Aller au contenu
SensPoObservatoire politique indépendant
Villepin est-il vraiment gaulliste ? L’enquête qui démonte le mythe

Analyse

Villepin est-il vraiment gaulliste ? L’enquête qui démonte le mythe

« Je suis gaulliste, je peux travailler avec tout le monde. » L'ancien Premier ministre a livré au Figaro, le 21 avril 2026, la formule qui condense sa candidature et la disqualifie. Sur les deux propositions, l'une exclut l'autre. Le gaullisme historique se définit précisément par ce refus : celui d'un compromis indifférencié, celui d'une assignation programmatique à l'arc gouvernemental disponible. Restitué à ses textes, à ses ruptures, à ses appels au peuple contre les Chambres, le gaullisme n'est pas une étiquette adaptable. Il est une discipline politique. Cette discipline, soumise à l'épreuve de son bilan et de sa trajectoire, Dominique de Villepin ne la satisfait pas.

Par Rédaction SensPo · 20 mai 2026 · 28 min de lecture

Le gaullisme revendiqué : la part la plus défendable

Toute analyse honnête commence par reconnaître ce qui, dans la posture villepinienne, peut prétendre à une parenté gaullienne. Le discours du 14 février 2003 au Conseil de sécurité des Nations unies, opposant la France à l'invasion américaine de l'Irak, demeure le seul acte international d'envergure d'un ministre français depuis trente ans qui ait correspondu à la doctrine d'indépendance posée en 1966 [1]. [FE] Ce discours, et l'opposition continue de Villepin à l'alignement atlantique, constituent un capital symbolique réel.

La séquence ouverte en 2023 sur le conflit israélo-palestinien renforce ce capital auprès d'un certain électorat. Sur France Inter en septembre 2024, puis sur Franceinfo en mai 2025, Villepin a qualifié la politique du gouvernement Netanyahu d'« épuration ethnique » et appelé à un « isolement économique et stratégique » d'Israël, dénonçant la « lecture terrifiante d'impuissance » du communiqué tripartite Macron-Starmer-Carney du 19 mai 2025 [2][3]. [FE] La référence implicite à la posture chiraquienne et à la « politique arabe de la France » articule ces positions à une mémoire diplomatique qui, elle, est gaullienne au sens strict.

S'y ajoutent une critique constante de la « politique identitaire », un attachement déclaré à l'État de droit, et une production littéraire (essais, recueils de poésie, biographies napoléoniennes) qui mime la posture d'homme d'État cultivé, telle que De Gaulle l'a fixée dans la Cinquième République comme modèle implicite.

Ce noyau n'est pas négligeable. Il explique pourquoi Villepin, malgré son absence de mandat électif et son éloignement des partis, conserve une audience médiatique. Il explique aussi pourquoi l'invocation du gaullisme ne paraît pas immédiatement risible. C'est précisément l'examen du reste qui fait apparaître l'écart.

Trois épreuves où le gaullisme se vérifie

Le gaullisme, dans sa forme historique, repose sur trois piliers que ses textes fondateurs articulent sans variation : la souveraineté populaire comme arbitre ultime, l'État stratège comme acteur économique, l'indépendance nationale comme principe non négociable. Sur chacun, Villepin présente un écart documenté entre la revendication et les actes.

Souveraineté populaire : le moment du Traité de Lisbonne

Le référendum du 29 mai 2005 a rejeté à 54,68 % le Traité établissant une Constitution pour l'Europe [4]. [FE] Villepin, alors ministre de l'Intérieur, devient Premier ministre deux jours plus tard. La séquence suivante constitue le point d'inflexion. Le Parlement réuni en Congrès à Versailles, le 4 février 2008, adopte la révision constitutionnelle préalable par 560 voix contre 181, ouvrant la voie à la ratification du Traité de Lisbonne par voie parlementaire [5]. [FE] Le texte, qui reprend la quasi-totalité des dispositions matérielles du Traité rejeté trois ans plus tôt, est ratifié par l'Assemblée nationale puis le Sénat le 7 février 2008. Villepin, sans mandat parlementaire, soutient publiquement cette ratification à partir de 2007.

La doctrine gaullienne, sur ce point précis, est documentée et accessible. Dans l'allocution du 20 septembre 1962 préparant le référendum sur l'élection du Président au suffrage universel direct, De Gaulle assigne au référendum un rang explicitement supérieur à la voie parlementaire :

« Par quelle voie convient-il que le pays exprime sa décision ? Je réponds : par la plus démocratique, la voie du référendum. C'est aussi la plus justifiée, car la souveraineté nationale appartient au peuple et elle lui appartient évidemment, d'abord, dans le domaine constituant. »

Charles de Gaulle, allocution radiotélévisée, 20 septembre 1962.

La hiérarchie posée est sans ambiguïté : entre les deux modes d'expression de la souveraineté que l'article 3 de la Constitution place sur un pied d'égalité formelle, la doctrine gaullienne établit une prééminence de fait du référendum, en particulier dès qu'il s'agit de questions constituantes. Le contournement parlementaire d'un référendum perdu en constitue la négation directe. Soutenir ce contournement, c'est se placer dans la position inverse exacte de la doctrine revendiquée. [LA]

État stratège : les autoroutes et le 49.3

Le bilan du gouvernement Villepin (2005-2007) sur le pilier État-stratège présente une ambivalence qu'il faut nommer avant de la trancher. Sur le versant volontariste, on relève la loi sur le « patriotisme économique » de 2005 (décret du 30 août dressant la liste des secteurs stratégiques protégés), le blocage de l'OPA américaine sur Danone, la fusion GDF-Suez engagée pour contrer l'offre italienne d'Enel sur Suez, et la création de l'Agence pour l'innovation industrielle [6]. [FE] Ces décisions s'inscrivent dans une grammaire colbertiste défendable.

Sur le versant inverse, la privatisation des autoroutes, finalisée en 2006, constitue le précédent défavorable. Le prix de cession, 14,8 milliards d'euros, est resté très inférieur à la valeur actualisée des concessions. Le rapport thématique de la Cour des comptes du 24 juillet 2013 sur les relations entre l'État et les sociétés concessionnaires d'autoroutes, commandé par la commission des finances de l'Assemblée nationale, a confirmé le jugement déjà porté par le rapport annuel de 2008 : les conditions de cession ont placé l'État dans une situation déséquilibrée vis-à-vis des concessionnaires, avec une hausse des tarifs « nettement supérieure à l'inflation » et une rentabilité qualifiée d'« exceptionnelle » par l'Autorité de la concurrence en 2014 [7]. [FE] La valeur actualisée des concessions a été estimée à 22 milliards d'euros par la Cour des comptes [8]. Les dividendes reversés aux actionnaires depuis 2006 s'élèvent à environ 15 milliards d'euros [9]. Le groupe Vinci a obtenu le principal lot sans procédure concurrentielle.

La seconde décision défavorable est l'épisode du Contrat première embauche (CPE) au printemps 2006 : période d'essai de deux ans pendant laquelle l'employeur pouvait rompre le contrat sans motif. [FE] Devant la mobilisation, Villepin déclenche le 9 février 2006 l'article 49 alinéa 3 de la Constitution. Le mouvement social atteint trois millions de manifestants les 28 mars et 4 avril, et le dispositif est retiré le 10 avril [10]. L'enchaînement déclenchement-49.3-recul concentre, en deux mois, l'opposé du modèle gaullien d'autorité conçue comme exercice d'une légitimité validée par le peuple. Le 49.3 n'est pas en soi anti-gaullien, mais son usage pour imposer une mesure socialement isolée, suivi du retrait sous pression de la rue, signe une posture d'autorité non confirmée par le suffrage. [LA]

À cette aune, le bilan villepinien n'est pas le « gaullisme social » qu'il revendique parfois. Le gaullisme historique, dans la grammaire fixée par les ordonnances de 1959 sur l'intéressement, le Conseil national de la Résistance et la doctrine de la participation, place l'association capital-travail au centre du contrat productif. Le CPE inverse ce dispositif : il flexibilise sans contrepartie pour le salarié. [LA]

Légitimité élective : l'absence absolue

Troisième pilier, le plus structurellement absent. Dominique de Villepin n'a jamais brigué un mandat au suffrage universel direct. [FE] Ni député, ni sénateur, ni maire, ni conseiller. Sous la Cinquième République, il est le seul ancien Premier ministre dans ce cas avec Georges Pompidou et Raymond Barre, qui eux ont au moins disputé l'élection présidentielle [11]. En 2012, sa tentative de candidature présidentielle a échoué faute de parrainages d'élus [12]. [FE] Le mouvement La France Humaniste, créé en juin 2025, est statutairement présidé par Benoît Jimenez, maire de Garges-lès-Gonesse, Villepin en exerçant la présidence d'honneur [13].

Le critère gaullien est ici documenté à l'envers. De Gaulle s'est soumis à quatre référendums (1958, 1961, 1962, 1969) et deux élections présidentielles. Il a quitté le pouvoir le 28 avril 1969 sur un référendum perdu, par fidélité au principe. Faire dériver une revendication de filiation gaullienne d'une trajectoire sans aucune épreuve de suffrage relève d'une transposition difficile à soutenir. [LA]

Profil gaullien : revendication face à la pratique

Évaluation par axe sur les piliers structurants du gaullisme historique. Échelle 0-10. Lecture : ce que Villepin revendique implicitement / ce que son parcours documente.

Graphique interactif. Les données sont détaillées dans le tableau ci-dessous.

Voir les données
Données du graphique « Profil gaullien : revendication face à la pratique »
Revendication villepiniennePratique documentée
Indépendance vis-à-vis des États-Unis96
Souveraineté populaire (référendum)82
État stratège économique73
Légitimité élective directe60
Rupture avec le régime des partis94
Indépendance financière personnelle83

Le carnet d'adresses contre le mot souveraineté

L'enquête de la cellule investigation de Radio France publiée fin janvier 2026 a documenté ce que la presse économique signalait depuis 2014 : Dominique de Villepin a, depuis 2008, structuré son activité économique autour de Villepin International, société de conseil et d'intermédiation [14]. [FE] Le périmètre des clients déclarés inclut le Qatar (proximité de la famille Al-Thani, position à l'Autorité des musées via la fille de l'émir), la Chine (présidence d'associations de droit chinois, participation à des comités exécutifs de fonds), l'Arabie saoudite (contrat Bugshan), et la Russie (déjeuners documentés avec Vladimir Poutine en marge du forum de Valdaï) [15][16].

L'affaire Bugshan, instruite dans le cadre de l'enquête sur les financements libyens de la campagne de Nicolas Sarkozy, a établi que Villepin International a perçu 800 000 euros par an entre 2008 et 2010, via une société panaméenne liée à Alexandre Djouhri [17]. [FE] Villepin a publié les comptes de la société en août 2025, en réaction à l'enquête d…

Réservé aux membres

La suite est réservée aux abonnés

SensPo est financé par ses lecteurs, sans publicité ni traceur. L’abonnement donne accès à l’intégralité des analyses.

Partager
Votre avis

Commentaires

Connectez-vous pour participer a la discussion.

Se connecter

Chargement des commentaires...

L’essentiel de la vie politique, une fois par semaine

Une synthèse sourcée et sans parti pris. Désinscription en un clic, aucune revente d’adresse.

Vous cherchez un compte ? Créer un compte SensPo — pour commenter, suivre vos élus et garder vos analyses.