Réarmer la souveraineté numérique : un plan quinquennal open source pour la France
La souveraineté numérique ne peut plus se construire sur des promesses. Elle exige des **preuves techniques**, des **métriques de réversibilité** et une **gouvernance par résultats**. Ce plan quinquennal propose une trajectoire cohérente pour reconstruire des piles IaaS/PaaS/SaaS ouvertes, auditées et véritablement souveraines.
Par Rédaction SensPo · 24 septembre 2025 · 32 min de lecture
Chapitre 1 : État des lieux - Inventaire national des capacités
1.1. Pourquoi un inventaire national ? La nécessité d'une photographie exacte
Avant de reconstruire, il faut savoir ce qui existe. La France dispose d'un patrimoine numérique dispersé mais substantiel : data centers universitaires, clusters de calcul, équipes SRE/DevOps, projets open source méconnus, compétences pointues dans des laboratoires isolés. Sans recensement systématique, nous pilotons à l'aveugle.
Les erreurs à éviter :
Réinventer l'existant : des piles OpenStack tournent déjà dans 15+ universités, souvent ignorées des décideurs
Sous-estimer les gaps : croire disposer de compétences MLOps alors que 80% des sites n'ont aucun ingénieur formé
Surinvestir certaines zones : concentrer les moyens en Île-de-France alors que Grenoble ou Toulouse ont des capacités GPU sous-utilisées
L'inventaire en 90 jours constitue donc la pierre angulaire de tout le plan : c'est la carte qui permet de naviguer, la baseline qui permet de mesurer le progrès, et la preuve que nous construisons sur du solide plutôt que des promesses.
1.2. Méthodologie d'audit en 90 jours : rigueur et pragmatisme
L'inventaire national suit un processus structuré en phases successives, permettant une collecte systématique et une validation rigoureuse des données. Chaque phase a des livrables précis et des critères de passage (gates).
Planning d'audit national (90 jours)
20252026
Préparation
Cadrage et charte
Cadrage et charte : du 1er janvier 2025 au 8 janvier 2025, moins d'un mois
Liste des sites
Liste des sites : du 8 janvier 2025 au 11 janvier 2025, moins d'un mois
Collecte
Formulaires standard
Formulaires standard : du 11 janvier 2025 au 3 février 2025, 1 mois
Scripts d'inventaire
Scripts d'inventaire : du 11 janvier 2025 au 3 février 2025, 1 mois
Entretiens ciblés
Entretiens ciblés : du 3 février 2025 au 10 février 2025, moins d'un mois
Contrôles
Cohérence des données
Cohérence des données : du 15 janvier 2025 au 14 février 2025, 1 mois
Normalisation
Normalisation : du 14 février 2025 au 1er mars 2025, 1 mois
Scoring
Évaluation maturité
Évaluation maturité : du 30 janvier 2025 au 1er mars 2025, 1 mois
Validation croisée
Validation croisée : du 1er mars 2025 au 8 mars 2025, moins d'un mois
Restitution
Consolidation nationale
Consolidation nationale : du 28 février 2025 au 23 mars 2025, 1 mois
Cartes et tableaux
Cartes et tableaux : du 23 mars 2025 au 30 mars 2025, moins d'un mois
Voir les données
Données du graphique « Planning d'audit national (90 jours) »
Période
Cadrage et charte
du 1er janvier 2025 au 8 janvier 2025, moins d'un mois
Liste des sites
du 8 janvier 2025 au 11 janvier 2025, moins d'un mois
Formulaires standard
du 11 janvier 2025 au 3 février 2025, 1 mois
Scripts d'inventaire
du 11 janvier 2025 au 3 février 2025, 1 mois
Entretiens ciblés
du 3 février 2025 au 10 février 2025, moins d'un mois
Cohérence des données
du 15 janvier 2025 au 14 février 2025, 1 mois
Normalisation
du 14 février 2025 au 1er mars 2025, 1 mois
Évaluation maturité
du 30 janvier 2025 au 1er mars 2025, 1 mois
Validation croisée
du 1er mars 2025 au 8 mars 2025, moins d'un mois
Consolidation nationale
du 28 février 2025 au 23 mars 2025, 1 mois
Cartes et tableaux
du 23 mars 2025 au 30 mars 2025, moins d'un mois
Explication du processus (pédagogie) :
Phase 1 - Préparation (J0-J7) : On ne se lance pas tête baissée ! Les 7 premiers jours servent à :
Rédiger la Charte d'audit : qui fait quoi, avec quels accès, quelle confidentialité (les sites ont peur de partager leurs faiblesses)
Établir la liste exhaustive des sites : universités, IUT, écoles, labos CNRS/INRIA, opérateurs, ESN spécialisées
Préparer les formulaires standardisés : mêmes questions pour tous, sinon impossible de comparer
Constituer les équipes d'auditeurs : 1 coordinateur régional pour 5-10 sites, mix de profils tech/juridique
Phase 2 - Collecte (J7-J30) : C'est le cœur de l'audit. Pendant 23 jours :
Chaque site remplit le formulaire standard (infrastructure, piles logicielles, RH, datasets, contrats)
Des scripts d'inventaire tournent automatiquement pour capturer versions, capacités, configs (k8s_info.sh, ceph_info.sh, etc.)
Les entretiens ciblés permettent de lever les ambiguïtés : "Vous dites avoir du Kubernetes, mais c'est quelle version ? Avec quels Operators ?"
Pourquoi c'est important : Sans preuves automatisées, on obtient du déclaratif biaisé. Les scripts forcent l'honnêteté.
Phase 3 - Contrôles (J15-J45) : Là, on vérifie que les données tiennent la route :
Cohérence : si un site déclare 500 GPU, on croise avec ses contrats d'énergie (un GPU A100 consomme 400W)
Complétude : manque-t-il des pièces jointes ? Les SBOM sont-elles présentes ? Les rapports DR datent de quand ?
Normalisation : unifier les formats (certains parlent en To, d'autres en TiB), corriger les fautes de frappe dans les noms de logiciels
Phase 4 - Scoring (J30-J60) : On évalue la maturité de chaque site sur 5 domaines (voir section suivante). C'est crucial car ça permet de :
Identifier les sites pilotes (maturité ≥4/5) qui peuvent devenir des Cloud Labs rapidement
Repérer les quick wins : un site à 2/5 qui pourrait passer à 3/5 avec 3 mois d'efforts
Détecter les gaps critiques : aucun site en France ne dépasse 2/5 en MLOps ? Problème stratégique !
Phase 5 - Restitution (J60-J90) : On produit les livrables finaux :
Cartes nationales : heatmaps des capacités GPU, des clusters K8s prod, des HSM, etc.
Tableaux de bord : capacités agrégées par région et par type d'entité
Plan d'actions : 3-5 quick wins par site, besoins en compétences/financements
Résultat à J90 : nous savons exactement où sont les forces, où sont les trous, et comment prioriser les investissements. Plus d'approximations, que des faits.
1.3. Scores de maturité par domaine : une grille objective
La grille de scoring évalue chaque site sur 5 domaines clés (Infrastructure, PaaS, Sécurité, Données, IA/ML), permettant d'identifier les forces et les faiblesses de l'écosystème national. L'échelle va de 1 (initial/bricolage) à 5 (référence/industriel).
Scores de maturité moyens par domaine
Évaluation sur une échelle de 1 à 5 pour chaque domaine technique
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Scores de maturité moyens par domaine »
Score moyen national
Infrastructure
3.2
PaaS
2.8
Sécurité
3.5
Données
2.5
IA/ML
2.1
Analyse des résultats : L'infrastructure et la sécurité présentent les meilleurs niveaux de maturité (≥3/5), tandis que les domaines IA/ML et données nécessitent des investissements prioritaires. Cette photographie révèle un écosystème hétérogène avec des poches d'excellence à consolider.
Comprendre les scores (pédagogie par l'exemple) :
Infrastructure à 3.2/5 - Opérationnel mais fragile :
✅ Forces : des data centers existent, KVM/VMware déployés, réseaux 10-100 Gbps
Constat : beaucoup de GPU A100/H100 tournent en "mode notebook Jupyter" sans traçabilité
📈 Plan d'urgence : 10 Cloud Labs avec Kubeflow/Ray en 12 mois, formation de 200 MLOps Engineers
Pourquoi ces scores comptent : un score de 2/5 en IA/ML signifie qu'on ne peut pas confier de workloads critiques (santé, défense, finance) sur ces piles. Le gap est stratégique, pas cosmétique.
1.4. Répartition des capacités GPU par région : déséquilibres criants
Les capacités de calcul haute performance sont inégalement réparties sur le territoire, avec une forte concentration en Île-de-France et Auvergne-Rhône-Alpes.
Capacités GPU par région (équivalent A100)
Nombre de GPU haute performance disponibles dans les Cloud Labs et centres de calcul
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Capacités GPU par région (équivalent A100) »
GPU équivalent A100
Île-de-France
450
Auvergne-RA
320
Occitanie
180
Hauts-de-France
145
PACA
130
Grand Est
95
Bretagne
75
Autre
105
Lecture pédagogique du graphique :
Constat 1 - Hyper-concentration parisienne : L'Île-de-France capte 450 GPU (30% du total), principalement à Paris-Saclay (INRIA, CEA, Télécom Paris). C'est 3 fois plus que la Bretagne. Problème : si on veut former 2000 étudiants/an en MLOps, on ne peut pas tous les envoyer à Paris.
Constat 2 - Auvergne-Rhône-Alpes en force : Grenoble (CEA/Leti, INRIA) + Lyon (INSA) = 320 GPU. C'est le deuxième pôle national, avec une excellence en calcul scientifique et HPC. Opportunité : en faire un hub MLOps référence pour le Sud-Est.
Constat 3 - Occitanie sous-exploitée : Toulouse (IRT Saint-Exupéry, ISAE, Airbus) n'a que 180 GPU alors que la filière aéronautique explose en IA embarquée. Gap stratégique : il faut doubler la capacité GPU toulousaine d'ici 2 ans.
Constat 4 - Déserts relatifs : Grand Est (95), Bretagne (75) et "Autre" (Centre-Val de Loire, Bourgogne, etc.) sont en retard. Risque : creuser les inégalités territoriales, perdre des talents locaux qui partent à Paris/Lyon.
Plan d'action 5 ans :
Année 1-2 : renforcer les 3 premiers pôles (IDF, ARA, Occitanie) → atteindre 1200 GPU
Année 3-4 : équiper systématiquement chaque Cloud Lab de 30-50 GPU minimum
Année 5 : viser 2000+ GPU nationaux, répartis sur 20+ sites, avec un ratio max 1:3 entre région la mieux dotée et la moins dotée
Chapitre 2 : Architecture de gouvernance - Qui décide quoi, et comment
2.1. Le problème de la dispersion : pourquoi nous échouons depuis 20 ans
La France a multiplié les initiatives cloud souverain depuis les années 2000 : Andromède (échec 2012), Cloudwatt/Numergy (échec 2015), divers projets universitaires isolés. Diagnostic commun : absence de gouvernance coordonnée.
Les erreurs récurrentes :
Silos académie/industrie : les universités font de la recherche ignorée par les opérateurs, qui eux-mêmes n'ont aucun retour terrain
Multiplicité de piles incompatibles : chaque labo invente sa solution, aucune interopérabilité
Pas de standard de qualité : des "POC" sont présentés comme des solutions industrielles alors qu'ils plantent tous les 15 jours
Financement en stop-and-go : 50M€ ici, 30M€ là, jamais de vision long terme, donc incapacité à recruter/retenir
Ce qui doit changer : une gouvernance permanente, multi-niveaux (national ↔ régional), multi-acteurs (État, académie, industrie), avec des règles claires et un pilotage par KPIs.
2.2. Organisation de l'Alliance Recherche-Entreprise (ARE) : un dispositif inédit
La gouvernance multi-niveaux garantit la cohérence nationale tout en respectant l'autonomie régionale des Cloud Labs. C'est une "fédération", pas un mammouth centralisé.
Diagramme de flux
Graphique interactif.
2.3. Processus d'industrialisation (Stage-Gate)
Le pa…
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