doctrinale, de capacité de projection symbolique, d'attractivité pour le Sud Global et de résilience face aux pressions externes.
Hypothèse 4 (H4) : La possibilité d'une reformulation Une reformulation civilisationnelle de la politique étrangère européenne est théoriquement possible sans régression nationaliste. Elle supposerait l'assomption de l'héritage historique européen (gréco-romain, chrétien, lumièriste) comme socle d'une identité ouverte et plurielle, distincte du modèle unitaire des États-civilisations.
Cadre théorique
Cette recherche s'inscrit à l'intersection de plusieurs courants théoriques des Relations Internationales et des sciences sociales.
Le constructivisme en Relations Internationales
Notre approche principale s'appuie sur le paradigme constructiviste développé par Alexander Wendt, Martha Finnemore et Peter Katzenstein. Contrairement au réalisme qui postule des intérêts objectifs dérivés de la structure du système international, le constructivisme affirme que les identités des acteurs façonnent leurs intérêts et leurs comportements. Comme le résume la formule célèbre de Wendt : "Anarchy is what states make of it" (1992).
Cette perspective est particulièrement pertinente pour analyser les visions civilisationnelles : celles-ci ne sont pas des données objectives mais des constructions sociales qui orientent la définition des intérêts nationaux et la conduite de la politique étrangère. La Russie ne défend pas le "monde russe" parce qu'il existerait objectivement, mais parce que les élites russes ont construit cette catégorie identitaire et en ont dérivé des impératifs stratégiques.
L'École anglaise et la société internationale
Nous mobilisons également les apports de l'École anglaise (Hedley Bull, Barry Buzan), et particulièrement la distinction entre "système international" (interactions mécaniques entre États) et "société internationale" (ensemble d'institutions et de normes partagées). L'émergence d'États-civilisations peut être interprétée comme une contestation de la société internationale libérale construite après 1945 et comme une tentative de refonder les relations internationales sur une pluralité de "sociétés civilisationnelles".
Barry Buzan a récemment proposé le concept de "sociétés internationales régionales" pour rendre compte de cette fragmentation. Notre analyse prolonge cette intuition en examinant comment les visions civilisationnelles articulent des prétentions universalistes (chaque civilisation prétend offrir un modèle pour l'humanité) et des pratiques particularistes (chaque civilisation délimite une sphère d'influence culturelle).
La sociologie historique des civilisations
Notre cadre théorique intègre également la tradition de la sociologie historique des civilisations, de Oswald Spengler à Arnold Toynbee, en passant par les contributions plus récentes de Samuel Huntington et de ses critiques (Amartya Sen, Edward Said).
Nous adoptons une position critique à l'égard de la thèse du "choc des civilisations" de Huntington (1996). Si celui-ci avait raison de souligner la persistance des identités civilisationnelles dans le monde post-Guerre froide, sa vision essentialiste des civilisations comme blocs monolithiques en conflit inévitable est théoriquement problématique et empiriquement contestable. Les civilisations sont des constructions historiques évolutives, non des essences immuables, et les frontières entre elles sont poreuses.
Nous nous appuyons plutôt sur la critique formulée par Amartya Sen dans "Identity and Violence" (2006) : les individus possèdent des identités multiples et la réduction à une seule appartenance civilisationnelle est un choix politique, non une fatalité anthropologique. Cette perspective permet de comprendre les visions civilisationnelles contemporaines comme des projets politiques qui sélectionnent et instrumentalisent certains éléments du passé, non comme des résurgences mécaniques de traditions immémoriales.
Le réalisme classique et les facteurs culturels
Enfin, nous intégrons les apports du réalisme classique (Hans Morgenthau, Raymond Aron), et particulièrement l'attention portée aux facteurs culturels et idéologiques dans la définition de la puissance. Contrairement au néoréalisme structurel de Kenneth Waltz qui réduit la politique internationale aux effets de la distribution des capacités matérielles, le réalisme classique reconnaît le rôle des idées, des valeurs et des perceptions dans la conduite des États.
Cette dimension est cruciale pour notre analyse : les visions civilisationnelles ne sont pas de simples superstructures idéologiques masquant des intérêts matériels, mais des matrices cognitives qui orientent la définition même de ces intérêts. Comprendre pourquoi la Russie envahit l'Ukraine ou pourquoi la Chine revendique la mer de Chine méridionale suppose de prendre au sérieux les représentations que ces puissances se font d'elles-mêmes et de leur place dans le monde.
Méthodologie
Approche générale
Notre recherche adopte une approche qualitative et interprétative, combinant analyse documentaire, étude de cas comparée et analyse critique du discours.
Corpus documentaire
Notre corpus comprend trois types de sources :
Sources primaires officielles : Documents doctrinaux des principales puissances étudiées (concepts de politique étrangère, livres blancs de défense, stratégies de sécurité nationale, discours programmatiques des dirigeants). Ces documents font l'objet d'une analyse systématique visant à identifier les éléments civilisationnels explicites et implicites.
Littérature académique : Travaux de recherche publiés dans les principales revues de Relations Internationales et d'études régionales. Nous privilégions les travaux empiriquement fondés et théoriquement informés, en évitant la littérature purement normative ou militante.
Rapports d'experts et think tanks : Analyses produites par les principaux centres de recherche en politique étrangère (Council on Foreign Relations, Carnegie Endowment, Chatham House, ECFR, IFRI, CSIS, etc.). Ces sources permettent d'accéder à des données factuelles actualisées et à des analyses contextualisées.
Études de cas
Notre analyse s'appuie sur l'étude approfondie de six cas principaux :
La Chine : Vision du "rêve chinois" et des Quatre Initiatives Globales (BRI, GDI, GSI, GCI)
La Russie : Doctrine eurasiste et concept de "monde russe"
Les États-Unis : Exceptionnalisme américain et ses mutations sous l'administration Trump
L'Inde : Identité du "Bharat" et vision du "Vishwaguru"
La Turquie : Néo-ottomanisme et "profondeur stratégique"
L'Union européenne : "Autonomie stratégique ouverte" et aphasie identitaire
À ces cas principaux s'ajoutent des analyses complémentaires portant sur le Japon, le monde arabe, l'Iran, l'Afrique, l'Amérique latine et les BRICS+ comme coalition civilisationnelle alternative.
Limites de l'étude
Cette recherche présente plusieurs limites qu'il convient d'expliciter :
Limite linguistique : Notre accès aux sources primaires en langues non-occidentales (chinois, russe, hindi, arabe, turc) est médiatisé par des traductions officielles ou académiques, ce qui peut introduire des biais d'interprétation.
Limite temporelle : Notre analyse se concentre sur la période 2012-2025, ce qui limite la profondeur historique de nos conclusions.
Limite d'accès : Une analyse plus complète supposerait des entretiens avec des décideurs politiques et des diplomates.
Le concept de "civilisation" tel que nous l'entendons aujourd'hui est une invention relativement récente, apparue au XVIIIe siècle dans le contexte des Lumières européennes. Avant cette époque, le terme latin "civilitas" désignait simplement les qualités du citoyen ou les bonnes manières, sans connotation de supériorité historique ou culturelle.
C'est avec les philosophes des Lumières que "civilisation" devient un concept historico-philosophique désignant un stade avancé du développement humain, opposé à la "barbarie" ou à la "sauvagerie". Voltaire, dans son "Essai sur les moeurs et l'esprit des nations" (1756), utilise cette notion pour comparer les différentes sociétés humaines selon leur degré de raffinement culturel, de développement économique et de progrès moral.
Cette conception initiale était à la fois universaliste (une seule civilisation humaine, à différents stades de développement) et européocentrique (l'Europe comme avant-garde de ce développement universel). Elle justifiait implicitement l'expansion coloniale comme mission civilisatrice et la hiérarchisation des sociétés selon leur proximité avec le modèle européen.
1.2 Le tournant romantique : de la civilisation aux civilisations
Le romantisme allemand du début du XIXe siècle opère une rupture décisive en substituant au singulier universaliste (la Civilisation) un pluriel particulariste (les civilisations). Johann Gottfried Herder, dans ses "Idées sur la philosophie de l'histoire de l'humanité" (1784-1791), développe le concept de "Volksgeist" (esprit du peuple) : chaque peuple possède une essence culturelle unique qui s'exprime dans sa langue, sa religion, ses coutumes et ses institutions.
Cette perspective herdérienne a des implications majeures :
Premièrement, elle relativise la prétention universaliste des Lumières : il n'y a pas une civilisation supérieure mais des civilisations différentes, chacune exprimant une dimension irréductible de l'humanité.
Deuxièmement, elle fonde la légitimité politique sur l'authenticité culturelle : un peuple ne peut s'épanouir que dans des institutions conformes à son "génie national", et non dans des formes importées de l'extérieur.
Troisièmement, elle ouvre la voie au nationalisme culturel : si chaque peuple possède une essence distincte, il a le droit de s'organiser politiquement pour la préserver et la développer.
1.3 Spengler et le déclin de l'Occident
Oswald Spengler, dans son ouvrage monumental "Le Déclin de l'Occident" (Der Untergang des Abendlandes, 1918-1922), radicalise cette perspective en développant une morphologie comparée des civilisations. Pour Spengler, les civilisations sont des organismes vivants qui naissent, croissent, atteignent leur maturité et déclinent selon des lois internes inéluctables.
Spengler identifie huit grandes civilisations historiques (égyptienne, babylonienne, indienne, chinoise, gréco-romaine, arabe, occidentale-faustienne, russo-sibérienne), chacune caractérisée par un "symbole primordial" (Ursymbol) qui oriente toutes ses productions culturelles. Ces civilisations sont radicalement incommunicables : un Occidental ne peut véritablement comprendre l'âme chinoise ou arabe, car il reste prisonnier de ses propres catégories culturelles.
La thèse centrale de Spengler est que la civilisation occidentale ("faustienne") est entrée dans sa phase de déclin, caractérisée par la pétrification des formes culturelles vivantes, le triomphe du rationalisme technique sur la créativité spirituelle, l'expansion impériale comme compensation du vide intérieur, et l'émergence de "césarismes" politiques.
1.4 Toynbee et l'étude comparative des civilisations
Arnold J. Toynbee, dans son "Étude de l'histoire" (A Study of History, 12 volumes, 1934-1961), propose une approche moins fataliste que celle de Spengler. Tout en reprenant l'idée de civilisations comme unités d'analyse historique, Toynbee introduit une dynamique de "défi et réponse" (challenge and response) : les civilisations naissent et se développent en répondant créativement à des défis environnementaux ou humains.
Toynbee identifie 21 civilisations distinctes dans l'histoire humaine, dont seulement cinq ou six sont encore vivantes à son époque. Contrairement à Spengler, Toynbee laisse ouverte la possibilité d'un renouveau civilisationnel par un retour aux sources spirituelles. Il voit dans les religions universelles les principales matrices de civilisation et les meilleurs vecteurs de renaissance culturelle.
1.5 L'eurasisme russe classique
Parallèlement aux réflexions occidentales, l'émigration russe de l'entre-deux-guerres développe une vision civilisationnelle spécifique : l'eurasisme. Les fondateurs du mouvement (Nikolaï Troubetskoï, Piotr Savitsky, Georges Vernadsky) postulent que la Russie n'appartient ni à l'Europe ni à l'Asie mais constitue un "troisième continent" doté d'une identité propre.
Les thèses centrales de l'eurasisme classique sont :
Le rejet de l'occidentalisme : La modernisation à l'occidentale (depuis Pierre le Grand) est une trahison de l'identité russe authentique. L'Europe n'est pas un modèle universel mais une civilisation particulière.
La synthèse russo-turcique : L'identité russe résulte de la fusion entre les Slaves orientaux et les peuples turco-mongols des steppes. L'empire mongol n'est pas une parenthèse tragique mais un moment constitutif de la formation russe.
Le déterminisme géographique : L'immensité eurasienne crée des conditions de vie et une mentalité distinctes de l'Europe péninsulaire. Cette géographie appelle un État fort et centralisé.
La mission historique : La Russie-Eurasie est appelée à une mission civilisationnelle propre, irréductible au capitalisme occidental comme au socialisme internationaliste.
1.6 La pensée indienne : Vivekananda et la renaissance hindoue
En Inde, la fin du XIXe siècle voit émerger un mouvement de renaissance culturelle hindoue. Swami Vivekananda (1863-1902) en est la figure centrale. Il opère une inversion de la hiérarchie occidentale : l'Inde possède une supériorité spirituelle sur l'Occident matérialiste.
Cette vision se traduit par plusieurs propositions : le Vedanta comme philosophie universelle, l'Inde comme "Vishwaguru" (guide spirituel du monde), et la nécessité d'une synthèse entre spiritualité orientale et science occidentale.
Ces idées, reprises par Aurobindo Ghose puis par les idéologues du nationalisme hindou (Hindutva), constituent l'arrière-plan intellectuel de la vision civilisationnelle de l'Inde contemporaine.
1.7 Le panasiatisme japonais
Au Japon, la réponse à l'expansion occidentale prend la forme du panasiatisme, doctrine qui affirme la solidarité des peuples asiatiques face à l'impérialisme euro-américain. Okakura Kakuzo, dans "Les Idéaux de l'Orient" (1903), proclame que "l'Asie est une" et que le Japon est appelé à guider la renaissance du continent.
Cette idéologie servira de justification à l'expansionnisme japonais des années 1930-1945, mais ses éléments non-impérialistes persistent dans la pensée asiatique contemporaine.
Chapitre 2 : Résurgence contemporaine (1990-2025)
2.1 La fin de la Guerre froide et le "moment libéral"
La chute du mur de Berlin en 1989 et l'effondrement de l'Union soviétique en 1991 semblaient marquer le triomphe définitif du modèle libéral occidental. Francis Fukuyama théorisait cette "fin de l'histoire" comme l'aboutissement du processus dialectique hégélien.
Ce "moment libéral" se caractérisait par l'universalisation apparente du modèle occidental, l'optimisme institutionnaliste, le recul des identités particularistes, et l'hégémonie américaine présentée comme bienveillante.
2.2 Huntington et le "choc des civilisations"
C'est dans ce contexte d'optimisme libéral que Samuel Huntington publie son article "The Clash of Civilizations?" (1993), puis son livre éponyme (1996). Ses thèses centrales sont : la persistance des identités civilisationnelles, le déclin de l'Occident, les lignes de fracture civilisationnelles comme lieux des conflits futurs, et l'organisation de chaque civilisation autour d'"États-phares" (core states).
La thèse huntingtonienne a suscité des critiques considérables :
Critique essentialiste (Amartya Sen, Edward Said) : Huntington essentialise les civilisations comme des blocs monolithiques, ignorant leur diversité interne et leurs évolutions.
Critique empirique : Les conflits de l'après-Guerre froide ne se produisent pas principalement entre civilisations mais à l'intérieur de celles-ci.
Critique normative : En présentant le "choc" comme inévitable, Huntington risque de produire une prophétie auto-réalisatrice.
Ces critiques sont fondées, mais elles n'épuisent pas la pertinence de l'intuition huntingtonienne. Ce que Huntington a vu, c'est que la mondialisation économique ne produirait pas automatiquement une homogénéisation culturelle.
2.4 L'instrumentalisation politique du concept
À partir des années 2000, le concept de civilisation connaît une appropriation politique croissante :
En Russie : Poutine mobilise le vocabulaire civilisationnel pour justifier la résistance à l'"expansion de l'OTAN".
En Chine : Xi Jinping articule le "rêve chinois" à la tradition des "cinq mille ans de civilisation".
En Inde : Le BJP affirme l'identité hindoue ("Hindutva") comme fondement national.
En Turquie : Erdogan réhabilite l'héritage ottoman-islamique.
Aux États-Unis : Trump réaffirme l'identité chrétienne-occidentale.
2.5 Du discours à la doctrine
Ce qui distingue la période actuelle, c'est le passage du discours civilisationnel à la doctrine stratégique officielle :
Le Concept russe de 2023 définit la Russie comme un "État-civilisation unique".
Le Livre blanc chinois de 2023 inscrit la politique étrangère dans le cadre des "cinq millénaires de civilisation".
Le gouvernement Modi promeut activement le concept de "Bharat" comme civilisational state.
La doctrine turque de "profondeur stratégique" articule l'héritage ottoman-islamique aux ambitions régionales.
Figure 2 : Intensité des ruptures civilisationnelles par année
Nombre d'événements majeurs marquant l'affirmation des États-civilisations
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Figure 2 : Intensité des ruptures civilisationnelles par année »
Chine
Russie
Autres (Inde, Turquie, USA)
2012
1
0
0
2013
2
0
0
2014
1
2
1
2016
1
1
2
2017
2
0
2
2020
1
1
2
2022
1
3
1
2023
3
2
1
2024
1
1
2
Chapitre 3 : Critiques et limites du concept d'État-civilisation
3.1 Le problème de la définition
La notion d'"État-civilisation" souffre d'une ambiguïté définitionnelle. Qu'est-ce qui distingue précisément un État-civilisation d'un grand État doté d'une longue histoire ?
Plusieurs critères ont été proposés : la profondeur historique (continuité plurimillénaire), l'hétérogénéité interne (diversité de peuples au sein d'un cadre civilisationnel commun), et la prétention universaliste (offrir un modèle pour l'humanité).
3.2 Le risque d'essentialisation
Le principal écueil théorique est l'essentialisation des identités collectives. Présenter la Chine comme une "civilisation de cinq mille ans" revient à figer l'histoire, ignorer la diversité interne, et naturaliser des constructions politiques.
3.3 L'instrumentalisation autoritaire
Dans la pratique contemporaine, le concept d'État-civilisation sert fréquemment à légitimer des régimes autoritaires : délégitimation de l'opposition interne, justification des atteintes aux droits, expansion territoriale, répression des minorités.
3.4 La question de l'Europe
Le cas européen pose un problème particulier. L'Europe possède incontestablement une "civilisation" mais n'a jamais été unifiée sous un seul État. Elle se trouve dans une position structurellement distincte : elle possède les éléments d'une conscience civilisationnelle mais se refuse à les mobiliser politiquement.
3.5 Pour une approche non-essentialiste
Ces critiques ne condamnent pas l'utilisation du concept, à condition de l'aborder de manière non-essentialiste :
Les civilisations comme constructions historiques, non comme essences immuables.
Les civilisations comme projets performatifs produisant des effets politiques.
Les civilisations comme ressources symboliques mobilisables à des fins diverses.
Cette perspective permet d'analyser les visions civilisationnelles contemporaines comme des phénomènes politiques significatifs sans tomber dans le piège de l'essentialisme.
Chapitre 4 : La Chine et le "rêve chinois"
4.1 Les fondements doctrinaux : la "Pensée de Xi Jinping"
Depuis l'arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2012, la Chine a explicitement reformulé sa politique étrangère dans une perspective civilisationnelle. Le "rêve chinois de rejuvenation nationale" (中国梦) constitue le concept central de cette nouvelle doctrine. Il s'agit de restaurer la Chine dans la position de prééminence mondiale qu'elle occupait avant les "cent ans d'humiliation" (1842-1949) infligés par les puissances occidentales.
La "Pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère", inscrite dans la Constitution du Parti communiste en 2017, articule dix "définitifs" (definites) dont le huitième énonce : "La diplomatie de grande puissance aux caractéristiques chinoises doit promouvoir la construction d'un nouveau type de relations internationales et d'une communauté de destin partagé pour l'humanité."
Cette formulation représente une rupture majeure avec la doctrine de Deng Xiaoping, qui préconisait de "garder profil bas et attendre son heure" (韬光养晦). Xi Jinping substitue à cette prudence un programme d'"efforts pour réussir" (奋发有为) qui assume explicitement l'ambition de remodeler l'ordre international.
4.2 Les Quatre Initiatives Globales
La vision chinoise s'articule autour de quatre initiatives majeures qui forment un système cohérent :
L'Initiative Ceinture et Route (BRI) : Lancée en 2013, elle vise à recréer les anciennes routes de la soie en connectant la Chine au reste du monde par des infrastructures terrestres et maritimes. En 2024, 155 pays ont rejoint cette initiative, représentant 75% de la population mondiale et plus de la moitié du PIB global. Le financement chinois pour le développement entre 2008 et 2021 a atteint 498 milliards de dollars, rivalisant avec les 601 milliards de dollars de la Banque mondiale sur la même période.
La BRI n'est pas seulement un projet d'infrastructure : elle vise à créer une connectivité normative favorable aux intérêts chinois. Les projets BRI promeuvent les standards techniques chinois, les systèmes de paiement chinois (RMB, CIPS), et une conception non-conditionnelle de l'aide au développement qui contraste avec les exigences de "bonne gouvernance" des institutions occidentales.
L'Initiative de Développement Global (GDI) : Proposée en 2021, elle offre une alternative explicite au consensus de Washington en matière de développement. La GDI privilégie l'infrastructure physique sur les réformes institutionnelles, la croissance économique sur la démocratisation, et la non-ingérence dans les affaires intérieures sur la conditionnalité politique.
L'Initiative de Sécurité Globale (GSI) : Lancée en 2022, elle promeut une vision de la sécurité fondée sur six principes : respect de la souveraineté, rejet de la mentalité de Guerre froide, attention aux préoccupations légitimes de sécurité de tous les pays, résolution pacifique des différends, approche intégrée de la sécurité traditionnelle et non-traditionnelle, et dialogue entre civilisations.
La GSI vise à délégitimer le système d'alliances américain (présenté comme un vestige de la Guerre froide) et à proposer une architecture de sécurité alternative fondée sur le bilatéralisme et les organisations régionales où la Chine exerce une influence prépondérante (OCS, ASEAN+3, etc.).
L'Initiative de Civilisation Globale (GCI) : Annoncée en 2023, elle constitue le couronnement doctrinal de l' édifice. La GCI promeut le respect de la diversité des civilisations, les valeurs communes de l'humanité (distinctes des "valeurs universelles" occidentales), l'importance de l'héritage et de l'innovation civilisationnels, et les échanges culturels entre civilisations.
Cette initiative mobilise explicitement les "cinq mille ans de civilisation chinoise" comme ressource diplomatique. Elle légitime le modèle politique chinois (présenté comme l'expression d'une tradition culturelle distincte) et délégitimise les critiques occidentales sur les droits de l'homme (présentées comme une forme d'impérialisme culturel).
Figure 3 : Les Quatre Initiatives Globales chinoises (4GI)
Chronologie et portée des initiatives structurant la vision civilisationnelle chinoise
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Figure 3 : Les Quatre Initiatives Globales chinoises (4GI) »
Pays participants/signataires
BRI (2013)
155
GDI (2021)
80
GSI (2022)
60
GCI (2023)
45
Figure 4 : Architecture stratégique des Quatre Initiatives Globales chinoises
Articulation logique des 4GI dans la vision civilisationnelle chinoise
Graphique interactif.
4.3 La "Communauté de destin partagé pour l'humanité"
Au coeur de la vision chinoise se trouve le concept de "Communauté de destin partagé pour l'humanité" (人类命运共同体), inscrit dans la Constitution du PCC en 2017 et explicité dans le Livre blanc de septembre 2023.
Ce concept remplit plusieurs fonctions stratégiques :
Délégitimer le système d'alliances américain : La rhétorique "win-win" présente les partenariats chinois comme bénéfiques pour tous, par opposition aux alliances américaines décrites comme hégémoniques et coercitives.
Séduire le Sud Global : L'offre d'un développement sans conditionnalité politique attire des gouvernements fatigués des exigences de "bonne gouvernance" des institutions de Bretton Woods.
Neutraliser les critiques sur les droits de l'homme : L'invocation du "relativisme civilisationnel" permet de rejeter les normes universelles comme culturellement situées et donc non-opposables à la Chine.
Présenter l'expansion chinoise comme bénéfique : Les projets d'infrastructure, l'assistance au développement, la diplomatie sanitaire (particulièrement durant la pandémie de COVID-19) sont présentés comme des contributions au bien commun de l'humanité.
4.4 Les instruments de projection
La vision civilisationnelle chinoise se traduit par des instruments concrets de projection :
Les Instituts Confucius : Réseau mondial d'institutions promouvant la langue et la culture chinoises, souvent hébergées dans des universités étrangères. Bien que présentés comme de simples centres culturels, ils ont fait l'objet de critiques croissantes pour leur rôle de surveillance des diasporas chinoises et de promotion de positions officielles de Pékin.
La diplomatie de la dette : Les prêts concessionnels accordés dans le cadre de la BRI créent des dépendances financières qui peuvent être converties en influence politique. Le cas du port de Hambantota au Sri Lanka, cédé en bail de 99 ans à la Chine après défaut de paiement, est régulièrement cité comme exemple de cette stratégie.
Les médias d'État internationaux : CGTN, Xinhua, China Daily et Global Times assurent une projection médiatique mondiale, promouvant le "récit chinois" comme alternative aux médias occidentaux.
La standardisation technologique : L'initiative "China Standards 2035" vise à faire adopter les normes techniques chinoises dans les domaines stratégiques (5G, intelligence artificielle, véhicules autonomes), créant ainsi une dépendance technologique durable.
Figure 5 : Participation à l'Initiative Ceinture et Route par région (2024)
Nombre de pays signataires de la BRI par zone géographique
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Figure 5 : Participation à l'Initiative Ceinture et Route par région (2024) »
Pays signataires BRI
Afrique
52
Asie
45
Europe
27
Amérique latine
22
Moyen-Orient
18
Océanie
5
Figure 6 : Investissements chinois BRI par secteur (2013-2024)
Répartition sectorielle des financements de l'Initiative Ceinture et Route (milliards $)
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Figure 6 : Investissements chinois BRI par secteur (2013-2024) »
Investissements (Mds $)
Transports
185
Énergie
142
Immobilier
78
Métaux
65
Technologies
52
Finance
38
Agriculture
28
Carte 2 : Expansion mondiale de l'Initiative Ceinture et Route (2024)
155 pays signataires et montants d'investissements chinois par région (milliards $)
Type de carte non pris en charge (undefined). Les valeurs sont listées ci-dessous.
4.5 Limites et contradictions
La vision civilisationnelle chinoise présente néanmoins des limites significatives :
Le déficit d'attractivité normative : Malgré les efforts de soft power, le modèle politique chinois (parti unique, répression des libertés) reste peu attractif pour les populations des pays partenaires, même si leurs gouvernements apprécient la non-conditi…
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