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Rapport Draghi : chronique d'un naufrage européen annoncé

Analyse

Rapport Draghi : chronique d'un naufrage européen annoncé

Un an après la publication du rapport le plus lucide sur le décrochage européen, l'Union n'a appliqué que 11% des recommandations. Pendant ce temps, l'écart avec les États-Unis et la Chine continue de se creuser inexorablement.

Par Rédaction SensPo · 25 décembre 2025 · 26 min de lecture

Résumé exécutif

Le 9 septembre 2024, Mario Draghi remettait à Ursula von der Leyen un rapport de 400 pages qui devait constituer la feuille de route du sursaut européen. Avec ses 170 recommandations et son diagnostic sans concession, ce document promettait de replacer l'Europe sur la trajectoire du leadership mondial. Un an plus tard, le bilan est préoccupant : selon le décompte du think tank bruxellois EPIC (European Policy Innovation Council, 4 septembre 2025), seulement 11% des 383 recommandations détaillées ont été totalement mises en œuvre, et environ 20% de manière partielle.

Plus révélateur encore : Mario Draghi lui-même, invité à dresser un premier bilan en septembre 2025, n'a pas caché sa frustration. Lors de son discours au Meeting de Rimini le 22 août 2025, il a prononcé cette sentence qui résume les difficultés européennes : « 2025 restera dans les mémoires comme l'année où l'illusion s'est dissipée. »

Quelle illusion ? Celle qu'un marché de 450 millions de consommateurs suffirait à garantir à l'Union européenne un poids géopolitique et une influence dans les relations internationales. Cette illusion s'est heurtée aux droits de douane américains, à l'indifférence chinoise, et au rôle limité de l'Europe dans les négociations sur l'Ukraine comme sur Gaza.


Le diagnostic Draghi : une lucidité impitoyable

Un décrochage structurel documenté

Le rapport Draghi ne souffre d'aucune complaisance. Il documente un décrochage européen qui s'accélère depuis 2008 et menace désormais le modèle social du continent.

Évolution du PIB par habitant (base 100 en 2008)

L'écart entre l'Europe et les États-Unis est passé de 14% en 2008 à 25% en 2024

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Évolution du PIB par habitant (base 100 en 2008) »
États-UnisZone EuroChine
2008100100100
2010100100122
201210599143
2014111102166
2016115107190
2018122112215
2020119105226
2022131115248
2024134121270

Les chiffres, documentés par l'OFCE et repris dans le rapport Draghi, sont significatifs. De 2010 à 2023, le taux de croissance cumulé du PIB a atteint 34% aux États-Unis contre 21% dans l'Union européenne (source : OFCE, mai 2024). Sur la même période, la productivité du travail a progressé de 22% aux États-Unis et de 5% dans la zone euro.

Les trois piliers du rapport

Mario Draghi a structuré son analyse autour de trois défis majeurs que l'Europe doit relever simultanément :

Les trois défis stratégiques du rapport Draghi

Évaluation de la position européenne sur les axes prioritaires (score sur 100)

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Les trois défis stratégiques du rapport Draghi »
Position actuelle UEObjectif Draghi
Innovation technologique3580
Décarbonation compétitive5585
Autonomie stratégique2575
Financement de l'économie4080
Simplification réglementaire3075
Défense et sécurité2070

Premier pilier : combler le fossé de l'innovation. L'Europe accumule un retard préoccupant face aux États-Unis et à la Chine en matière de technologies de rupture. Les États-Unis investissent dans l'innovation chaque année deux fois plus que l'Europe en points de PIB. L'investissement en nouvelles technologies représente 5% du PIB aux États-Unis contre 2,8% dans la zone euro.

Deuxième pilier : conjuguer décarbonation et compétitivité. Le rapport insiste sur la nécessité d'un plan cohérent qui ne sacrifie pas la compétitivité industrielle sur l'autel des ambitions climatiques. Les prix de l'énergie, trois fois plus élevés en Europe qu'aux États-Unis, constituent un handicap structurel majeur.

Troisième pilier : réduire les dépendances stratégiques. Des matières premières critiques aux semi-conducteurs, des technologies numériques à la défense, l'Europe a accumulé des vulnérabilités qui menacent sa souveraineté.


L'investissement : le gouffre qui sépare l'Europe de ses concurrents

Un déficit d'investissement chronique

Le rapport Draghi chiffre à 750-800 milliards d'euros par an les investissements supplémentaires nécessaires pour maintenir l'Europe dans la course mondiale, soit 4,5 à 4,7% du PIB européen. Ce montant représente le double de ce que fut le plan Marshall en proportion du PIB.

Investissements annuels dans les technologies stratégiques (en milliards €)

L'Europe est distancée sur tous les fronts de l'investissement technologique

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Investissements annuels dans les technologies stratégiques (en milliards €) »
États-UnisChineUnion Européenne
Intelligence Artificielle1008020
Semi-conducteurs655515
Défense R&D1458535
Énergies propres8512045
Biotechnologies553525

Le marché du capital-risque européen illustre parfaitement ce retard : il ne représente que 5% du marché mondial, contre 52% pour les États-Unis et 40% pour la Chine. Plus révélateur encore : parmi les 147 startups européennes devenues licornes entre 2007 et 2021, plus de 40% ont délocalisé aux États-Unis pour leurs levées de fonds.

La fragmentation mortifère du marché européen

Le rapport identifie près de cinquante programmes de dépenses verticales au niveau européen, une dispersion des moyens qui empêche tout projet industriel de passer à l'échelle. L'exemple des semi-conducteurs est édifiant : aux États-Unis, l'investissement public et privé se concentre dans quelques grandes usines avec des projets allant de 30 à 65 milliards de dollars. En Europe, les projets sont dispersés entre pays, avec des budgets de 2 à 3 milliards d'euros par initiative.

La Cour des comptes européenne a déjà alerté : il y a peu de chances que l'UE atteigne son objectif de porter sa part de marché mondiale des semi-conducteurs à 20% d'ici 2030, alors qu'elle stagne aujourd'hui sous les 10%.

La fragmentation des financements européens pour l'innovation

Dispersion des ressources entre programmes nationaux et européens

Graphique interactif.

Mario Draghi le souligne dans son discours de Rimini (22 août 2025), citant des travaux du FMI sur les coûts de fragmentation du marché unique (IMF Working Paper, 2023) : les barrières internes au marché unique européen équivaudraient à des droits de douane de 64% sur les machines et de 95% sur les métaux. Selon ces mêmes estimations, si ces barrières étaient réduites au niveau américain, la productivité du travail dans l'UE pourrait augmenter d'environ 7% en sept ans. Au rythme actuel, elle n'a progressé que de 2% sur la même période.

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