Réseaux sociaux et moins de 15 ans : interdire l’inapplicable plutôt qu’activer l’existant
Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er de la loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux, qui devait, à compter du 1er septembre, fermer aux moins de 15 ans les principales plateformes sociales [1][2]. Moins de vingt-quatre heures plus tard, Gabriel Attal, candidat déclaré à l’élection présidentielle, appelait le chef de l’État à soumettre l’interdiction au peuple par référendum [3]. La séquence a la netteté d’une épure : entre la norme votée et la norme appliquée, une partie du personnel politique installe une troisième catégorie, la norme proclamée.
La thèse défendue ici tient en une phrase : la censure du 14 août ne signe pas l’échec de la protection des mineurs, elle sanctionne la version déclarative de cette protection, celle qui préfère l’interdit proclamé à l’ingénierie d’exécution, pendant que dorment les instruments techniques et juridiques déjà votés, du contrôle parental préinstallé sur chaque terminal jusqu’aux capacités des opérateurs de réseau. Cette asymétrie se documente couche par couche. Elle se corrige aussi, sans référendum ni révision constitutionnelle : pour partie à cadre constant, pour partie au prix d’ajustements nationaux ciblés et d’un acte européen que la France peut porter.
Par Rédaction SensPo · 16 août 2026 · 34 min de lecture
Réseaux sociaux et moins de 15 ans : interdire l’inapplicable plutôt qu’activer l’existantPar Rédaction SensPo · 16 août 2026 · 34 min de lecture
Résumé exécutif
La décision n° 2026-911 DC censure l’interdiction aux moins de 15 ans pour son caractère général : ni appréciation individualisée du risque, ni modulation parentale. L’objectif de protection est validé, l’instrument ne l’est pas.
L’arsenal voté existe, du contrôle parental préinstallé aux obligations des fournisseurs d’accès, mais aucune couche ne fait système ; la couche manquante est celle des opérateurs, qui peuvent instruire l’autorisation parentale en amont et ne transmettre aux plateformes qu’une réponse graduée, sans identité.
Huit chantiers rendent la correction actionnable, de l’activation par défaut au pilote réfutable en bac à sable CNIL-ARCEP, et leurs critères d’invalidation sont posés. La part obligatoire du dispositif appelle des ajustements nationaux et un acte européen.
Australie : trois mois d’interdiction aux moins de 16 ans
Source : eSafety Commissioner, Early days, early insights, évaluation officielle à trois mois, juillet 2026. Base : moins de 16 ans. La fréquence d’usage déclarée reste pour l’essentiel inchangée sur la période.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Australie : trois mois d’interdiction aux moins de 16 ans »
Avant l’entrée en vigueur (%)
Trois mois après (%)
Détiennent au moins un compte restreint
52.4
42.1
Utilisent au moins une plateforme visée
85.9
81.5
L’arsenal existant, ou la notice que personne ne lit
Car l’ingénierie existe, et le législateur français l’a même rendue obligatoire. Depuis la loi du 2 mars 2022 et son décret d’application du 11 juillet 2023, tout terminal connecté vendu en France, smartphone, tablette, ordinateur, console ou montre, doit intégrer un dispositif de contrôle parental gr…
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[1] Conseil constitutionnel, décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026, Loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux, et communiqué de presse. https://www.conseil-constitutionnel.fr/actualites/communique/decision-n-2026-911-dc-du-14-aout-2026-communique-de-presse
[2] France 24 (avec AFP), « Le Conseil constitutionnel censure l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans », 14 août 2026. https://www.france24.com/fr/france/20260814-le-conseil-constitutionnel-censure-l-interdiction-des-réseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans
[3] franceinfo (avec AFP), « Gabriel Attal appelle à un référendum sur l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans », 16 août 2026, citant sa tribune à La Tribune Dimanche. https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/une-course-contre-la-montre-a-demarre-gabriel-attal-appelle-a-un-referendum-sur-l-interdiction-des-reseaux-aux-moins-de-15-ans_8149565.html
[4] Assemblée nationale, dossier législatif « Protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux », texte adopté n° 217 du 26 janvier 2026, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/proteger_mineurs_reseaux_sociaux_17e ; adoption définitive par le Parlement le 21 juillet 2026 après commission mixte paritaire : franceinfo, 21 juillet 2026, https://www.franceinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-telephones-interdits-au-lycee-ce-que-contient-la-proposition-de-loi-qui-doit-etre-votee-ce-mardi_8115896.html
[5] Présidence de l’Assemblée nationale, communiqué du 24 novembre 2025 (commission d’enquête relative à TikTok, 43 recommandations adoptées le 4 septembre 2025, proposition de loi de Laure Miller) ; avis du Conseil d’État du 8 janvier 2026 sur la proposition de loi, rappelé par LCP, 27 janvier 2026. https://lcp.fr/actualites/interdiction-des-reseaux-sociaux-aux-moins-de-15-ans-vote-a-l-assemblee-le-texte
[6] Conseil constitutionnel, décision n° 2009-580 DC du 10 juin 2009 (Hadopi), https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2009/2009580DC.htm ; décision n° 2020-801 DC du 18 juin 2020 (loi Avia), https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2020/2020801DC.htm
[7] Loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023 visant à instaurer une majorité numérique et à lutter contre la haine en ligne, JORF du 8 juillet 2023, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000047799533 (l’article 7 subordonne l’entrée en vigueur à la réponse de la Commission européenne sur le dispositif notifié) ; sur la non-application, documents parlementaires de l’Assemblée nationale, https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/2107/CION-CEDU/AC33.pdf
[8] Conseil constitutionnel, décision n° 62-20 DC du 6 novembre 1962, https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/1962/6220DC.htm ; décision n° 92-313 DC du 23 septembre 1992, https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/1992/92313DC.htm (refus de contrôler les lois adoptées par référendum) ; sur le contrôle des actes préparatoires, jurisprudence Hauchemaille (2000).
[9] Sondage Odoxa pour Acadomia (67 % des 11-17 ans favorables à l’interdiction aux moins de 15 ans), cité dans l’exposé sommaire d’amendements à l’Assemblée nationale, janvier 2026. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/2107/CION-CEDU/AC2.pdf
[10] Barnes (C.) et al., « Assessing the early effects of Australia’s Social Media Minimum Age Act on adolescent social media use », The BMJ, 25 juin 2026, doi 10.1136/bmj-2026-363695, cohorte de 408 adolescents de 12 à 17 ans suivie par l’Université de Newcastle. https://doi.org/10.1136/bmj-2026-363695
[11] eSafety Commissioner, « Early days, early insights », évaluation officielle des restrictions d’âge au suivi de trois mois, juillet 2026 ; étude conduite avec le Social Media Lab de l’Université Stanford, base de référence novembre-décembre 2025, suivi mars-avril 2026. https://www.esafety.gov.au/research/social-media-age-restrictions-evaluation/early-days-early-insights-three-months-report
[12] Arcom, « Mineurs en ligne : quels risques, quelles protections », enquête Ipsos BVA auprès de 2 000 mineurs de 11 à 17 ans et de leurs parents (terrain avril 2025), publiée le 25 septembre 2025. https://www.arcom.fr/se-documenter/etudes-et-donnees/etudes-bilans-et-rapports-de-larcom/protection-des-mineurs-en-ligne-quels-risques-quelles-protections
[13] Loi n° 2022-300 du 2 mars 2022 visant à renforcer le contrôle parental sur les moyens d’accès à internet, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000045287677 ; décret n° 2023-588 du 11 juillet 2023, JORF du 13 juillet 2023, entré en vigueur douze mois après sa publication, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000047816345 ; mise en œuvre contrôlée par l’ANFR.
[14] Loi n° 2004-575 du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique (LCEN), article 6 (obligation des fournisseurs d’accès d’informer leurs abonnés de l’existence de moyens de restriction d’accès et de leur en proposer au moins un, sans surcoût depuis la loi n° 2022-300). https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000801164
[15] Rutten (S.), « Entre laisser-faire et surveillance de masse : une solution européenne proportionnée pour protéger les mineurs », NextHop, 6 juin 2025. https://www.nexthop.fr/blog/entre-laisser-faire-et-surveillance-de-masse
[16] Commission européenne, lignes directrices sur la protection des mineurs au titre de l’article 28, paragraphe 1, du règlement (UE) 2022/2065 (DSA), 14 juillet 2025. https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/library/commission-publishes-guidelines-protection-minors
[17] Loi n° 2024-449 du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (SREN), https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000049563368 ; référentiel de vérification de l’âge publié par l’Arcom en octobre 2024 (exigence de double anonymat), arcom.fr.
[18] Parlement européen, résolution du 26 novembre 2025 sur la protection des mineurs en ligne, mentionnée dans les documents parlementaires français. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/amendements/2107/CION-CEDU/AC33.pdf
[19] eSafety Commissioner, « Platforms restrict access to 4.7 million under-16 accounts across Australia », communiqué du 16 janvier 2026 (comptes désactivés, supprimés ou restreints dans la première quinzaine de décembre 2025 ; volume incluant, selon les analyses académiques publiées ensuite, des comptes inactifs ou en doublon : The Conversation, 24 juin 2026, https://theconversation.com/85-of-kids-are-still-using-social-media-despite-ban-but-we-need-a-new-measure-to-judge-its-success-285946). https://www.esafety.gov.au/newsroom/media-releases/platforms-restrict-access-to-47-million-under-16-accounts-across-australia
[20] Arcom, « Majorité numérique à 15 ans : 70 % des enfants de 10 à 14 ans pensent que c’est une bonne idée », volet parents-enfants de l’étude du 25 septembre 2025 (73 % des parents d’enfants de 10 à 14 ans déclarent un contrôle parental en place, sur un appareil ou sur des applications). https://www.arcom.fr/se-documenter/etudes-et-donnees/etudes-bilans-et-rapports-de-larcom/majorite-numerique-15-ans-70-des-enfants-de-10-14-ans-pensent-que-cest-une-bonne-idee
[21] CNIL, « Recommandation 4 : rechercher le consentement d’un parent pour les mineurs de moins de 15 ans », 9 juin 2021 (article 45 de la loi Informatique et Libertés : accord conjoint du mineur et d’un titulaire de l’autorité parentale pour les services en ligne dont le traitement repose sur le consentement non contractuel). https://www.cnil.fr/fr/recommandation-4-rechercher-le-consentement-dun-parent-pour-les-mineurs-de-moins-de-15-ans