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Un portefeuille sans levier : le numérique gouvernemental à l'épreuve du passage de Clara Chappaz

Analyse

Un portefeuille sans levier : le numérique gouvernemental à l'épreuve du passage de Clara Chappaz

L’intelligence artificielle a désormais son intitulé ministériel, mais pas nécessairement son centre de décision. Le passage de Clara Chappaz au portefeuille de l’IA et du numérique révèle moins les limites d’une responsable que celles d’une fonction exposée, instable et privée des principaux leviers budgétaires, normatifs et industriels. Derrière le signal politique, c’est l’architecture même du pilotage numérique français qui se donne à voir : beaucoup de représentation, peu d’arbitrage, et une souveraineté encore largement suspendue à des décisions prises ailleurs.

Par Rédaction SensPo · 20 juin 2026 · 27 min de lecture

Résumé exécutif

De septembre 2024 à octobre 2025, Clara Chappaz aura occupé un portefeuille de l'intelligence artificielle et du numérique dont cet article soutient qu'il est structurellement dépourvu de levier. Le budget de la stratégie nationale en IA est piloté par le secrétariat général pour l'investissement, la doctrine du cloud par la direction interministérielle du numérique, la certification de confiance par l'ANSSI, la norme par le Parlement et la direction générale des entreprises, et l'essentiel de la régulation se joue dans les enceintes européennes ; le poste, lui, est cantonné à l'animation et à la représentation. À ce constat s'ajoutent deux traits qui relèvent de la fonction plus que de la personne : un profil de gestion et de financement sans ancrage technique, et un modèle de croissance dont la dépendance au capital extra-européen reste structurelle. L'article récuse pour cette raison la lecture personnalisante, désigne la fonction comme l'objet à corriger, et esquisse, avant de conclure, trois pistes pour réarmer un pilotage technique des grands projets, dans la filiation de l'esprit du Plan des années 1960.

Une trajectoire lue à rebours

Nommée secrétaire d'État chargée de l'intelligence artificielle et du numérique le 21 septembre 2024 dans le gouvernement Barnier, Clara Chappaz devient ministre déléguée aux mêmes attributions le 23 décembre 2024 sous Bayrou, avant que ses fonctions ne prennent fin le 5 octobre 2025 à la formation du gouvernement Lecornu [1][2]. Le 10 décembre 2025, elle est nommée en conseil des ministres ambassadrice pour le numérique et l'intelligence artificielle, poste rattaché au Quai d'Orsay qu'occupait depuis 2018 Henri Verdier [3]. Le détail mérite l'attention : la sortie ne mène pas vers un poste d'arbitrage, mais vers une fonction d'influence sans portefeuille, sans crédits propres et sans administration de plein exercice. La trajectoire va d'un poste sans levier vers un autre, et cette continuité n'est pas anecdotique : elle indique la nature de l'emploi, non l'infortune de celle qui l'occupe.

Un profil de gestion et de financement, non d'ingénierie

La biographie éclaire le mode de recrutement davantage que la personne. Diplômée de l'ESSEC et titulaire d'un MBA de Harvard, passée par des start-up de commerce en ligne en Asie puis par la direction commerciale de Vestiaire Collective, Clara Chappaz dirigeait depuis 2021 la mission French Tech [1]. Ce parcours est cohérent, mais il n'a pas d'ancrage technique ou scientifique : un MBA est un titre de gestion et de financement, non un diplôme d'ingénieur, et aucune de ces étapes ne relève de la recherche, du développement logiciel ou de l'industrie. Le constat n'est pas une disqualification, c'est une caractérisation : l'État a choisi, pour le poste censé porter sa priorité technologique, un profil d'animation et de capital plutôt qu'un profil d'ingénierie ou de science. La distinction compte, car elle détermine le registre dans lequel le mandat pouvait s'exercer, celui de la diffusion et de la mise en réseau, et non celui de la conception ou de l'arbitrage industriel.

On objectera, et l'objection a sa force, que diriger un écosystème d'innovation ne requiert pas un doctorat, et que la fluidité avec le monde des start-up est un atout réel dans un poste de diffusion. C'est exact. Mais l'argument se retourne : il confirme que la fonction a été pensée comme un poste de diffusion, non de pilotage technologique, et que sa logique est celle de l'attraction de capitaux et de l'entraînement des acteurs, non de la maîtrise d'une filière. C'est précisément ce déplacement du centre de gravité, de l'industrie vers le financement, qu'il faut examiner.

Un modèle à faible ancrage européen

Le modèle dont procède ce profil est celui de la « nation start-up » : des entreprises de croissance financées par capital-risque, dont la trajectoire suppose des levées de fonds successives jusqu'à des montants que l'écosystème européen, à un stade avancé, peine à fournir. La dépendance au capital extra-européen, américain pour l'essentiel, y est structurelle, non par choix individuel mais par architecture du marché : le capital-risque tardif est, en Europe, peu profond, et les grandes levées se bouclent souvent avec des fonds anglo-saxons. La séquence du Sommet pour l'action sur l'IA l'a donné à voir sans détour : à la veille de l'événement, le président de la République annonçait 109 milliards d'euros d'investissements privés à venir en France, montant dont l'origine relève largement de fonds et d'acteurs internationaux [15]. Le plan « Osez l'IA » s'adosse pour sa part aux 10 milliards d'euros annoncés par Bpifrance, soit un effort public et parapublic significatif, mais pensé pour solvabiliser une demande, non pour reconstituer une chaîne de financement souveraine [10].

C'est ici qu'il faut être précis, car la formule courante selon laquelle tout cela ne serait « que du business pour fonds américains » impute une intention que rien n'établit et qui n'a pas à l'être. Ce qui est démontrable est plus sobre et plus lourd : le modèle de financement que ce profil incarne demeure arrimé à un capital dont le centre de gravité est extra-européen, et il n'a pas été réancré en Europe. La question souverainiste n'est donc pas la loyauté d'une responsable, elle est l'absence de réancrage : un pays qui fait croître ses pépites sur du capital américain et sur des infrastructures de cloud américaines reste, quel que soit le discours, dans un rapport de dépendance. Le poste a porté la logique de l'attraction ; il n'avait ni les instruments ni le mandat de la réorientation.

La vitrine pilotée ailleurs : le Sommet et l'argent

L'événement le plus visible du mandat aura été le Sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle, accueilli au Grand Palais les 10 et 11 février 2025. Or son pilotage ne relevait pas de la ministre chargée de l'IA, mais d'Anne Bouverot, envoyée spéciale du président de la République, entourée d'un secrétariat général dédié et d'envoyés thématiques, parmi lesquels Henri Verdier, Martin Tisné, Roxanne Varza, Guillaume Poupard et Sana de Courcelles ; le volet investissement, articulé autour des trente-cinq défis « Convergence IA », était porté par le secrétariat général pour l'investissement et France 2030, sous la conduite de Bruno Bonnell [6][7]. La responsable dont l'intitulé nommait l'intelligence artificielle se situait en aval d'une opération conçue et dirigée depuis l'Élysée. Cette extériorité s'est prolongée au-delà de l'événement : l'autorité consultative permanente sur l'IA a été consolidée dans un Conseil national de l'IA et du numérique coprésidé par Anne Bouverot et Guillaume Poupard [13], là encore hors du poste ministériel.

Chaîne de pilotage du Sommet pour l'action sur l'IA (février 2025)

Graphique interactif.

La même asymétrie vaut pour l'argent public. La stratégie nationale pour l'intelligence artificielle mobilise près de 2,5 milliards d'euros au titre de France 2030, en deux phases d'environ 1,5 milliard puis 1 milliard, et son pilotage est confié au secrétariat général pour l'investissement et au coordinateur national pour l'IA, Guillaume Avrin, non au portefeuille ministériel [14]. À l'échelle européenne, la Commission a annoncé en février 2025 la mobilisation de 200 milliards d'euros via l'initiative InvestAI, dont un fonds de 20 milliards pour des giga-usines d'IA [15]. Face à cet empilement, la ministre chargée de l'IA ne dispose d'aucun programme budgétaire à son nom propre : les crédits du numérique et de l'IA sont logés dans les budgets de la DINUM, dans France 2030 et dans les véhicules de Bpifrance, qu'elle peut annoncer et mettre en scène, mais qu'elle n'arbitre pas. Le poste convoque les montants ; il n'en commande aucun.

Les leviers sont ailleurs : du national à l'européen

Le levier normatif n'a pas davantage été ministériel, et le cas le plus souvent porté à son crédit l'illustre à rebours. La protection des mineurs en ligne, la vérification de l'âge sur les sites pornographiques, l'encadrement des réseaux sociaux, sont des objectifs réels, mais leur traduction contraignante précède Clara Chappaz : la loi du 7 juillet 2023 instaurant une majorité numérique à 15 ans et la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l'espace numérique ont été conçues et portées par Jean-Noël Barrot, le travail interministériel sur la seconde ayant été piloté par la direction générale des entreprises de Thomas Courbe, et la loi SREN transposant pour partie le règlement européen sur les services numériques [16][17]. Lorsqu'elle s'exprime en 2025 sur le « Far West numérique » après la mort en direct d'un streameur, ou en faveur d'une interdiction des réseaux sociaux avant 15 ans, Clara Chappaz prend une position publique sur un terrain dont l…

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