Corinne Luxembourg
Professeuse des Universités en géographie et aménagement
Habiter la démocratie : pour une pensée spatiale de la démocratie
La « bifurcation démocratique » ne se joue pas seulement dans les urnes ou les institutions, mais dans les espaces concrets où l’on vit, travaille, se déplace, prend soin et lutte. Elle se joue à différentes échelles, dans un entrelacement de tensions et de contradictions propres au capitalisme.
En croisant géographie critique, féminisme et écologie politique, il s’agit de mettre en discussion une pensée spatiale de la bifurcation démocratique, de montrer comment les rapports de pouvoir s’inscrivent dans les territoires et comment la recomposition de ces territoires par les communs, les espaces du care, les expériences de démocratie locale, les conflits d’usage, peut ouvrir d’autres trajectoires.
Il s’agit de propositions de réflexions pour apporter un éclairage géographique à la lecture du moment politique que nous vivons et d’imaginer des bifurcations situées qui fassent de la démocratie habitée une expérience réellement partagée.
[Démocratie spatialisation vff Corinne Luxembourg Avril 2026](https://www.fondation-copernic.org/wp-content/uploads/2026/05/Democratie-spatialisation-vff-Corinne-Luxembourg-Avril-2026-.pdf) [Télécharger](https://www.fondation-copernic.org/wp-content/uploads/2026/05/Democratie-spatialisation-vff-Corinne-Luxembourg-Avril-2026-.pdf)
Corinne Luxembourg
Professeuse des Universités en géographie et aménagement
Directrice de l’UR 7338 – PLEIADE, marges créatrices : [https://pleiade.univ-paris13.fr](https://pleiade.univ-paris13.fr/)
Université Sorbonne Paris Nord (Paris 13)
Avril 2026
Capitalisme et démocratie forment une alliance instable, constamment renégociée au fil des crises, des compromis sociaux et des luttes. Si la démocratie repose sur l’exercice de la souveraineté populaire et la capacité de délibération collective à produire des règles communes, le capitalisme s’appuie, lui, sur la concentration du pouvoir économique et l’appropriation privée des ressources productives et naturelles. Cette contradiction fondamentale ne se joue pas seulement dans l’abstrait des définitions généralisatrices : elle s’incarne concrètement dans l’espace, à travers des logiques spatiales étroitement imbriquées qui structurent l’histoire longue du capitalisme et alimentent ce qu’Arnaud Orain nomme « capitalisme de la finitude » (Orain, 2025) comme jeu à somme nulle, passant de la concurrence aux conquêtes et à la confiscation.
La première logique, expansionniste, relève de ce que David Harvey nomme « accumulation par dépossession » (Harvey, 2008). De la conquête coloniale des terres à la financiarisation contemporaine du foncier, en passant par les enclosures primitives et les spéculations immobilières actuelles, cette dynamique repose sur l’appropriation violente ou légale de ressources communes au profit d’une minorité propriétaire. La marchandisation du logement, la privatisation des services publics, l’accaparement voire confiscation des terres agricoles par les fonds souverains en sont des formes contemporaines.
La seconde logique, extractiviste, consiste à épuiser séquentiellement les ressources naturelles (combustibles fossiles d’abord, puis terres rares et métaux stratégiques) en s’appuyant sur le mythe persistant du progrès technique comme horizon indépassable (Zetkin Collective, 2020). Ce récit techniciste traite les crises écologiques, sociales et énergétiques engendrées par le capitalisme non comme des contradictions structurelles, mais comme de simples obstacles temporaires que l’innovation serait appelée à résoudre. Ces deux logiques s’inscrivent dans une représentation d’une humanité extérieure à son environnement et appelée à le maîtriser, plutôt que comme partie intégrante de celui-ci. Ce positionnement en surplomb, structurant dans la pensée occidentale puis coloniale, est l’un des ressorts qui rendent possible la prédation capitaliste sur le milieu.
Cette double logique en concomitante d’autres dissociations : l’une est genrée, l’autre est racialisée (Mazouz, 2020). Dans ces deux cas, elles relèvent d’un même modèle de domination qui refuse pleinement aux femmes, d’un côté, et aux personnes non blanches, de l’autre, le statut d’êtres humains libres et autonomes, avec des variantes justifiant également le travail des enfants. Le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre les tâches productives et reproductives, qui structure ses contradictions internes et spatiales. Forgée dès les années 1970 par des féministes marxistes comme Mariarosa Dalla Costa et Selma James dans _The Power of Women and the Subversion of the Community_ (1972) (Dalla Costa, 2022), puis approfondie par Maria Mies (Mies, 2024) et Silvia Federici (Federici, 2014), cette dissociation révèle la fracture genrée constitutive du capitalisme patriarcal. Les tâches productives produisent de la valeur marchande dans la sphère publique, tandis que les tâches reproductives assurent la régénération de la force de travail dans l’ombre domestique. Eleanor Marx l’avait déjà formulé en 1886 dans _The Woman Question: From a __Socialist__ Point of View_ : la division sexuée du travail, où le travail reproductif gratuit des femmes soutient le travail productif salarié des hommes, n’est pas un accident du capitalisme, c’en est la condition matérielle.
La dissociation ethnoraciale fonctionne de manière analogue, en s’appuyant sur la précarité économique et l’absence de droits : l’irrégularité de séjour des personnes étant produite à dessein par ce même régime. L’ubérisation du travail précaire s’articule à une politique migratoire restrictive qui refuse systématiquement les titres de séjour aux personnes étrangères non communautaires, les cantonnant dans une illégalité constitutive. Sans papiers, elles deviennent la main-d’œuvre idéale des plateformes numériques (livreurs Deliveroo, chauffeurs Uber, nettoyeurs Helpling, etc.), rémunérée à la tâche, sans cotisations sociales, sans droit de grève, sous menace constante d’expulsion. Cette non-délivrance des titres de séjour produit une précarité administrative parfaitement adaptée au modèle : travailleurs sans droits, hypermobiles, sans ancrage local, interchangeables. Spatialement, cette population invisible assure paradoxalement la reproduction sociale des métropoles : livraisons alimentaires tardives, ménage matinal, soins à domicile.
Ce texte prend donc appui sur une perspective géographique et intersectionnelle, qui considère l’humanité comme faisant partie du milieu et non en surplomb de lui. Il défend une thèse simple : il n’y aura pas de bifurcation démocratique, c’est-à-dire de réorientation durable et égalitaire des trajectoires sociales et écologiques, sans reconfiguration conjointe des rapports de production, de reproduction et de rapport à l’environnement. Transformer la démocratie ne consiste pas seulement à modifier des institutions politiques ou des règles électorales ; il s’agit de recomposer les géographies du travail, du _care_ (également spatial), de l’habitat, des mobilités, des usages de la terre et des ressources. Une perspective écoféministe permet de relier oppression sociale et domination écologique, en montrant que l’exploitation des personnes et celles des territoires procèdent d’une même logique de prédation.
Dans cette perspective, le texte montrera d’abord comment le capitalisme contemporain repose sur des dissociations socio-spatiales fondamentales (entre production et reproduction, entre populations majoritaires et minorisées, entre espaces protégés et territoires sacrifiés) qui organisent un déséquilibre structurel des rapports de pouvoir. Il analysera ensuite la manière dont la spatialisation néolibérale[[1]](about:blank#_ftn1) (Gintrac & Giroud, 2018) (villes-entrepreneuriales, mise en concurrence des territoires, fragmentation des chaînes de valeur) constitue une véritable contre-bifurcation, en réorganisant ces contradictions et en réduisant les marges de manœuvre démocratiques. Enfin, il esquissera quelques conditions d’une bifurcation démocratique pensée à partir des espaces : partir des besoins situés, redistribuer les temps sociaux, reconstruire des infrastructures publiques et des communs, réencastrer entreprises, finance et politiques macro-économiques dans des ancrages territoriaux démocratiquement disputés.
- Rapports de pouvoir intersectionnels dans l’espace
L’approche intersectionnelle des rapports de pouvoir montre dans l’espace une surmobilité (le fait que l’asymétrie des rapports sociaux se traduise par une plus grande mobilité des personnes dominées par rapport à la mobilité des personnes dominantes) et une hypermobilité (le fait que les personnes dominées soient associées principalement à leur capacité d’être mobile, voire surmobile) subies des subalternes qui se traduit non pas sur la surface du territoire parcouru mais par la fragmentation des trajets et la plus grande fréquence de la mise en mouvement.
I.1. Production, reproduction : une division socio-spatiale genrée
Les analyses féministes marxistes ont montré que le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre travail productif et travail reproductif. Le premier, rémunéré, reconnu, majoritairement associé à des figures masculines, se déploie dans la sphère publique des usines, des bureaux, des chantiers, des pôles de compétitivité. Le second, non rémunéré ou faiblement payé, largement assuré par des femmes, garantit la reproduction quotidienne et intergénérationnelle de la force de travail : soins aux enfants, aux personnes âgées, travail domestique, soutien émotionnel. Cette dissociation est profondément spatialisée.
Appliquée à l’espace urbain, cette division structure la ville elle-même. Les infrastructures des métropoles sont conçues pour optimiser les mobilités liées à la production : axes de transport rapides (transports en commun comme automobiles), zones d’activités connectées, pôles économiques des centralités tertiaires. À l’inverse, les temporalités de la reproduction sociale (courses, accompagnement de tierces personnes pour des lieux spécifiques selon les génération, chaînes de soins complexes, parfois nocturnes…) se déploient dans des territoires souvent mal desservis, fragmentés, sous-dotés en services publics : quartiers populaires avec peu de crèches et de services de santé, périphéries commerciales accessibles surtout en voiture, ruralités sans transports collectifs efficients. Le fameux « triangle domicile-travail-commerce » n’est pas seulement une figure rhétorique : il décrit des trajectoires concrètes, saturées de temps d’attente, de correspondances manquées, de charges mentales. Il génère une surmobilité des femmes. Le capital optimise ainsi ses coûts en externalisant sur elles le coût social de la reproduction, reléguée dans des périphéries spatio-temporelles discontinues.
Dans ce dispositif, les hommes des classes moyennes et supérieures bénéficient de couloirs de circulation relativement fluides vers les centralités de commandement, tandis que les femmes, en particulier celles des classes populaires, assument l’essentiel des déplacements fragmentés rendus nécessaires par l’éclatement des lieux de reproduction sociale. La ville néolibérale fonctionne ainsi comme une machine à dissocier : elle facilite la circulation des flux marchands et financiers, tout en fractionnant et invisibilisant les espaces et les temps du _care_.
Cette division socio-spatiale du travail est elle-même traversée par des lignes de classe et de race. Les femmes des classes moyennes très diplômées peuvent partiellement déléguer une partie du travail reproductif en recourant à divers dispositifs d’emploi : garde d’enfants, ménage, livraison de repas ou de courses. Elles externalisent ainsi une part de la charge vers d’autres femmes, souvent racialisées et/ou en situation administrative précaire. À l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les femmes des quartiers populaires cumulent emplois de service mal rémunérés, horaires décalés et contraintes de mobilité importantes, dans des environnements où les services publics se raréfient.
Prendre au sérieux la bifurcation démocratique à partir de cette réalité, c’est reconnaître que des mesures apparemment « neutres » (réduction générale du temps de travail, taxation de l’essence, densification urbaine) n’ont pas les mêmes effets selon les positions de genre, de classe, de race et de territoire. Une politique de transition qui ignorerait ces inégalités risquerait de les renforcer au lieu de les combattre.
I.2. Géographie racialisée du travail précaire
La dissociation socio-spatiale ne se joue pas uniquement le long de la ligne de genre ou de classe. Elle s’appuie aussi sur une division racialisée du travail, structurée par les politiques migratoires et les statuts administratifs. Les régimes contemporains de contrôle des frontières produisent des populations de travailleurs et de travailleuses sans droits pleins : sans-papiers, titulaires de titres temporaires fragiles, personnes en procédure. Leur vulnérabilité juridique en fait des cibles privilégiées pour les emplois les plus précaires.
Les plateformes de livraison de repas, de transport à la demande ou de services domestiques illustrent clairement cet agencement. Les livreurs à vélo, les chauffeurs VTC, les aides à domicile et les employé·es de nettoyage à la tâche sont surreprésentés parmi les personnes racialisées et migrantes. Rémunérés à la course ou à la mission, sans salaire minimum garanti, sans protection sociale digne de ce nom, ils et elles assurent une part croissante des services qui permettent aux classes moyennes et supérieures urbaines de maintenir un quotidien fondé sur la flexibilité, l’instantanéité, la disponibilité. Ces personnes sont hypermobiles, sans reconnaissance d’un ancrage local, interchangeables, disponibles 24/7 pour de micro-tâches nomades d’une sorte de _care_ ubérisé. Leur situation est largement produite par des choix politiques. Des taux de refus élevés dans l’attribution des titres de séjour (taux de refus de 78% en France en 2024 pour les demandes hors regroupement familial/études), des contraintes bureaucratiques lourdes, des menaces d’expulsion permanentes créent de multiples situations d’illégalité organisée qui profitent directement au capital. La peur du contrôle, combinée à l’absence de droits syndicaux effectifs, rend toute contestation difficile.
Du point de vue spatial, cette configuration se traduit par des trajectoires singulières. Beaucoup de ces travailleurs résident dans des quartiers populaires périphériques où les loyers sont moins élevés mais où les services publics sont souvent insuffisants. Ils traversent la ville pour desservir des espaces centraux (quartiers d’affaires, hypercentres commerçants, zones touristiques) sans jamais y être pleinement présents : ils y circulent sans y habiter, sans y exercer de droits politiques ou symboliques.
En périphérie des métropoles comme dans les territoires ruraux ou les régions industrielles en reconversion, d’autres travailleurs migrants occupent des emplois saisonniers dans l’agriculture, l’agro-industrie (alimentaire ou non) ou le bâtiment, souvent dans des conditions d’habitat indignes : campements informels, foyers surpeuplés, hôtels sociaux éloignés. Là encore, on observe une dissociation entre les espaces où est produite la valeur et ceux où vivent les personnes qui la produisent, dissociation qui fragilise toute possibilité de bifurcation démocratique ancrée dans des communautés de travail et de voisinage.
I.3. Territoires sacrifiés et injustices environnementales
Le dérèglement climatique est fréquemment appréhendé à partir d’indicateurs globaux : concentration de CO₂, hausse moyenne des températures, effondrement de la biodiversité, modifications des rythmes biologiques et de leurs concordances interespèces. Or ces processus globaux prennent corps dans des espaces précis, où les populations sont affectées de manière très inégale. Les injustices environnementales dessinent une géographie de la vulnérabilité qui recoupe en grande partie les lignes de classe et de race (Acker, 2021; Zimmer, 2016). Dans les grandes agglomérations, les quartiers populaires sont souvent les plus proches des axes routiers ou autoroutiers, des zones industrielles, des décharges, des entrepôts logistiques. Ils cumulent pollution de l’air, bruit, manque d’espaces verts, habitat dégradé. Les épisodes de canicule y sont plus meurtriers, en raison de la mauvaise isolation des logements, de l’absence de dispositifs de rafraîchissement durables, de la difficulté à se mettre au frais, à l’ombre, d’échapper à la trop forte artificialisation et minéralisation des sols. L’accès aux soins et à l’information y est aussi plus difficile, ce qui aggrave les conséquences sanitaires des pollutions et des risques climatiques.
À une autre échelle, certains territoires sont explicitement traités comme des zones sacrifiées : régions minières, bassins industriels, territoires d’extraction de combustibles fossiles ou de métaux rares, zones de monocultures intensives. Les populations qui y vivent (ouvriers, paysans, populations autochtones, habitants de petites villes souvent dépendantes d’un employeur unique) supportent une part disproportionnée des nuisances et des risques, tout en bénéficiant peu des profits générés. Lorsqu’une activité ferme ou se déplace, elles se retrouvent avec un environnement dégradé et des perspectives économiques limitées. Rappelons-nous par exemple, parmi tant d’autres, la pollution quasi éternelle du site de Métaleurope à Noyelles-Godault, ou des quartiers populaires situés sous le vent lors de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen. Ces situations ne relèvent pas d’« accidents » ou de « défaillances » isolées ; elles sont le produit d’un modèle d’accumulation qui considère certains espaces et les populations qui y vivent comme plus sacrifiables que d’autres.
Ces situations posent directement la question de la bifurcation : comment envisager une transition écologique qui ne reproduise pas, sous une forme « verte », la même géographie des inégalités et des sacrifices ? Les mouvements de justice environnementale, dans de nombreux pays, ont précisément mis en avant cette articulation entre écologie et antiracisme, entre climat et justice sociale. Ils obligent à poser la question non seulement de la réduction globale des émissions ou des pressions sur les écosystèmes, mais aussi de la répartition spatiale des nuisances, des protections et des investissements.
Ainsi, dès que l’on part des espaces, la bifurcation apparaît comme un problème d’ensemble : il ne s’agit pas seulement de « verdir » l’économie ou de moraliser la finance, mais de transformer les rapports socio-spatiaux qui organisent aujourd’hui la division du travail, les mobilités, l’exposition aux risques et l’accès aux ressources. C’est sur ce terrain que la spatialisation néolibérale a puissamment travaillé contre la démocratie. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.
I.4. Formes d’oppression : synthèse théorique.
Iris Marion Young (Young, 2011) propose de penser l’oppression comme un système à plusieurs dimensions, et non comme une seule relation de domination réductible à l’exploitation économique. Elle distingue ainsi cinq formes d’oppression qui se combinent et se renforcent mutuellement, chacune ayant des manifestations spatiales particulières.
La première est l’exploitation, qui désigne l’appropriation du travail d’un groupe par un autre. Dans les sociétés capitalistes, ce sont les classes populaires qui supportent l’essentiel des tâches pénibles, peu rémunérées, exposées aux risques, tout en étant largement exclues des processus de prise de décision, du pouvoir de choisir leurs trajectoires de vie et de faire reconnaître leur identité collective dans le monde du travail. L’exploitation se lit dans la cartographie des emplois subalternes, des bas salaires et des zones d’activités polluantes, concentrés dans certains quartiers, communes ou régions.
La deuxième forme, la marginalisation, renvoie à la mise à l’écart de groupes entiers de la participation sociale, économique et politique. Personnes âgées, mères célibataires, sans domicile, chômeurs de longue durée se retrouvent relégués hors des espaces centraux de la vie sociale, même lorsqu’ils bénéficient de dispositifs de redistribution qui permettent une survie matérielle minimale. Cette mise à l’écart s’accompagne d’une perte d’estime de soi et d’un enfermement dans des territoires peu desservis, peu dotés en services publics, faiblement connectés symboliquement et matériellement au reste de la ville ou du pays.
La troisième forme est l’absence de pouvoir (_powerlessness_), c’est-à-dire l’exclusion de la prise de décision. Elle touche particulièrement celles et ceux qui n’ont pas accès aux ressources institutionnelles, culturelles ou symboliques permettant d’influer sur les décisions qui les concernent. Dans l’espace, cela se traduit par des quartiers, des communes, des territoires entiers qui subissent des projets, des restructurations, des fermetures de services ou des implantations d’infrastructures sans avoir réellement voix au chapitre, sinon a posteriori, une fois les choix entérinés.
La quatrième forme, l’impérialisme culturel, désigne le processus par lequel un groupe impose ses normes, ses représentations et ses valeurs comme universelles, reléguant les autres à la position d’« autres ». Les groupes dominés sont définis de l’extérieur, stéréotypés, invisibilisés dans les récits dominants de la nation, de la ville, du territoire. Dans l’espace, cela se voit dans les quartiers dont on ne parle que comme « problèmes » (zones dites sensibles, banlieues, friches), dans l’absence de certains groupes des lieux de pouvoir, des manuels scolaires, des toponymies, ou encore dans la mise en scène très sélective des territoires dans les stratégies de marketing urbain.
Enfin, la violence ne renvoie pas seulement aux actes violents en eux-mêmes, mais au fait qu’ils deviennent une pratique sociale routinisée, tolérée, parfois banalisée lorsqu’elle vise certains groupes. Femmes, personnes racialisées, minorités sexuelles, habitants de certains quartiers sont davantage exposés aux violences policières, aux agressions sexistes et racistes, aux menaces, aux humiliations quotidiennes. Cette violence est d’autant plus oppressive qu’elle est perçue comme une « conséquence normale » de l’appartenance à un groupe, et que les espaces où elle se déploie – cages d’escalier, transports, rues, frontières – sont précisément ceux du quotidien.
On peut ajouter, avec David Harvey, une sixième forme d’oppression : celle qui pèse sur les générations à venir, par la dégradation irréversible de l’environnement. Les choix actuels en matière d’urbanisation, d’infrastructures, d’extraction ou de consommation énergétique enferment les futur·es habitant·es dans des milieux abîmés, plus vulnérables aux risques climatiques, moins riches en ressources et en communs disponibles. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.
L’intérêt de cette grille est double. Elle rappelle d’abord que l’oppression ne se réduit pas à l’exploitation économique, même si celle-ci en est un ressort central. Elle permet ensuite de saisir comment ces différentes formes d’oppression se cristallisent dans l’espace, produisant des territoires où se cumulent exploitation, marginalisation, absence de pouvoir, impérialisme culturel, violence et dette écologique. C’est à partir de ces lieux, et de celles et ceux qui y vivent, que la question d’une bifurcation démocratique doit être posée.
II. Démocratie, espace et contradictions contemporaines
Dans la lignée d’Henri Lefebvre, on peut rappeler que « chaque société produit un espace, le sien », et que l’espace de la société capitaliste se caractérise par son caractère abstrait, homogénéisant et orienté par la logique de la marchandise. Autrement dit, il tend à réduire et standardiser la diversité des lieux, des usages et des temporalités à des supports interchangeables pour la circulation des flux et de valorisation du capital, même si cette homogénéisation reste un projet inachevé et conflictuel et traversé de résistance. Les politiques urbaines néolibérales cherchent à maîtriser l’espace urbain également pour réprimer les formes de sociabilité qui proposeraient des modes de production de l’espace alternatifs, voire subversifs. La répression des luttes contre les grands projets inutiles (Notre Dame des Landes, EuropaCity…), ou les projets portant atteinte à l’environnement (mégabassines, déploiement de la ligne à haute tension dans les Hautes-Alpes…) en est un exemple. A l’inverse le même capitalisme néolibéral valorise et encourage la spatialisation d’identités et de particularismes dès lors que leur rareté est associée à un fort potentiel de valeur ajoutée, même lorsque ces identités et particularismes contreviennent aux normes dominantes. Toutes les formes de « washing » (green, pink ou purple…) en sont l’expression. Penser la démocratie aujourd’hui suppose donc de la replacer dans les configurations spatiales spécifiques que produit le capitalisme dans sa phase néolibérale. Cela suppose également d’en concevoir la plasticité en apparence paradoxale (mise en scène de lieux queers, alternatifs, underground, appropriation et financiarisation de tiers lieux comme objets temporaires et éphémères…)
Or ces configurations se déclinent selon une série de tensions qui travaillent les territoires, les institutions et les appartenances : éparpillement et reconcentration des entreprises et des pouvoirs de décision, expansionnisme du capital et fragmentation des espaces sous forme de nouvelles enclosures, nationalismes réaffirmés et mise en concurrence de territoires intra et supranationaux, caractéristique de la phase néolibérale du capitalisme. Ces trois couples ne décrivent pas des oppositions simples mais des mouvements dialectiques où chaque terme nourrit l’autre : la dispersion productive coexiste avec la centralisation du contrôle, l’extension des logiques marchandes passe par la clôture de nouveaux communs, le renforcement des frontières nationales se combine avec l’intégration des États dans des dispositifs transnationaux de compétition et de régulation.
Il s’agit ici d’interroger ce que ces recompositions spatiales font à la démocratie. Non pour entériner le diagnostic d’une disparition, mais pour déplacer la question : où, comment et par qui la démocratie est-elle encore produite et pratiquée, dans un monde où les espaces de pouvoir se recomposent en profondeur ?
II.1. Éparpillement et reconcentration : entreprises en réseau, pouvoirs en archipel
L’une des transformations majeures des dernières décennies tient à la recomposition des organisations productives et financières en réseaux globaux. La littérature sur la mondialisation a mis en évidence la fragmentation des chaînes de valeur, la multiplication des sites d’implantation et la montée en puissance des logiques de sous-traitance et de plateformes. À première vue, cette dispersion géographique des entreprises pourrait être interprétée comme une forme de décentralisation, voire de démocratisation des lieux de décision : plus d’acteurs, plus de territoires impliqués, plus de nœuds dans le système.
Saskia Sassen a pourtant montré que cette déterritorialisation apparente coïncide avec une hyper-concentration des fonctions de commandement dans un petit nombre de « villes globales ». Dans _The Global City_, elle décrit New York, Londres ou Tokyo (Sassen et al., 1996) comme des sites stratégiques d’où se coordonnent les flux financiers, d’information et de services avancés, à travers des réseaux de firmes transnationales, de cabinets juridiques, de sociétés de conseil et d’infrastructures numériques. L’espace de la production se disperse, mais l’espace du pouvoir économique et normatif se resserre dans des archipels urbains qui concentrent capitaux, expertises et dispositifs de régulation.
On pourrait dire que l’« espace des flux » (réseaux financiers, informationnels et logistiques), au sens que lui donne Manuel Castells, ne dissout pas l’« espace des lieux » (Castells, 2002, 2023), mais le rehiérarchise : quelques nœuds concentrent les fonctions de commandement, tandis qu’une multitude d’espaces sont renvoyés à des fonctions subalternes. Les pratiques spatiales de la production se diffusent dans des zones logistiques périphériques, des entrepôts, des plateformes distribuées, tandis que la représentation de l’espace (celle qui organise la planification, la finance, la décision) se recentre dans quelques nœuds où se concentrent les flux d’information, de capitaux et de pouvoir.
Loin de démultiplier les centres de pouvoir, le réseau tend ainsi à renforcer des centralités sélectives, tout en produisant des espaces marginaux où se recomposent des subjectivités politiques susceptibles d’alimenter des pratiques démocratiques alternatives. Pour la démocratie, ce mouvement est ambivalent : la multiplication des sites productifs et des dispositifs numériques pourrait ouvrir des brèches pour des formes de syndicalisme transnational et des mobilisations ancrées localement ; mais, la concentration du pouvoir entre quelques grandes plateformes, l’opacité de leurs centres de décision et la domination des critères financiers éloignent les citoyen·nes des lieux où se prennent les décisions qui les affectent. La promesse d’un monde polycentrique se retourne en architecture de pouvoir en archipel, où les institutions démocratiques nationales peinent à peser sur des acteurs transnationaux mobiles et juridiquement insaisissables.
Ce paradoxe d’un éparpillement/reconcentration ne concerne pas seulement les entreprises, mais les systèmes de pouvoir dans leur ensemble. Les États eux-mêmes, en externalisant une partie de leurs fonctions à des agences dites indépendantes, des organismes internationaux ou des firmes privées, produisent une dispersion fonctionnelle qui, là encore, ne signifie pas démocratisation. La régulation de secteurs stratégiques comme l’énergie ou les télécommunications est souvent confiée à des autorités administratives dont les décisions engagent fortement les citoyen·nes sans passer par la délibération parlementaire. On assiste plutôt à une redistribution des compétences, où la décision se déplace vers des arènes technocratiques peu accessibles à la délibération publique. La démocratie représentative, reconstruite sur le cadre de l’État-nation, se trouve ainsi en décalage croissant par rapport à des géographies effectives du pouvoir qui débordent ce cadre.
Les évolutions récentes de la géopolitique internationale tendent à montrer une double reconcentration des pouvoirs, celle de l’économie et de la production, telle qu’expliquée précédemment, et celle du pouvoir politique institutionnel. Cette dernière passe d’abord par une fusion de plus en plus explicite entre élites économiques et élites politiques – le second mandat de Trump ayant accéléré ce mouvement en supprimant une grande partie des filtres qui limitaient jusque-là la capture des appareils d’État par les intérêts privés –, puis par une forme de rattrapage d’autres gouvernements nationaux qui cherchent à se hisser à un niveau comparable de collusion, malgré des cadres juridiques plus contraignants, comme c’est le cas en France.
Ce mouvement de fusion ouverte entre pouvoir économique et pouvoir politique explicite l’une des tendances lourdes du capitalisme néolibéral : l’abandon de tout vernis de séparation des sphères, au profit d’une gestion directe des États comme entreprises au service de l’accumulation. Il entérine de fait une rupture avec l’horizon du contrat social moderne, tel qu’il s’est formulé notamment chez Rousseau et cristallisé dans les révolutions de la fin du XVIIIᵉ siècle, qui prétendaient précisément distinguer les affaires de l’État de celles du souverain et soumettre l’exercice du pouvoir à une volonté générale, distincte des intérêts particuliers. Là où le moment révolutionnaire visait à mettre fin à la confusion entre patrimoine du roi et biens publics, entre gouvernement de la chose publique et gestion d’intérêts privés, le capitalisme néolibéral tend à refermer cette parenthèse en réarticulant étroitement appareils d’État, grandes entreprises et marchés financiers, au détriment de toute possibilité de contrôle démocratique effectif sur les décisions économiques centrales
II.2. Expansionnisme et fragmentation : les nouvelles enclosures du commun.
Une seconde tension majeure tient à la dynamique simultanée d’expansion et de fragmentation des espaces du capital. David Harvey a insisté sur le rôle des « spatial fixes », ces investissements fixes dans l’espace (infrastructures, urbanisation, grands projets) qui permettent, au moins temporairement, de résoudre les crises de suraccumulation du capital. Le capitalisme ne cesse de chercher de nouveaux territoires à conquérir, des domaines à marchandiser, des ressources à incorporer : terres agricoles, littoraux, forêts, mais aussi des données, du temps d’attention et de réception d’informations. Cette dynamique expansionniste est au cœur de la globalisation contemporaine.
Comme l’a montré Silvia Federici en revisitant le moment des enclosures, l’expansion du capital passe par la clôture de biens et d’espaces jusque-là accessibles comme communs. L’enclosure des terres communales dans l’Europe moderne a expulsé les paysans en leur confisquant des ressources vitales et les a contraints à vendre leur force de travail sur le marché, tout en détruisant des formes de sociabilité et de coopération qui constituaient une base matérielle d’autonomie. Federici insiste sur le fait que les enclosures ne sont pas un épisode révolu de l’« accumulation primitive », mais un processus récurrent qui accompagne chaque phase d’expansion capitaliste, y compris aujourd’hui dans les privatisations néolibérales, l’accaparement des terres au Sud, ou la marchandisation des services publics, des savoirs…
Les « nouvelles enclosures » ne touchent pas seulement les terres ou les ressources naturelles ; elles concernent aussi les espaces urbains et numériques et mobilisent les réseaux financiers globalisés. Dans les villes, la montée des dispositifs sécuritaires, des résidentialisations, des privatisations d’espaces publics et des mégaprojets orientés vers l’attractivité produit un paysage fragmenté d’accès différencié, où les droits d’usage dépendent du statut, du pouvoir d’achat, de la conformité aux normes. Dans les environnements numériques, les grandes plateformes construisent des clôtures invisibles autour des données, des contenus et des interactions, transformant des pratiques de communication en ressources privatisées, régies par des architectures algorithmiques et des conditions d’utilisation unilatérales.
Les travaux récents sur les menaces numériques pour la démocratie convergent pour montrer que les grandes plateformes ne sont pas de simples canaux neutres de communication, mais des infrastructures politiques qui reconfigurent en profondeur les conditions de la délibération. Dans ce cadre l’apparente gratuité de certains services produit en réalité inévitablement une production de données marchandisable. Les rapports du Conseil de l’Europe et du Parlement européen[[2]](about:blank#_ftn2) soulignent ainsi comment désinformation, micro-ciblage publicitaire, opacité des algorithmes de recommandation et concentration des données affaiblissent la confiance dans les institutions, fragmentent les publics et rendent plus difficile l’existence d’un espace public partagé. A propos de l’usage croissant des technologies numériques par les États et les acteurs privés, Steven Feldstein parle ainsi de « digital repression » pour décrire l’entrelacement entre surveillance de masse, manipulation des flux d’information et répression ciblée des opposant·es (Feldstein, 2021).
Du point de vue spatial, ces dispositifs ne flottent pas dans un « cyberespace » abstrait : ils s’adossent à des architectures matérielles très situées – data centers gourmands en eau et en énergie, câbles sous-marins, campus technologiques – et produisent une différenciation fine des publics selon les quartiers, les milieux sociaux, les appartenances raciales ou les trajectoires migratoires. Les habitants des quartiers populaires, des petites villes désindustrialisées ou des territoires ruraux, déjà stigmatisés dans les médias traditionnels, sont particulièrement exposés aux campagnes de désinformation ciblées qui alimentent le ressentiment et la défiance, sans offrir de véritables espaces de prise sur les décisions. Les plateformes prolongent ainsi les inégalités d’accès aux ressources informationnelles critiques : certaines fractions de la population disposent de réseaux, de compétences et de temps pour diversifier leurs sources et vérifier les contenus, tandis que d’autres sont captives de quelques flux algorithmiquement sélectionnés.
Ces « enclosures informationnelles » prolongent, dans l’espace des flux, la dynamique d’accaparement analysée par Federici, en rendant plus difficile l’accès à un commun informationnel fiable, pourtant condition matérielle de toute démocratie délibérative. Sur ce point, la disqualification de plus en plus fréquente des travaux scientifiques, d’une part en sciences humaines et sociales et d’autre la réduction techniciste des sciences dites exactes, participent du mouvement de confiscation des moyens démocratiques de pensée, et des communs de la connaissance générale.
Les écrits d’Henri Lefebvre permettent ici de penser ces enclosures comme des opérations de production de l’espace : il ne s’agit pas seulement de délimiter des parcelles, mais de reconfigurer les rapports sociaux par l’espace. L’« espace abstrait » du capitalisme néolibéral est homogénéisant en tant que projet : il impose partout les mêmes grilles de lecture (valeur foncière, rentabilité, sécurité, attractivité), standardise les formes urbaines et infrastructurelles, et tend à traiter les lieux comme des supports interchangeables d’investissement et de circulation des flux. Mais cette homogénéisation est en réalité profondément sélective : elle organise la circulation des capitaux, des marchandises et des données, tout en multipliant les barrières, seuils et régimes d’accès différenciés pour les groupes et les espaces jugés superflus ou indésirables. Loin de disparaître, les frontières se démultiplient sous forme de contrôles policiers, de dispositifs sécuritaires, de zonages réglementaires, de filtrages numériques et de conditions d’accès implicites.
Pour la démocratie, ces enclosures ont des effets décisifs. La démocratie suppose des espaces communs (places, rues, lieux de travail, infrastructures de communication) où les individus et les groupes peuvent se rencontrer, se rendre mutuellement visibles, confronter des intérêts et construire des alliances, mettre en commun des expertises d’habiter. Or la fragmentation de ces espaces, leur privatisation ou leur conditionnement à des logiques marchandes et sécuritaires amoindrissent la possibilité d’une conflictualité démocratique incarnée. Les mobilisations récentes, qu’elles se déploient sur des ronds-points (pour les gilets-jaunes), dans des occupations de places symboliques dans divers pays des Nords comme des Suds globaux usages contestataires des réseaux numériques – montrent combien la lutte pour la démocratie est aussi une lutte pour des lieux où elle peut s’exercer, contre les nouvelles enclosures matérielles et symboliques.
Dans le même mouvement, la fragmentation produit des inégalités d’exposition et de vulnérabilité. Certains groupes subissent les coûts environnementaux, sociaux et politiques des grands projets ou de la financiarisation urbaine, tandis que d’autres captent les bénéfices de l’expansion. La justice spatiale, concept développé notamment par Harvey, devient alors un enjeu directement démocratique : sans redistribution des charges et des avantages associés à la production de l’espace, la promesse d’égalité citoyenne reste largement formelle. La démocratie se joue ainsi sur le terrain des communs : leur défense, leur réinvention, leur gestion collective contre les logiques d’accaparement.
II.3. Nationalisme et supranationalité : la frontière comme dispositif de gouvernement
Le troisième couple de tensions concerne la relation entre démocratie, nationalisme et dispositifs supranationaux. Historiquement, la démocratie représentative contemporaine s’est construite dans le cadre de l’État-nation, articulant citoyenneté, territoire et souveraineté. Les luttes pour le suffrage (fin du suffrage censitaire, acquisition des droits civiques pour les femmes et les personnes racialisées…), pour l’extension des droits sociaux ou pour la reconnaissance ont en grande partie emprunté cet horizon national, même lorsqu’elles le contestaient.
La globalisation économique, la financiarisation et l’intégration régionale ont profondément reconfiguré ce cadre. Saskia Sassen parle à ce propos de « formations dénationalisées », pour désigner les configurations institutionnelles dans lesquelles des États restent centraux, mais en tant qu’opérateurs de la globalisation plutôt que comme garants souverains d’un intérêt national distinct. En participant à des régimes de libre-échange, à des organisations internationales, à des unions économiques et monétaires, les États délèguent une partie de leurs capacités de décision à des arènes où la représentation démocratique classique est faible, indirecte ou inexistante. Ils deviennent en quelque sorte les courtiers d’une compétition territoriale généralisée, ajustant fiscalité, droit du travail, politiques d’investissement ou régimes de propriété intellectuelle pour attirer capitaux et « talents ».
Cette mise en concurrence des territoires supranationaux ne signifie cependant pas la dissolution des frontières. Au contraire, on assiste à un « retour » des frontières sous des formes souvent plus dures, à cette échelle également, notamment en matière de contrôle migratoire, de sécurité, de tri des mobilités. La rhétorique nationaliste, qui promet protection, maîtrise des flux et restauration d’une souveraineté perdue, trouve une audience dans des contextes marqués par la précarisation, les désindustrialisation et les inquiétudes identitaires. La frontière devient ainsi à la fois un symbole politique et un instrument de gouvernement différentiel des populations : ouverte aux flux de capitaux, sélective pour les corps.
On retrouve ici une articulation, plutôt qu’une opposition, entre nationalisme et supranationalité. Les mêmes États qui revendiquent une reprise de contrôle investissent des dispositifs de concurrence globale, négocient des traités qui limitent leur marge de manœuvre et participent à la construction d’architectures financières et logistiques qui échappent largement au contrôle parlementaire. La « crise de la démocratie » se lit alors comme décalage entre un imaginaire politique resté national – celui d’un peuple délibérant dans un cadre territorial circonscrit – et des structures effectives de pouvoir qui se déploient sur des espaces réticulaires, segmentés, multi-scalaires.
Pour les citoyen·nes, les conséquences sont multiples. D’une part, la capacité d’influer sur les décisions économiques clés (en matière d’emplois, de fiscalité, d’environnement) se trouve diminuée. D’autre part, la focalisation sur la frontière comme objet de débat politique tend à déplacer la conflictualité des rapports sociaux vers des lignes de division identitaire et territoriale, au détriment de conflits portant sur la répartition des ressources et des pouvoirs. La démocratie se voit ainsi piégée entre, d’un côté, un souverainisme souvent excluant, et de l’autre, une gouvernance supranationale technicisée.
On pourrait toutefois repérer des tentatives de reconfiguration démocratique à d’autres échelles : municipalismes, réseaux transnationaux de villes, coalitions de mouvements sociaux autour des questions climatiques, migratoires ou féministes. Ces expériences esquissent une démocratie qui ne serait plus strictement indexée à l’État-nation, mais organisée autour de communautés politiques situées et de communs translocaux. Elles restent cependant fragiles face à la puissance des dispositifs de concurrence territoriale et à la résurgence de nationalismes autoritaires.
Les trois couples de tensions examinés – éparpillement/reconcentration, expansion/fragmentation, nationalisme/supranationalité – dessinent un paysage dans lequel la démocratie se trouve profondément mise à l’épreuve. La dispersion des entreprises et des institutions ne s’est pas traduite par une diffusion symétrique du pouvoir, mais par la constitution d’archipels de commandement difficilement accessibles à la délibération publique. L’expansion du capital, loin de produire un espace homogène de circulation, s’accompagne de nouvelles enclosures qui fragmentent les communs matériels et symboliques nécessaires à la vie démocratique. La recomposition des États dans les formations dénationalisées articule la mise en concurrence des territoires et la réactivation des frontières, au risque de déplacer la conflictualité démocratique vers des lignes de division identitaire.
Plutôt que d’en conclure à une « fin » de la démocratie, on peut suivre à nouveau Henri Lefebvre lorsqu’il invite à rechercher les espaces d’appropriation, ces interstices où des pratiques sociales viennent déborder l’espace abstrait du capital. Il ne s’agit pas de dire que la démocratie se retire purement et simplement des grandes scènes institutionnelles où elle semblerait épuisée, mais que, dans un contexte de crise de ces institutions, des formes démocratiques partielles, parfois conflictuelles, s’inventent et se réinventent aussi dans des espaces plus discrets, plus fragiles, mais potentiellement subversifs : occupations de lieux, communs urbains et ruraux, assemblées locales, mouvements sociaux qui contestent les cadres existants. Ces espaces d’appropriation ne constituent ni un extérieur pur au champ politique institué, ni une démocratie « plus authentique » qui viendrait simplement prendre la relève ; ils forment plutôt des laboratoires contradictoires de subjectivation politique et de mise en commun, dont les effets restent toujours incertains et partiels, mais qui rouvrent la question de qui décide, depuis où, et avec quelles prises sur les rapports socio-spatiaux.
III. Spatialisation néolibérale : organiser la contre-bifurcation
Depuis les années 1970–1980, la crise du compromis fordiste-keynésien a ouvert une séquence au cours de laquelle les élites économiques et politiques ont entrepris de refonder les conditions d’accumulation du capital. C’est ce moment que je qualifie ici de phase néolibérale du capitalisme : non pas un « autre système » que le capitalisme, mais une manière spécifique de le gouverner, de l’organiser et de le justifier.
Par néolibéralisme, j’entends à la fois un mode de gestion du capitalisme et une rationalité de gouvernement. Comme mode de gestion, il se caractérise par la dérégulation et la libéralisation financières, la privatisation de secteurs entiers de l’action publique, la remise en cause des protections sociales issues des compromis antérieurs, la mise en concurrence systématique des territoires, des services et des systèmes productifs. Comme rationalité de gouvernement, il promeut la généralisation de la norme concurrentielle : individus, institutions et territoires sont sommés de se comporter comme des entreprises, de maximiser leurs « performances » et leur attractivité, d’intérioriser le risque et la précarité comme horizon normal.
Ce tournant néolibéral ne suspend pas les logiques constitutives du capitalisme analysées plus haut – accumulation par dépossession, extractivisme, dissociations production/reproduction et majoritaires/minorisé·es, hiérarchisation entre espaces protégés et territoires sacrifiés. Il les réorganise et les accentue en les inscrivant dans de nouvelles architectures institutionnelles et spatiales : villes-entreprises obsédées par l’attractivité, fragmentation mondialisée des chaînes de valeur, multiplication des enclosures urbaines et numériques, sécession progressive des élites économiques et sociales. C’est ce que j’appelle la spatialisation néolibérale : la manière dont cette phase du capitalisme produit et recompose concrètement les espaces de l’accumulation, du travail, du _care_ et de la décision politique.
Dans cette perspective, la spatialisation néolibérale peut être lue comme une véritable contre-bifurcation : face aux impasses écologiques, aux contestations sociales et aux promesses démocratiques nées des luttes des décennies précédentes, elle organise une réponse qui approfondit les dissociations socio-spatiales plutôt qu’elle ne les résorbe. En réorientant les politiques urbaines vers l’attractivité, en fragmentant les chaînes de valeur et en affaiblissant les institutions de proximité, elle réduit les capacités collectives à délibérer et à décider des trajectoires sociales et écologiques.
Les trois dimensions qui suivent – villes-entreprises et gouvernance par l’attractivité, fragmentation des chaînes de valeur et déterritorialisation apparente de la production, sécession des élites et affaiblissement des services publics de base – décrivent quelques-unes des formes concrètes que prend cette spatialisation néolibérale, et la manière dont elle travaille contre la possibilité d’une bifurcation démocratique.
III.1. Villes-entrepreneuriales et effacement des conflits
À partir des années 2000 en France, les grandes villes et les régions sont progressi