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Souveraineté alimentaire : Macron a parlé, la France a importé

Analyse

Souveraineté alimentaire : Macron a parlé, la France a importé

Entre 2017 et 2026, l’État a promis protection et a livré l’inverse : lois inefficaces sur la rémunération, renoncements assumés, et libre-échange accéléré au niveau européen. Derrière les éléments de langage, les indicateurs décrochent. Ce rapport documente une réalité simple : la France a affaibli son agriculture en continuant de signer ce qu’elle disait refuser.

Par Rédaction SensPo · 8 mars 2026 · 43 min de lecture

RESUME EXECUTIF (lecture 5 minutes)

These centrale

En neuf annees de presidence, Emmanuel Macron a multiplie les declarations solennelles en faveur du monde agricole francais tout en conduisant systematiquement une politique de libre-echange, de deregulation et de soumission aux cadres europeens qui a accelere la destruction de la souverainete alimentaire francaise. L'analyse croisee de ses discours et de ses actes revele une contradiction structurelle entre la rhetorique protectrice et la pratique libre-echangiste, dont le bilan se mesure en chiffres accablants : effondrement de la balance commerciale agroalimentaire, disparition acceleree des exploitations, multiplication des traites internationaux defavorables et precarisation croissante du monde paysan.

Les chiffres du desastre

L'excedent commercial agroalimentaire francais est passe de 8,2 milliards d'euros en 2021 a 181 millions d'euros en 2025, soit le niveau le plus bas observe depuis 1977-1978 selon les series Agreste. La France, premier pays agricole d'Europe, a vu sa part dans la production europeenne en valeur passer de 18 % en 2022 (INSEE, panorama de l'agriculture, fevrier 2024) a environ 16 % en 2025 selon les estimations des Chambres d'agriculture France et Pleinchamp, qui s'appuient sur les donnees Eurostat provisoires. Le nombre d'exploitations agricoles a chute de 440 000 en 2016 a environ 350 000 en 2023, soit une perte de pres de 100 000 fermes sous les mandats Macron. Pendant ce temps, sept accords de libre-echange majeurs sont entres en vigueur ou ont ete signes au niveau europeen, ouvrant les frontieres a des produits agricoles ne respectant pas les normes francaises.

Effondrement de l'excedent commercial agroalimentaire francais (2017-2025)

En milliards d'euros - Source : Agreste, Douanes francaises

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Effondrement de l'excedent commercial agroalimentaire francais (2017-2025) »
Excedent agroalimentaire (Mds EUR)
20175.8
20186.1
20196.8
20206.3
20218.2
202210.3
20236.5
20244.9
20250.18

Methodologie

Cette analyse repose exclusivement sur des sources institutionnelles (Agreste, INSEE, Douanes francaises, Cour des comptes, rapports parlementaires), les declarations publiques du president de la Republique, les textes legislatifs votes et les traites internationaux signes ou ratifies. Chaque affirmation est sourcee. Les interpretations analytiques sont clairement distinguees des faits documentes.


Partie I : Le discours de Rungis et la promesse originelle (2017)

1.1 La mise en scene d'un engagement solennel

Le 11 octobre 2017, quatre mois apres son election, Emmanuel Macron prononce un discours au marche international de Rungis dans le cadre des Etats generaux de l'alimentation (EGA). Ce discours, soigneusement orchestre dans le plus grand marche de produits frais au monde, pose les bases de ce qui devait etre la "revolution" agricole du quinquennat. Le president y annonce deux objectifs centraux : permettre aux agriculteurs de vivre du juste prix paye pour leur travail et garantir a chacun l'acces a une alimentation saine et durable.

La rhetorique presidentielle emprunte au vocabulaire gaullien de la souverainete : l'alimentation n'est "pas une marchandise comme les autres", affirme-t-il. Il promet la "montee en gamme" de l'agriculture francaise, un plan de transformation de 5 milliards d'euros, la construction de prix agricoles fondes sur les couts de production, et l'interdiction du glyphosate sous trois ans.

Ce discours constitue le socle promissoire sur lequel l'ensemble du bilan agricole macronien doit etre evalue. Car chacune de ces promesses sera, dans les annees suivantes, soit abandonnee, soit videe de sa substance, soit contredite par des actes de politique commerciale allant en sens inverse.

1.2 La loi Egalim : un dispositif deliberement insuffisant

La loi Egalim (Etats generaux de l'alimentation), promulguee le 30 octobre 2018, devait materialiser les promesses de Rungis. Son mecanisme central reposait sur l'inversion de la construction du prix : partir du cout de production agricole pour fixer un prix plancher, plutot que de soumettre l'agriculteur au prix dicte par la grande distribution.

Dans les faits, le dispositif se revele rapidement inoperant. L'UFC-Que Choisir et la Confederation paysanne publient en octobre 2019 une etude d'impact accablante : la hausse de 10 % du seuil de revente a perte a genere une inflation estimee a 1,6 milliard d'euros pour les consommateurs en deux ans, mais n'a eu "aucun impact sur les prix agricoles". La grande distribution et l'industrie continuent d'imposer des prix inferieurs aux couts de production. La marge des intermediaires sur la viande bovine passe de 5,71 EUR/kg en 2017 a 5,82 EUR/kg en 2019, tandis que la remuneration de l'eleveur remonte de seulement 9 centimes, de 4,94 EUR/kg a 5,03 EUR/kg.

Conscient de cet echec, le gouvernement fait voter une loi Egalim 2 en octobre 2021, rendant "non negociable" le prix de la matiere premiere agricole. Puis une loi Egalim 3. Puis Macron promet, au Salon de l'agriculture 2024, des "prix planchers". La repetition meme de ces lois successives atteste de l'echec de chacune d'entre elles.

Egalim : evolution des marges intermediaires vs remuneration de l'eleveur (viande bovine)

En euros par kilogramme - Source : Observatoire des prix et des marges, INSEE

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Egalim : evolution des marges intermediaires vs remuneration de l'eleveur (viande bovine) »
Marge intermediaires (EUR/kg)Remuneration eleveur (EUR/kg)
20134.915.54
20175.714.94
20195.825.03
20215.955.15
20236.125.35

1.3 Le glyphosate : anatomie d'un renoncement

Le 27 novembre 2017, Emmanuel Macron publie un tweet historique : il demande au gouvernement de prendre les dispositions necessaires pour interdire le glyphosate en France "au plus tard dans trois ans". La promesse est spectaculaire, mediatiquement payante, et structurellement irrealisable dans le cadre institutionnel que Macron refuse par ailleurs de remettre en question.

La chronologie du renoncement est instructive. En 2018, le ministre de la Transition ecologique Nicolas Hulot s'oppose au ministre de l'Agriculture Stephane Travert sur le sujet. Les deputes rejettent l'inscription de l'objectif d'interdiction dans la loi. Hulot demissionne en aout 2018, denonçant la pression des lobbies. En 2019, pendant le Grand debat, Macron enterre lui-meme sa promesse : "Peut-on dire qu'il n'y aura plus de glyphosate dans cinq ans ? C'est impossible. Je ne vais pas vous mentir, ce n'est pas vrai."

En janvier 2022, a la fin de son premier mandat, il reconnait avoir commis "l'erreur" de croire que la France pouvait agir seule sans les autres pays europeens. Or cette contrainte etait parfaitement connue des 2017. La promesse du glyphosate illustre un mecanisme recurrent de la methode Macron en matiere agricole : annoncer une mesure ambitieuse a l'echelle nationale, puis invoquer l'impossibilite d'agir seul dans le cadre europeen pour justifier l'inaction, sans jamais remettre en cause ledit cadre europeen.


Partie II : La chronologie des declarations au Salon de l'agriculture (2018-2026)

2.1 Salon 2018 : les premieres tensions

Premiere visite en tant que president. Macron passe 13 heures dans les allees du Salon, un record destine a afficher sa proximite avec le monde rural. Il defend les Etats generaux de l'alimentation en cours de traduction legislative. Les agricultreurs commencent a exprimer leur scepticisme sur la capacite reelle du gouvernement a peser sur la grande distribution.

2.2 Salon 2019 : la promesse fonciere jamais tenue

Macron rappelle la necessite de construire "la souverainete alimentaire, environnementale et industrielle" du continent europeen. Il annonce une "grande loi fonciere" pour lutter contre l'accaparement des terres et faciliter l'installation de jeunes agriculteurs. Cette loi ne sera jamais votee. En lieu et place, une loi sur la regulation de l'acces au foncier via les structures societaires est adoptee en decembre 2021, un dispositif technique sans commune mesure avec la promesse initiale.

2.3 Salon 2020 : annule (Covid-19)

Le Salon est annule en raison de la pandemie. Paradoxalement, la periode Covid met en lumiere la fragilite des chaines d'approvisionnement alimentaire et la dependance aux importations, donnant raison aux defenseurs de la souverainete alimentaire. Le gouvernement multiplie les discours sur la "relocalisation" sans traduire cette rhetorique en actes legislatifs significatifs.

2.4 Salon 2022 : en pleine campagne presidentielle

Premiere grande manifestation post-Covid, le Salon draine 500 000 visiteurs. Macron, en campagne pour sa reelection, promet de "mieux proteger les agriculteurs face aux risques climatiques". Il defend la loi Egalim 2. Mais un sondage Terre-net realise aupres de plus de 2 000 agriculteurs revele que 43,5 % ne constatent "aucune evolution" grace aux actions de Macron, 25,6 % le jugent "le pire president pour l'agriculture" et moins de 10 % evaluent positivement son bilan.

2.5 Salon 2023 : 12 heures et des promesses de plus

Macron effectue une deambulation de plus de 12 heures. Il annonce un "nouveau plan" visant a harmoniser les politiques europeennes et promet de ne plus "demander a nos agriculteurs des efforts que les voisins n'ont pas a faire". Les memes mots qu'en 2017, 2019, 2022. Un eternel recommencement rhetorique.

2.6 Salon 2024 : les emeutes

Le Salon 2024 ouvre dans un climat de violence inedite. Des centaines d'agriculteurs de la FNSEA, des JA et de la Coordination rurale penetrent dans le hall 1 pour interpeller le president. Le service d'ordre est deborde. Macron annonce des "prix planchers", un "plan de tresorerie d'urgence", la reconnaissance de l'agriculture comme "interet general majeur de la nation", et la reunion des syndicats a l'Elysee "dans trois semaines" pour "batir un plan d'avenir agricole a 2040". Autant de promesses qui rappellent, mot pour mot, les engagements de 2017.

2.7 Salon 2026 : le boycott et le bilan

Le 21 fevrier 2026, le Salon ouvre sans vaches dans les travees pour la premiere fois de son histoire, consequence de la dermatose bovine dans le Sud-Ouest. La Coordination rurale et la Confederation paysanne boycottent les rendez-vous avec le president. Selon une source policiere rapportee par l'AFP, Macron est accompagne d'un dispositif de securite "particulierement important" incluant quelque 250 policiers en civil. Trois hivers de suite, les agriculteurs ont sorti les tracteurs. Le constat de l'agronome Pierre-Marie Aubert est sans appel : "Le revenu agricole moyen a stagne, alors que chez un grand nombre de voisins europeens il a augmente."

Perception du bilan agricole de Macron par les agriculteurs (sondage 2021)

Source : Sondage Terre-net, 2 000+ repondants, octobre-novembre 2021

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Données

Données du graphique « Perception du bilan agricole de Macron par les agriculteurs (sondage 2021) »
Pourcentage de repondants
Aucune evolution43.5
Pire president pour l'agriculture25.6
Avis negatif21.8
Avis positif9.1

Partie III : Le libre-echange contre la souverainete alimentaire

3.1 Inventaire des accords de libre-echange sous les mandats Macron

La presidence Macron coincide avec une sequence exceptionnellement dense d'accords de libre-echange entres en vigueur ou signes au niveau europeen entre 2017 et 2025 : CETA (2017), JEFTA (2019), Singapour (2019), Vietnam (2020), Nouvelle-Zelande (2024), Kenya (2024), Chili (2025), Mercosur (2024-2026). Chacun de ces accords ouvre les frontieres europeennes a des produits agricoles issus de systemes de production aux normes sanitaires, environnementales et sociales inferieures aux standards francais.

CETA (UE-Canada) : entre en application provisoire le 21 septembre 2017. Ratifie de justesse a l'Assemblee nationale en juillet 2019. Le Senat, saisi en mars 2024 a l'initiative des senateurs communistes, rejette la ratification par 211 voix contre 44 dans un contexte de crise agricole. Le gouvernement Macron refuse de notifier ce rejet a Bruxelles. L'accord continue de s'appliquer.

JEFTA (UE-Japon) : entre en vigueur le 1er fevrier 2019. Negocie et signe sous la presidence Macron sans debat parlementaire national.

UE-Singapour : entre en vigueur le 21 novembre 2019.

UE-Vietnam : entre en vigueur le 1er aout 2020, en pleine pandemie et en plein discours gouvernemental sur la "relocalisation".

UE-Nouvelle-Zelande : ratifie avec le soutien de la France fin 2023, entre en vigueur le 1er mai 2024. Jamais debattu a l'Assemblee nationale. L'accord prevoit des contingents tarifaires incluant notamment 38 000 tonnes de viande ovine, 10 000 tonnes de viande bovine, 15 000 tonnes de beurre, 25 000 tonnes de fromage, 15 000 tonnes de lait en poudre (source : annexe tarifaire de l'accord UE-Nouvelle-Zelande). Un depute a evoque en seance a l'Assemblee le chiffre de 164 000 tonnes de viande ovine, qui correspond au quota consolide preexistant a l'OMC et non au seul contingent de l'accord. Une majorite d'eurodeputes francais (43 contre 20) avait pourtant vote contre la ratification.

UE-Kenya : entre en vigueur le 1er juillet 2024.

UE-Chili (modernise) : entre en vigueur le 1er fevrier 2025.

UE-Mercosur : accord politique conclu le 6 decembre 2024 a Montevideo. Macron declare l'accord "inacceptable en l'etat" en novembre 2024, puis se dit "plutot positif" en novembre 2025 si des clauses de sauvegarde sont integrees. La FNSEA denonce un "reniement total". Le 3 septembre 2025, la Commission approuve le volet commercial. Le 9 janvier 2026, le Conseil de l'UE autorise la signature de l'accord interimaire (volet commercial seul) et accorde a la Commission la possibilite de l'appliquer provisoirement. Le 17 janvier, la Commission signe formellement l'accord au Paraguay. Le processus de ratification reste en cours : le Parlement europeen saisit la CJUE le 21 janvier 2026 pour controler la conformite aux traites, suspendant de facto le vote de ratification cote Parlement. La Commission a scinde l'accord en deux (volet commercial / volet partenariat) afin de faire relever la partie commerciale de la competence exclusive de l'UE, ce qui dispense de ratification par les parlements nationaux sur ce volet.

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