Retraites : enquête sur les écarts réels entre régimes spéciaux, fonctionnaires et salariés du privé
Le 22 septembre 2026, la Cour des comptes a rendu publique une enquête sur les retraites des fonctionnaires de l’État, demandée par la commission des finances de l’Assemblée nationale. Elle tombe dans un débat saturé de moyennes : 2 580 euros de pension pour les retraités des régimes spéciaux, 1 530 euros pour ceux du régime général. Cette enquête sépare, à partir des données publiques, ce qui relève de la règle de calcul, de la carrière et du financement.
Parti pris éditorial. Une règle commune pour les nouveaux entrants et une présentation budgétaire qui rende visible ce que paie la solidarité nationale ; les propositions sont détaillées en partie 6.
1. Deux moyennes qui ne mesurent pas la même chose
L’écart brut de pension entre régimes est réel, mais il décrit d’abord des carrières et des qualifications différentes, et seulement ensuite des règles.
La statistique la plus citée compare des populations qui n’exercent ni les mêmes métiers ni pendant la même durée. La DREES classe chaque retraité selon son régime principal, celui qui représente plus de la moitié de sa carrière, et additionne pension de base et complémentaire 1DREES, « Le niveau des pensions », fiche 5, *Les retraités et les retraites*, édition 2025, juillet 2025, p. 52-62 (tableau 2 p. 56, tableau 4 p. 58, note 10 p. 59). Le régime général agrège ainsi les anciens salariés du privé, une partie des polypensionnés, qui forment un quart des retraités, et, depuis 2020, les anciens indépendants, dont l’intégration a accru le nombre de monopensionnés à faible pension [1, p. 58]. La DREES rattache elle-même les écarts de montant aux différences de revenus d’activité et à une proportion de cadres plus élevée dans la fonction publique et parmi les professions libérales [1, p. 59].
La comparaison à carrière complète, c’est-à-dire pour les retraités ayant validé la durée requise pour le taux plein, réduit fortement les écarts sans les supprimer.
Pension moyenne de droit direct selon le régime principal, fin 2023 (euros bruts par mois)
Source : DREES, Les retraités et les retraites, édition 2025, fiche 5, tableau 4, p. 58. Pension tous régimes (base et complémentaire), majoration pour trois enfants incluse, retraités résidant en France. Régime principal : régime représentant plus de la moitié de la carrière. Carrière complète : durée d’assurance tous régimes au moins égale à la durée requise pour le taux plein. Montants arrondis à la dizaine d’euros par la DREES. La catégorie Régimes spéciaux regroupe notamment ouvriers de l’État, SNCF, RATP, IEG, marins, mines, clercs de notaires et Banque de France.
Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.
Données
Données du graphique « Pension moyenne de droit direct selon le régime principal, fin 2023 (euros bruts par mois) »
2. Six mois contre vingt-cinq ans : des règles différentes, un résultat moyen voisin
La règle des six derniers mois est l’écart le plus visible et, en moyenne, l’un des moins décisifs ; prises ensemble, les règles de calcul publiques déplacent des gains et des pertes entre fonctionnaires plus qu’elles ne les avantagent face au privé.
Les deux mécanismes diffèrent terme à terme. Le salarié du privé perçoit une pension de base égale à 50 % de la moyenne de ses 25 meilleures années, revalorisées sur les prix et plafonnées au plafond de la sécurité sociale, complétée par une retraite Agirc-Arrco acquise en points sur toute la carrière [10, p. 5]. Le fonctionnaire perçoit 75 % du traitement indiciaire des six derniers mois, au prorata de sa durée de services, dans un régime qui intègre base et complémentaire ; ses primes, qui représentent environ 24 % de la rémunération dans la fonction publique de l’État [17, p. 5], ne créent de droits que dans le régime additionnel, et seulement dans la limite de 20 % du traitement [10, p. 5].
Paramètre
Salarié du privé
Fonctionnaire (État, CNRACL)
SNCF, RATP, IEG (affiliés avant fermeture)
Salaire de référence
25 meilleures années sous plafond, et points Agirc-Arrco sur toute la carrière [10, p. 5]
Traitement indiciaire des six derniers mois, hors primes [10, p. 5]
La comparaison des seules pensions omet une contrepartie. Sous les règles du privé, ces fonctionnaires auraient acquitté en moyenne un quart de cotisations salariales en plus, principalement parce que leurs primes seraient entrées dans l’assiette ; sur l’ensemble du cycle de vie, pensions perçues diminuées des cotisations versées, le bilan serait légèrement négatif, de l’ordre de 0,7 %, et pèserait d’abord sur les hautes pensions [10, synthèse]. La moyenne recouvre en outre une forte dispersion : 35 % des assurés gagneraient plus de 10 % et 13 % perdraient plus de 10 % ; la pension de ceux dont les primes dépassent 30 % de la rémunération progresserait d’un peu plus de 6 %, celle de ceux dont les primes sont inférieures à 10 % baisserait de près de 5 % [10, synthèse].
Cette règle fonctionne enfin comme un pari sur la politique salariale de l’État. La valeur du point d’indice est restée quasiment gelée de 2010 à 2021, à deux hausses de 0,6 % près [10, p. 30]. Parce que la pension reprend le dernier traitement indiciaire, toute modération salariale se transmet sans délai aux pensions liquidées, et le COR projette une baisse des taux de remplacement au fil des générations, pour les fonctionnaires comme pour les salariés du privé [3, p. 12 et 24].
[1] DREES, « Le niveau des pensions », fiche 5, Les retraités et les retraites, édition 2025, juillet 2025, p. 52-62 (tableau 2 p. 56, tableau 4 p. 58, note 10 p. 59). https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2025-07/Fiche%2005%20-%20Le%20niveau%20des%20pensions.pdf
[2] DREES, « Effectifs de retraités et montants des pensions versées : mise à disposition des données 2024 », 26 mai 2026. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/communique-de-presse-jeux-de-donnees/jeux-de-donnees/effectifs-de-retraites-et-montants-des
[3] Conseil d’orientation des retraites, Évolutions et perspectives des retraites en France, rapport annuel, 11 juin 2026, synthèse p. 7-24 et partie 1, p. 29 (note 26). https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2026-06/RA_2026_def.pdf
[4] Cour des comptes, Les retraites des fonctionnaires de l’État, enquête demandée par la commission des finances de l’Assemblée nationale en application de l’article 58-2° de la LOLF, 22 septembre 2026 (orientations citées d’après les comptes rendus [5], [6] et [20]).
[5] Acteurs publics, M. Malaterre, « Malgré des règles différentes, les montants des pensions de retraite du public et du privé restent proches », 22 septembre 2026 (compte rendu de [4]). https://acteurspublics.fr/articles/malgre-des-regles-differentes-le-montant-des-pensions-de-retraite-du-public-et-du-prive-restent-proches/
[6] Contribuables associés, « Retraites des fonctionnaires de l’État : la Cour des comptes veut y voir clair », 23 septembre 2026 (association militante, retenue pour les seuls chiffres attribués à [4]). https://contribuablesassocies.org/2026/09/23/retraites-des-fonctionnaires-de-letat-la-cour-des-comptes-veut-y-voir-clair/
[7] Sénat, S. Vermeillet, rapport général n° 139 (2025-2026) sur le projet de loi de finances pour 2026, tome III, annexe 24, « Régimes sociaux et de retraite ; compte d’affectation spéciale Pensions », 24 novembre 2025. https://www.senat.fr/rap/l25-139-324/l25-139-324_mono.html
[8] Service-public.gouv.fr, « Suspension de la réforme des retraites : qui est concerné ? », actualité A18825, février 2026 (loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025 de financement de la sécurité sociale pour 2026, art. 105). https://www.service-public.gouv.fr/particuliers/actualites/A18825
[9] DGAFP, D. Massis, « Les départs à la retraite dans la fonction publique en 2024 », Rapport annuel sur l’état de la fonction publique, édition 2025, p. 79-95. https://www.fonction-publique.gouv.fr/files/files/publications/vue-rapport-annuel/ra_2025_vue_flux_de_personnels_retraites.pdf
[10] DREES, M. Chopard, R. Guirriec, S. Herbillon-Leprince, A. Marino, C. Rousset, « Règles du privé et règles de la fonction publique. Comparaison du calcul des droits à la retraite à l’aide du modèle Trajectoire », Les Dossiers de la DREES, n° 103, novembre 2022, reproduit comme document n° 8 de la séance plénière du COR du 24 novembre 2022 (synthèse ; p. 5, 9-11, 19, 21, 27, 30-31). https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2022-11/Doc_08_DREES_Micro-simulation%20Trajectoire.pdf
[11] Cour des comptes, Les régimes spéciaux de retraite de la RATP, de la SNCF et des industries électriques et gazières, rapport à la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, 16 juillet 2019. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-regimes-speciaux-de-retraite-de-la-ratp-de-la-sncf-et-des-industries-electriques
[12] Conseil d’orientation des retraites, fiche régime « La Caisse de prévoyance et de retraite du personnel ferroviaire (CPRPF) », projections de juin 2024, juillet 2024. https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2024-07/Fiche_CPRPF%20(SNCF).pdf
[13] Conseil d’orientation des retraites, fiche régime « Le régime de retraite des salariés des industries électriques et gazières », juillet 2024. https://www.cor-retraites.fr/sites/default/files/2024-07/Fiche_CNIEG-vf.pdf
[14] Institut des politiques publiques, P. Aubert, M. Pedrono, M. Tô, T. Tochev, « Retraites des fonctionnaires d’État : faut-il changer la convention comptable ? », Perspectives budgétaires, chapitre 3, juin 2025. https://www.ipp.eu/publication/retraites-des-fonctionnaires-detat-faut-il-changer-la-convention-comptable/
[15] Conseil d’analyse économique, Focus « Retraites des fonctionnaires d’État : pas de déficit caché mais un coût salarial surévalué », septembre 2025. https://cae-eco.fr/retraites-des-fonctionnaires-detat-pas-de-deficit-cache-mais-un-cout-salarial-surevalue-communique-de-presse
[16] Cour des comptes, Rapport sur l’application des lois de financement de la sécurité sociale 2026, chapitre IX, « Les petites pensions de retraite », mai 2026, p. 296 et 300. https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2026-05/20260527-RALFSS-2026-9-Petites-pensions-de-retraite.pdf
[17] Assemblée nationale, commission des finances, C. de Courson, rapporteur général, Communication relative à la recherche des causes des principaux surcoûts du régime de retraite des fonctionnaires de l’État par rapport aux salariés du régime général, 2025 (p. 5-13, 22, 29, 36). https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/contenu/visualisation/951091/file/Communication%20sur%20les%20retraites%20de%20la%20fonction%20publique.pdf
[18] DREES, « Niveau de vie des retraités : le taux de pauvreté baisse significativement lors du départ à la retraite », Études et Résultats, n° 1369, mars 2026. https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/sites/default/files/2026-03/ER1369_Niveau%20vie%20retrait%C3%A9s.pdf
[19] Franceinfo, « Un retraité d’EDF, de la RATP ou de la SNCF touche-t-il vraiment une pension de 3 700 ou 2 600 euros par mois ? », 25 novembre 2019 (article de vérification citant [11]). https://www.franceinfo.fr/economie/retraite/reforme-des-retraites/un-retraite-d-edf-de-la-ratp-ou-de-la-sncf-touche-t-il-vraiment-une-pension-de-3-700-ou-2-600-euros-par-mois_3718087.html
[20] AEF info, « La Cour des comptes demande une clarification du financement de la retraite des fonctionnaires de l’État », 22 septembre 2026 (compte rendu de [4]). https://www.aefinfo.fr/depeche/757168-la-cour-des-comptes-demande-une-clarification-du-financement-de-la-retraite-des-fonctionnaires-de-letat