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Fondation Res Publica

Divers / indépendants

Ce qu'il faut retenir

L'essentiel sur Fondation Res Publica en un coup d'œil.

Fondateur
Jean-Pierre Chevènement
La fondation a été créée en 2004 par Jean-Pierre Chevènement, qui en est aujourd'hui le président d'honneur.
Statut
Reconnue d'utilité publique (2005)
La Fondation Res Publica a été reconnue d'utilité publique par décret du 30 décembre 2005.
Présidence
Marie-Françoise Bechtel
Conseiller d'État honoraire, Marie-Françoise Bechtel préside la fondation depuis l'été 2021.
Orientation revendiquée
Idée républicaine
La fondation dit vouloir rendre à la République et aux grands concepts qui lui sont liés leur portée opérationnelle, dans une perspective qu'elle qualifie d'universaliste.
Thèmes
Géopolitique, Europe, État, école
Elle travaille sur les relations internationales et européennes, dont la relation franco-allemande, et sur l'école, la citoyenneté, l'État, l'industrie, la transition écologique et les territoires.
Activités
Une dizaine d'évènements par an
Colloques, séminaires et dîners-débats donnent lieu à des actes publiés en ligne, plus de cent-soixante-dix selon la fondation, et édités sous forme de cahiers.

Positionnement politique

Lecture rapide de l'organisation.

Divers / indépendantsThink tank

Présentation

Origines, positionnement et grandes orientations.

Présentation

La Fondation Res Publica est une fondation créée en 2004 par Jean-Pierre Chevènement et reconnue d'utilité publique par décret du 30 décembre 2005. Depuis l'été 2021, elle est présidée par Marie-Françoise Bechtel, conseiller d'État honoraire. Jean-Pierre Chevènement en demeure le président d'honneur. Joachim Le Floch-Imad en est le directeur, selon le site de la fondation.

Positionnement et thèmes

La fondation indique avoir pour objet de « conduire un travail de recherche et de prospective destiné à irriguer la réflexion collective » sur les questions d'intérêt général et de suggérer des politiques publiques aux décideurs. Elle se donne pour ambition de rendre à la République et aux concepts qui lui sont liés « leur portée opérationnelle et leur densité constitutive », dans une « perspective universaliste ». Elle affirme vouloir se tenir « à rebours de la tendance actuelle à la radicalisation des positions ».

Ses travaux portent notamment sur les réalités géopolitiques, internationales et européennes, dont la relation franco-allemande, ainsi que sur l'école, la citoyenneté, l'État, le redressement économique et industriel, la transition écologique et la question territoriale. Parmi ses sujets figurent la République, l'organisation administrative de la France, l'Europe et les relations internationales.

La fondation organise environ une dizaine d'évènements par an, principalement des colloques, séminaires sur invitation et dîners-débats. Leurs actes, plus de cent-soixante-dix selon la fondation, sont mis en ligne gratuitement et édités sous forme de cahiers. Elle publie également des notes, études et entretiens, ainsi que la collection « L'idée républicaine » avec les éditions Fayard.

Organisation et financement

La présidente est entourée d'un conseil d'administration de neuf membres, d'un conseil scientifique d'une quarantaine de membres et d'une équipe opérationnelle de direction. La fondation fait appel aux dons des entreprises et des particuliers, et distribue ses cahiers à ses donateurs.

Sources : [site officiel](https://fondation-res-publica.org/qui-sommes-nous/).

Propositions de programme

Les mesures portées par l'organisation. Leur analyse par SensPo est à venir.

Communications de l'organisation

Actualités, communiqués et annonces publiés par Fondation Res Publica sur son site officiel fondation-res-publica.org.

21 sept. 2026equipe

Marcel Gauchet : « La République à la française, c’est une version exigeante de la démocratie »

Notre Fondation est heureuse de vous annoncer le lancement des « Entretiens de Res Publica ». Pour inaugurer ce nouveau format, destiné à penser les défis républicains du présent et de l’avenir, nous avons eu l’honneur d’échanger avec Marcel Gauchet autour de la crise de la démocratie, à la lumière notamment de ses deux derniers ouvrages : _Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale_ (Gallimard/NRF, 2024) et _Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies_ (Albin Michel, 2026).

La vidéo de l’entretien, mené par notre présidente Marie-Françoise Bechtel, est à retrouver en intégralité via le lien suivant : [https://youtu.be/CW9sCGbmKf0](https://youtu.be/CW9sCGbmKf0)

Source : fondation-res-publica.org

7 sept. 2026equipe

La bombe de la dénatalité

Le 16 janvier 2024, Emmanuel Macron appelait au « réarmement démographique » du pays. La formule eut le mérite de replacer la natalité dans le débat public, mais le vocabulaire martial choisi suscita une levée de boucliers et des procès en instrumentalisation du « ventre des femmes » à des fins de puissance nationale. La controverse fit beaucoup de bruit, les quelques mesures annoncées beaucoup moins. Deux ans plus tard, le mal s’est profondément aggravé : 643 905 enfants sont nés en France en 2025, soit 24 % de moins qu’en 2010 ; l’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme et, pour la première fois depuis 1945, le solde naturel est devenu négatif.

C’est dans ce contexte que paraît _La Bombe de la dénatalité_ d’Oscar Bockel, haut fonctionnaire et diplomate, déjà auteur avec Tristan Claret-Trentelivres d’une note pour la Fondation Res Publica sur la « stratégie du troisième enfant ». Son ouvrage a d’abord le mérite de sortir la natalité de l’étroitesse qui gagne le débat public pour l’envisager comme un « fait social total », à la croisée de l’intime et du collectif, de la culture, de l’économie et de la géopolitique. Il impressionne par ailleurs par l’ampleur de sa documentation et de ses références qui, de la littérature scientifique la plus pointue aux classiques des sciences sociales, permettent de restituer la profondeur historique et anthropologique du phénomène et d’éclairer ce que les seules statistiques ne suffisent pas à saisir.

La première force du livre consiste à renverser l’imaginaire hérité du second XXe siècle. Paul Ehrlich annonçait en 1968, dans _La Bombe P_, une explosion démographique accompagnée de famines et de guerres. Ses prophéties malthusiennes ne se sont néanmoins jamais réalisées, si bien Le péril qui se dessine désormais n’est plus la surpopulation, mais la dépopulation. De 5,3 enfants par femme en 1963, la fécondité mondiale est tombée autour de 2,2 en 2025, sans qu’aucun plancher naturel ne semble enrayer sa chute. S’appuyant sur des travaux plus pessimistes que ceux de l’ONU, Bockel estime même que la fécondité mondiale serait passée sous le seuil de remplacement dès 2024 et que le pic démographique pourrait survenir dans les années 2060.

Surtout, cette moyenne masque un basculement presque général. La dénatalité n’est plus l’apanage d’un Occident vieillissant : l’Union européenne est tombée à 1,34 enfant par femme, la Corée du Sud à 0,8. Parmi les quarante premières économies mondiales, Israël serait la seule à rester au-dessus du seuil de remplacement et vingt-huit affichent déjà une fécondité inférieure à 1,5. Même l’Afrique, qui concentre désormais plus de 30 % des naissances mondiales, connaît une transition accélérée. Pour rendre sensible la violence du mouvement, l’auteur mobilise le « taux d’attrition générationnel » : la fécondité coréenne actuelle implique une perte de 60 % de la population à chaque génération ; le niveau français, une chute de 23 %, soit l’équivalent démographique d’« une Première Guerre mondiale permanente ». La France n’est donc pas une exception malheureuse, mais la composante d’un bouleversement planétaire. Sa singularité historique rend toutefois son recul particulièrement saisissant tant la démographie fut longtemps au cœur de son imaginaire de la puissance : « La grandeur des rois se mesure par le nombre de leurs sujets », écrivait Vauban. Premier pays à avoir entamé sa transition démographique, au milieu du XVIIIe siècle, la France avait su développer une politique familiale originale, universelle et respectueuse des libertés, à laquelle Bockel attribue un gain durable de 0,2 à 0,4 enfant par femme et cinq à dix millions de Français supplémentaires. Or ce modèle s’effrite : la fécondité métropolitaine est passée de 2,02 en 2010 à environ 1,53 en 2025. La réforme de 2014, qui a modulé les allocations familiales et abaissé le quotient familial, n’explique évidemment pas une évolution mondiale ; elle a néanmoins pu y contribuer, en rompant avec l’universalité et en fragilisant le consensus autour de la politique familiale.

Pourquoi s’en inquiéter ? Parce qu’un pays moins peuplé n’est pas simplement le même pays en plus petit. C’est un pays plus vieux, moins dynamique et plus difficile à gouverner, où chacun finit, à des degrés divers, par pâtir de la contraction démographique : « Une société vieillissante et en dépopulation est une société tout entière gagnée par le déclin ». En France, un écart de fécondité de 0,4 point pourrait creuser de plus de 40 milliards d’euros par an le déficit des retraites. Plus largement, le seul vieillissement démographique amputerait de 14 points le PIB par habitant de l’OCDE d’ici 2050. La dénatalité dévitalise aussi les territoires et installe une forme de « gérontonomie » : le poids croissant des retraités dans les choix collectifs favorise l’immobilisme politico-économique, au détriment des actifs et des nécessaires investissements d’avenir. Elle accélère enfin le déclassement géopolitique : l’Europe et l’anglosphère représentaient plus du quart de la population mondiale vers 1900 ; elles ne concentrent plus que 6 % des naissances, ce qui n’est pas sans influence sur leur capacité à peser dans les affaires du monde.

Parmi les idées reçues que l’auteur s’emploie à démystifier figure l’argument décroissant selon lequel moins d’enfants signifierait nécessairement une planète mieux préservée. Une société vieillissante, appauvrie et moins innovante, argue Bockel, sera moins capable de financer la décarbonation et de répondre au défi écologique. Ni les robots ni l’immigration ne constituent davantage des solutions providentielles. L’IA pourra accroître la productivité, mais non rendre indifférents le nombre d’actifs et la capacité d’innovation. Quant à l’immigration, elle peut atténuer certaines pénuries sans corriger durablement le vieillissement : selon une projection de l’ONU citée dans le livre, 61 millions d’entrées en France d’ici 2050 seraient nécessaires pour stabiliser le rapport entre actifs et plus de 65 ans. Un scénario irréaliste, d’autant que les immigrés vieillissent eux aussi et que la fécondité de leurs descendants converge avec celle du pays d’accueil.

L’analyse des causes constitue l’une des parties les plus fortes de l’ouvrage. Bockel distingue la première transition démographique, qui a surtout réduit le nombre d’enfants par mère, de la seconde, caractérisée par un renoncement croissant à la parentalité. Le nombre idéal d’enfants demeure pourtant, en France, très supérieur à la fécondité réalisée : 2,27 en 2023, contre 1,56 en 2025. La crise procède donc moins d’un rejet de l’enfant que de la difficulté à transformer un désir abstrait en projet réel. Trois mécanismes se combinent et se renforcent mutuellement selon lui. Le développement spectaculaire des smartphones et des réseaux sociaux depuis les années 2010 raréfie d’abord la sociabilité en présence, aggrave l’anxiété et diffuse des modèles de vie irréalistes, en même temps que des injonctions individualistes valorisant « l’expression du désir sans contrainte ». La « déconjugalisation » réduit ensuite le nombre d’unions stables : « les unions qui ne se forment plus, ce sont autant de naissances qui n’adviendront pas ». Une statistique résume l’ampleur du phénomène : la part des Français n’ayant pas eu de rapports sexuels au cours des douze derniers mois est passée de 10 % en 2006 à 24 % en 2024 ; chez les 18-24 ans, elle a bondi de 5 à 28 %. Enfin, l’enfant a été dépriorisé dans les aspirations individuelles. L’intensification des normes parentales, l’isolement des familles, le coût du logement et la concurrence de la carrière, des loisirs ou des voyages en font la « cerise sur le gâteau » d’une existence déjà accomplie : « L’évolution de nos sociétés a accru le coût d’opportunité de l’enfant, qui n’est plus un passage obligé mais un choix, le résultat d’une vocation ou un “bien de luxe” qu’on n’envisage réellement que lorsque les planètes sont parfaitement alignées. » Les conditions idéales étant rarement réunies, l’ajournement devient souvent renoncement. L’infertilité, l’éco-anxiété ou les difficultés économiques jouent également un rôle, mais ne suffisent pas, montre Bockel, à expliquer l’universalité de la rupture.

À défaut de réaction, Bockel met enfin en garde contre le risque de réponses autoritaires ou technosolutionnistes à la crise démographique. La dernière partie de l’ouvrage défend donc le natalisme, non dans la lignée des expériences qui l’ont délégitimé, de l’Italie fasciste à la Roumanie de Ceausescu, mais dans la tradition française des quatre-vingts dernières années : celle d’un « natalisme à la fois social et respectueux de la liberté individuelle ». Cette ambition pragmatique prend le contre-pied de l’idée reçue selon laquelle l’intervention de l’État serait nécessairement inefficace, puisque « tout aurait été essayé et rien ne fonctionnerait ». Bockel montre au contraire que, sous certaines conditions, la politique familiale peut enrayer la dénatalité. L’État doit s’abstenir de moraliser ou de normer les choix familiaux et rechercher le consensus qui fit la force du modèle d’après-guerre. Il doit surtout distinguer politique sociale et politique nataliste, préserver l’universalité et concentrer ses moyens là où leur effet sera maximal.

Concrètement, Bockel recommande une prime non imposable de 40 000 euros au troisième enfant, 200 000 places d’accueil en cinq ans, un statut de jeune parent dans l’entreprise et une meilleure information sur la fertilité. D’un coût estimé à huit milliards d’euros, ce paquet produirait, selon ses hypothèses, 60 000 à 80 000 naissances supplémentaires et relèverait la fécondité de 0,15 à 0,20 point. Un scénario de trente milliards ajouterait un droit opposable à la garde, un congé parental plus long et mieux rémunéré et une politique du logement familial, pour un gain d’environ 0,45 point. L’auteur a le mérite de proposer des objectifs mesurables et des arbitrages explicites, tout en rompant avec une approche à courte vue de la dépense publique. Il rappelle que « la valeur ajoutée pour la société d’un enfant supplémentaire [est] généralement estimée à plus d’un million d’euros » : le calcul coût-bénéfice d’une politique nataliste serait donc, à long terme, très favorable.

La question démographique sera l’une des plus déterminantes du XXIe siècle, avec l’intelligence artificielle et la question écologique et énergétique. Toutes trois interrogent la soutenabilité de nos sociétés et leur capacité à investir dans le long terme. _La Bombe de la dénatalité_ n’épuise pas un débat aussi sensible, mais offre une base remarquablement stimulante et pédagogique pour l’élever. Souhaitons que l’ouvrage aide à arracher la natalité aux anathèmes et au défaitisme, et qu’il nourrisse une discussion dont la France ne peut plus se permettre de faire l’économie.

Source : fondation-res-publica.org

11 août 2026equipe

Introduction

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Cher président fondateur,

Chers intervenants,

Nous avons toujours pris au sérieux, à la Fondation Res Publica, la question de la Chine. Nous n’y avons peut-être pas grand mérite car qui pourrait nier aujourd’hui l’importance de la Chine dans un monde globalisé. Nous ne l’avons en tout cas jamais fait – et ne le ferons jamais – sous l’angle d’une Chine perçue, comme elle l’est souvent, comme une simple menace pour notre ordre existentiel. C’est une vision courte et malheureusement partagée dans un Occident qui croit que ses paradigmes propres sont adéquats à ceux de l’univers entier et qui se cache largement la marche implacable des choses. Mais l’histoire ne finit pas dans un chapitre de Fukuyama et le monde est en marche avec ou sans nous. Regarder ainsi la deuxième puissance mondiale sans œillères, nous avions déjà tenté de le faire, certains d’entre vous s’en souviennent, à deux reprises : en 2015 avec _La Chine et ses défis[[1]](#_ftn1)_, colloque confié à la savante autorité de l’ambassadeur Claude Martin qui était non seulement intervenu à cet égard mais qui avait géré largement les débats. Nous nous étions interrogés tant sur les caractéristiques nouvelles du système politique qui se dessinait avec l’arrivée au pouvoir, assez récente à cette époque-là, de Xi Jinping, que sur les avancées remarquables d’une économie dont les traits majeurs avaient été disséqués par deux économistes également conviés dont Patrick Artus. En 2018 nous avions tenu un séminaire sur _Les nouvelles routes de la soie_ [[2]](#_ftn2) nous interrogeant sur la voie d’une mondialisation à la chinoise, où nous avions notamment entendu vos analyses, M. Tchang, de la situation d’un pays qui, en 40 ans, avait multiplié son PIB par 80, sorti 700 millions de personnes du seuil de pauvreté et était devenu le premier producteur industriel du monde, cela il y a presque 10 ans.

Nous voyons bien qu’aujourd’hui tout cela mérite si ce n’est une révision du moins une véritable mise à jour. Le défi industriel et technologique relevé aujourd’hui par Pékin, qui ne nous demande plus aujourd’hui de fabriquer des TGV mais se pose en concurrent de Boeing et d’Airbus, en est un des principaux signes.

D’abord parce que la Chine n’est pas juste un cas particulier, c’est un élément majeur de la géopolitique mondiale et de l’histoire. Et cette fois elle le restera, contrairement au lointain passé. Son économie est un défi majeur, notamment pour nous Européens, nous verrons la chose dans toute son extension qui est cruelle.

Mais la position de cette puissance dans le monde va plus loin, elle interroge notre conception même de l’ordre mondial car, fondée sur un empire et une philosophie millénaires, cette puissance est aussi porteuse d’une culture en profondeur qui fait qu’elle ne se contentera pas dans l’avenir de s’aligner sur l’échiquier dessiné par l’Occident mais le fera bien plutôt à la manière qui lui sera propre.

En même temps, et peut-être d’abord, les données propres à l’échiquier interne chinois sont à interroger. La Chine a rattrapé, voire dépassé, son retard dans la plupart des domaines les plus sensibles : le spatial, la haute technologie, la recherche et tout récemment encore l’IA aux défis de laquelle, comme nous tous, elle se trouve néanmoins confrontée.

Pour autant les perspectives sont-elles pour elle sans interrogation, avec une démographie en panne, peut-être une vraie question d’approvisionnement énergétique, comme le montre la guerre d’Iran, ou en sens inverse, avec l’atout majeur que constituent les terres rares puisque, nous le savons depuis peu, la Chine concentre 80 % des capacités mondiales de séparation des terres légères et quasi 100 % pour les terres rares lourdes. Ce point a d’ailleurs été souligné tout récemment par le ministre français de l’industrie Roland Lescure. C’est là un atout majeur puisqu’il semble même que cet atout des terres rares lui a permis de résister aux premiers assauts trumpistes de l’année dernière.

Sur l’ensemble de ces questions d’avenir nous espérons couvrir les sujets majeurs avec des intervenants dont il n’est point besoin de souligner la haute compétence.

Nous commençons ainsi notre réflexion avec Jean-François Huchet, économiste, président de l’Inalco, ancien directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine, auteur notamment de _La crise environnementale en Chine_ (Presses de Sciences Po, 2016).

Lors de précédents colloques, mais aussi lorsque nous avons entendu votre remarquable intervention il y a deux ans devant notre institut de formation, l’IRSP[[3]](#_ftn3), nous n’étions pas à cette époque dans la pensée que la Chine pourrait avoir un jour quelque difficulté d’approvisionnement énergétique ni, peut-être, comme je l’ai souligné, que les terres rares seraient à ce point devenues un atout majeur. J’avais par ailleurs été frappée par l’importance que vous aviez accordée, lors de cette conférence, à la question démographique, en disant qu’on avait tendance à la sous-estimer totalement du fait, selon vous, de la puissance même de l’économie chinoise. Nous allons donc pour commencer vous entendre sur l’état de cette économie.

[[1]](#_ftnref1) _La Chine et ses défis : vers un nouveau modèle de développement ?_, colloque organisé le 14 décembre 2015 par la Fondation Res Publica.

[[2]](#_ftnref2) _Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine_, colloque organisé le 4 juin 2018 par la Fondation Res Publica.

[[3]](#_ftnref3) _Quelle place pour l’Europe dans la compétition sino-américaine ?, _conférence tenue devant les auditeurs de l’IRSP, le 14 avril 2021. Avec Thierry de Montbrial, fondateur et président de l’Institut français des relations internationales, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, auteur de _Vivre le temps des troubles_ (Albin Michel, 2017) ; et Jean-François Huchet.

[Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.](https://fondation-res-publica.org/produit/la-chine-sans-oeilleres/)

Source : fondation-res-publica.org

11 août 2026equipe

Forces et faiblesses de l’économie chinoise aujourd’hui

Merci beaucoup, Marie-Françoise Bechtel.

Merci beaucoup à la Fondation Res Publica de m’avoir invité pour partager quelques idées sur l’évolution de l’économie chinoise.

Il se trouve que dans quelques jours une rencontre entre le Président Trump et le Président Xi Jinping devrait se tenir à Pékin. La précédente s’était tenue en 2017, il y a environ dix ans. Durant ces dix années on peut dire que l’économie chinoise a poursuivi son parcours, a continué à se développer de manière très importante, très profonde, avec parfois des signaux de faiblesse mais aussi avec un certain nombre de développements qui laissent effectivement envisager l’émergence d’une véritable puissance technologique. Je reviendrai sur cette question.

Je me permettrai de commencer par la démographie parce que c’est souvent un élément qui transforme en profondeur les sociétés, qui donne des tendances lourdes.

Je ne reviendrai pas sur le problème du vieillissement accéléré de la Chine. Vieillissement accéléré que la Chine n’est pas le seul pays à avoir connu, notamment en Asie. Ce qui diffère de ce qui est arrivé au Japon ou en Corée, c’est que cela intervient à un moment et à un niveau de PIB par tête plutôt précoces, cela avec un rythme extrêmement accéléré, notamment concernant l’effondrement du taux de fécondité. Nous sommes en face de phénomènes et de conséquences majeurs que nous percevons relativement facilement, notamment parce que, les ayant rencontrés en Europe, nous avons réfléchi sur la nécessité d’adapter nos systèmes de protection sociale. La Chine a entamé cela mais elle va devoir accélérer cette évolution. Vous vous en souvenez peut-être, en 2008, un ministre chinois était passé en Europe pour dire que nous étions une nation très vieille. Et en l’espace d’un peu plus de quinze ans, la Chine se retrouve elle aussi en face de ce genre de situation avec des conséquences majeures.

Derrière cela il y a aussi un certain nombre de conséquences sur les questions d’entrepreneuriat et des questions sur le poids que cela fait peser sur les finances publiques. On y reviendra avec la question de l’immobilier, qui est en pleine transition, comme moteur de l’économie chinoise. On a bien sûr aussi un certain nombre de conséquences sur la question de l’épargne et la protection sociale, une protection sociale qui n’est pas suffisamment développée en Chine, ce qui incite les Chinois, dans un contexte où le moteur de l’immobilier s’est effondré, à épargner encore un peu plus et à retirer des ressources qui pourraient être consacrées à la consommation. La Chine est le pays qui épargne le plus.

Cela a des conséquences très importantes et parfois aussi des conséquences que l’on attend un peu moins, telle la nécessité d’accélérer l’évolution de l’utilisation des ressources humaines, en particulier de la robotique dans les usines. Aujourd’hui à peu près 50 % des robots qui sont utilisés dans les entreprises à l’échelle mondiale sont dans les entreprises chinoises.

Donc, encore une fois, une évolution profonde est en train de marquer la Chine et, regardant les scenarii proposés par les Nations Unies on se rend compte qu’on est dans une situation totalement inversée à celle que nous avons connue à la fin des années 70 lorsque la Chine atteignait son milliard d’habitants. On pourrait tout à fait envisager aujourd’hui que la Chine repasse en dessous de la barre du milliard d’habitants, ce qui la place aussi dans un contexte psychologique complètement différent de celui dans lequel elle était à la fin des années 70, début des années 80. Je reviendrai sur cet aspect psychologique puisqu’on a dépassé cette période des Trente glorieuses qui est quand même très importante sur le plan psychologique.

Deuxième aspect sur lequel je voudrais revenir : en matière de gouvernance de l’économie chinoise on a quand même très largement soldé l’héritage de Deng Xiaoping, en particulier – je voudrais insister là-dessus – la différence entre le secteur d’État et le secteur privé, avec la recentralisation de presque tous les leviers économiques, le management de l’économie nationale et l’omniprésence du Parti communiste. Il est frappant aujourd’hui de voir que plus personne ne se cache : à une certaine époque, on vous tendait une carte où ne figurait aucune mention de ses fonctions, aujourd’hui sur chaque carte apparaissent les responsabilités au sein du parti, notamment dans le secteur privé puisqu’il y a maintenant des cellules du Parti communiste partout. Il y a eu une reprise en main très importante du secteur privé, en particulier avec l’arrestation ou la disparition de grands entrepreneurs privés. Aujourd’hui je crois que tous les entrepreneurs privés ont une petite musique dans la tête qui fait qu’on écoute ce que dit le Parti ! C’était déjà le cas avant mais aujourd’hui encore un peu plus. En effet la frontière qui existait entre l’économie publique et privée a été quelque part un peu brouillée au profit du Parti communiste et aujourd’hui, même dans les entreprises privées il suffit que l’État, qu’un élu du Parti demande quelque chose pour qu’on obéisse. Il y a aussi des systèmes qu’on appelle de _Golden Share _:il suffit de posséder une seule action pour permettre parfois à l’État d’imposer sa stratégie, une stratégie qui peut varier en fonction des provinces, en fonction des secteurs, mais qui donne au Parti communiste, avec la recentralisation du secteur financier et du secteur fiscal, un pouvoir extrêmement important. Depuis 2017 on commençait à comprendre comment Xi Jinping voulait fonctionner en matière économique et politique mais de nombreux « _small leading groups_ », des petits groupes décisionnels, apparus autour du conseil des affaires de l’État, permettent à Xi Jinping de garder la main sur l’économie, sur les affaires militaires et technologiques. Cette question de la gouvernance était en transformation déjà en 2017 mais là on en voit véritablement toutes les facettes.

Les finances publiques sont le talon d’Achille de l’économie chinoise. Avec l’arrêt du secteur immobilier, on paie encore le prix du plan de relance de 2013 qui avait vu les provinces mettre l’argent sur la table (le gouvernement central avait mis beaucoup moins d’argent que les provinces). C’étaient très largement les banques, à travers un certain nombre d’institutions qu’elles avaient créées, qui avaient énormément investi, parfois beaucoup trop, dans des infrastructures, dans des projets qui aujourd’hui ne rendent pas les résultats escomptés, loin de là. On a donc eu un programme de reprise en main du gouvernement central avec l’émission d’obligations pour essayer d’effacer les dettes. Mais on en est encore très loin et on estime qu’aujourd’hui la situation des finances publiques chinoises ne correspond absolument pas aux chiffres qui sont annoncés et que nous sommes en face d’un gouvernement qui n’a pas les marges de manœuvre pour relancer l’économie comme il pourrait le souhaiter. On est très loin des critères de Maastricht.

L’autre évolution majeure est l’immobilier qui était le moteur, dans tous les sens du terme, exerçant un effet d’entraînement sur les autres secteurs, sur la finance publique, sur l’épargne et sur la protection sociale. Ce moteur a volé en éclats. Il faut revenir à la dimension démographique pour le comprendre. En effet on était aux alentours de 8 m2 de surface habitable par habitant en 1980, on est aujourd’hui assez proche de ce que l’on trouve en Europe, entre 35 m2 et 40 m2. Heureusement pour la planète on n’est pas sur des critères australiens, canadiens ou américains ! Il n’empêche qu’aujourd’hui, avec la baisse démographique, le fait que la surface en m2 se rapproche de ce que nous connaissons en Europe, ce sont des millions de m3 de ciment qui ne sont plus consommés en Chine, ce sont des appartements, des bureaux, qui n’ont plus besoin d’être construits. Et aujourd’hui l’économie du ciment ne peut plus jouer le rôle qu’elle a joué. Même si Xi Jinping, d’un point de vue conjoncturel, a peut-être voulu aller trop vite, la phrase qu’il a prononcée en disant que l’immobilier ne pouvait pas servir de spéculation et que si on achetait un appartement c’était pour y habiter… a vraiment entraîné de profondes transformations qui sont en train d’avoir des conséquences négatives pour l’économie chinoise. En effet, on ne remplace pas facilement une addiction par une autre, un modèle par un autre, et il est vrai que l’immobilier irriguait considérablement l’économie chinoise jusqu’avant le covid. Sur la protection sociale l’immobilier ne joue plus ce rôle-là. Le portefeuille d’actifs des Chinois était très axé sur l’immobilier et, un peu, sur la Bourse. Or ces deux moteurs d’actifs se sont effondrés.

Autre évolution, plus psychologique. Sur la démographie, la baisse de la consommation, le problème des finances publiques, on est rentré depuis une petite dizaine d’années dans un état d’esprit très différent de la part des ménages chinois. Pendant très longtemps, même si ce n’était pas le cas, même si le gâteau n’était pas partagé de manière équitable, les parents avaient le sentiment que leurs enfants et petits-enfants allaient connaître une situation sociale et économique plus satisfaisante que la leur. Or on est sorti de ce schéma assez puissant (nous le savons, nous qui l’avons quitté brutalement à la fin des années 60 et au début des années 70) qui représente une vision du monde, une vision du futur qui a, je crois, considérablement changé en Chine. Et quand vous posez la question, même de manière anecdotique, en Chine, vous vous rendez compte que la situation psychologique a beaucoup évolué.

Jusqu’à présent j’ai insisté sur les éléments de faiblesse, je voudrais revenir maintenant sur les éléments de force, de transformation de cette économie chinoise, Marie-Françoise Bechtel en a évoqué quelques-uns.

En 2017 on était encore à la fin de ce qu’on appelait, de manière un peu schématique, la stratégie du « _made in China_ » : grosso modo, on s’est inséré dans l’économie mondiale, dans la division internationale du travail – c’était la stratégie de Deng Xiaoping – au niveau des activités d’assemblage, en profitant d’une main d’œuvre quasiment infinie, avec des millions de paysans qui étaient d’accord pour travailler dans des usines parfois dans des conditions extrêmement difficiles, voire qui heurtaient les standards les plus élémentaires en matière de protection sociale. Mais on était encore dans une position de _win-win_ avec l’Occident, avec l’Europe, avec les États-Unis, puisque les entreprises multinationales qui achetaient en Chine revendaient sur les marchés des produits qui n’entraient pas en concurrence avec ceux sur lesquels nous avions gardé la maitrise de la production.

Ce fut une erreur majeure de la part de l’Europe d’avoir poussé l’externalisation des productions au point d’avoir perdu des métiers, au point d’avoir perdu un certain nombre de compétences que nous essayons bon an mal an de récupérer aujourd’hui. Les Chinois en ont parfaitement conscience parce qu’ils ont vécu en l’espace de 25 ans ce rattrapage technologique et eux-mêmes ne veulent pas suivre les erreurs que les Européens ou les Américains ont pu commettre sur la division des différentes tâches dans la chaîne de valeur ajoutée. Ils veulent conserver une industrie très forte, la plus complète possible, je dirai même indépendamment de ce qui se passe sur le plan géopolitique et militaire. Ils ont conscience qu’il y a effectivement des compétences qui s’insèrent, entre le service à l’industrie, à l’intérieur même des métiers qui existent dans l’industrie et ils veulent rester présents.

Cela nous donne, à nous Européens, un chemin de crête assez difficile dans la négociation que nous avons avec les Chinois pour essayer de les forcer à transférer des technologies. Nous étions en bout de course du « _made in China_ » et nous avons aujourd’hui un « _made by China_ » ou une stratégie technico-stratégique couplée avec une stratégie d’autonomie économique qui peut faire référence bien sûr à la situation géopolitique et avoir aussi des consonances très militaires.

En fait la Chine veut devenir autonome sur le plan technologique et on voit aujourd’hui les résultats d’une politique chinoise qui a investi massivement dans les universités, dans la R&D, qui a essayé de casser l’héritage de l’ancien système soviétique où les entreprises et la recherche étaient très largement séparées, qui a investi énormément dans l’éducation de manière générale. Nous observons dans les universités des transformations majeures. Et nous avons aujourd’hui l’impression que ces différentes parties du complexe « sciences, technologies et industries », que ce maillage est en train de produire ses résultats. C’est un cercle vertueux que l’on voit tous les jours arriver avec une Chine de plus en plus présente non seulement sur les produits mais aussi sur les process.

La Chine domine les process. On l’a vu dans le dernier bras de fer avec les États-Unis, nous étions à cinq semaines de capacité de production de voitures électriques en Allemagne parce que la Chine était en capacité d’identifier nos points de faiblesse en matière technologique.

C’est donc une Chine qui aujourd’hui est présente partout, qui ne va renoncer à aucune industrie, qui est aussi très présente sur les services. Les Chinois ont aujourd’hui conscience de cet élément de puissance, ils ont ouvert la boîte noire technologique, ils ont digéré les technologies. C’est une différence majeure avec ce qui se passe dans le reste du monde. Nous sommes parfois suiveurs désormais d’un bon nombre de technologies. Lors de la dernière visite du Président de la République en Chine on nous a demandé à nous, universités, d’identifier un certain nombre de savoirs scientifiques sur lesquels nous pouvions collaborer avec la Chine et nous nous sommes rendu compte qu’il y avait énormément de secteurs sur lesquels la Chine était très largement en avance désormais sur la recherche française. Il est vrai qu’on stagne à 2,1 % de notre PIB sur la R&D et on commence à en voir très largement les effets.

Je terminerai par la question de l’économie et des liens avec tout ce qui touche à l’environnement.

Il faudrait que je réécrive complètement le livre que j’ai publié en 2016[[1]](#_ftn1) où je concluais qu’on était à la fois sur une Chine brune et une Chine verte. Or aujourd’hui, dans cette course contre la montre, on a quand même l’impression – heureusement pour la planète et heureusement pour la Chine – que même si la Chine continue de polluer énormément et si le charbon reste important, dans certains domaines elle est en train de gagner le pari. Les Chinois sont de très loin les plus grands investisseurs et les plus grands innovateurs en matière d’énergie verte. La Chine ne s’en sort pas trop mal, comparée à d’autres pays asiatiques, avec la crise que l’on connaît aujourd’hui dans le détroit d’Ormuz. Elle a réussi à diversifier son approvisionnement énergétique et je pense que c’est une incitation très forte à investir encore beaucoup plus d’argent sur les énergies vertes … parfois en augmentant un peu le charbon (les Chinois ont plus de trois siècles de réserves en matière de charbon, ce qui peut parfois ralentir un peu l’évolution). Mais de manière générale on reste assez admiratifs quand on voit les grands projets qui existent dans le domaine de l’économie verte, avec des économies d’échelle très importantes qui permettent de faire baisser les prix beaucoup plus rapidement que ce que nous connaissons en Europe. C’est valable pour les énergies vertes mais aussi tous les essais en biotechnologies, par exemple.

Au bout du compte, au-delà des éléments de faiblesse qui depuis dix ans touchent la Chine (je les ai listés), on voit des éléments de force, de souveraineté, dans un contexte géopolitique qui renforce le sentiment que l’évolution du modèle chinois qui est attendue par les Européens sera difficile à faire accepter à la Chine.J’ai un peu l’impression que les Américains ont d’ailleurs laissé tomber cet objectif.On va le voir avec le G7 à Évian. On sait que le Président de la République veut essayer de convaincre la Chine d’évoluer vers le rééquilibrage de son économie. Au-delà des questions économiques il y a derrière cela quelque chose de plus profond au niveau idéologique, je dirai même un discours civilisationnel très fort de la part du Parti communiste chinois, en particulier

Xi Jinping qui pense que la consommation est synonyme de décadence, que les transferts sociaux ne correspondent pas à l’esprit de l’entrepreneuriat dans lequel la Chine s’est embarquée depuis plus de cinquante ans. Il me semble que les verrous idéologiques et géopolitiques qu’on connaît aujourd’hui ne vont pas dans le sens du rééquilibrage de l’économie chinoise qui serait nécessaire à la fois pour la Chine et pour le reste du monde puisque nous connaissons nous-mêmes un énorme problème de compétitivité, de surplus et aussi un problème géopolitique puisque plus personne ne se fait confiance.

Marie-Françoise Bechtel

Merci infiniment.

Vous avez donné un tableau tellement vivant, tellement complet de l’état actuel de l’économie chinoise qu’on ne saurait rêver mieux… si ce n’est que justement il ne fait pas rêver, comme l’a souligné votre conclusion.

Vous avez notamment marqué l’importance de la recherche et, en creux, le déficit des pays européens et tout particulièrement de la France en ce qui concerne l’investissement dans ces domaines pourtant clés, avec le temps long, ou au moins le moyen terme, que cette recherche demande.

Vous avez montré que la Chine tient un peu toutes les rênes mais qu’il lui appartient d’évoluer si elle ne veut pas aller droit dans le mur. Vous avez dit que la protection sociale n’était pas le sujet principal de Xi Jinping, ce n’est pas sa vision du monde. Mais les Chinois vont se retrouver tout de même avec une population qui certes stagne mais qui, justement, va rencontrer dans ce domaine des difficultés affectant peut-être la productivité… Il peut y avoir de nombreux tenants et aboutissants, de répercussions de tous les côtés…

Jean-François Huchet

Si vous me permettez, quand vous prenez l’usine Tesla à Shanghai et l’usine Tesla à Los Angeles, pour le même modèle la productivité chinoise est deux fois supérieure à la productivité américaine.

Marie-Françoise Bechtel

Tout est dit !… a-t-on presque envie de dire.

Jean-François Huchet

Il est vrai que dans les négociations internationales on ne peut pas se limiter à l’argument de la surproduction. Les Chinois affichent aussi une volonté de montrer qu’ils ont fait un chemin remarquable sur la productivité.

Marie-Françoise Bechtel

Peut-être est-ce très sensible aussi dans le domaine de la recherche.

Tout est dit et cependant tout n’est pas dit car il appartient à l’intervenant suivant de nous préciser ce qu’est ou sera cette interface entre une économie chinoise très puissante, avec également les faiblesses que vous avez évoquées au début de votre exposé, et les autres économies, particulièrement peut-être l’économie européenne.

Cela pour dire que nous sommes très heureux d’entendre à nouveau notre ami Jean-Paul Tchang, économiste et co-fondateur de _La lettre de Chine_.

Vous êtes franco-chinois et vous êtes particulièrement désigné par une longue expérience pour nous en dire plus sur l’interface entre l’économie chinoise et l’économie mondiale ou tout au moins européenne. Je me souviens que lors de notre séminaire sur les nouvelles routes de la soie, interrogé sur la question d’une mondialisation à la chinoise, vous aviez évoqué cette vision qui se rapprocherait davantage de la philosophie confucéenne, opposée à celle de Pareto, disant : « Je gagne si tu gagnes aussi ». Et vous aviez développé longuement ce que serait la conception chinoise de la mondialisation, notamment à travers les nouvelles routes de la soie, grand projet dont vous disiez qu’il reposait sur l’idée d’une mondialisation continentale opposée à la mondialisation maritime dont les Chinois ne tenaient pas les clés. Ce point m’avait paru extrêmement important.

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Et plus particulièrement comment regardez-vous la compétition féroce menée en Chine envers l’Europe, que ce soit sur le marché de l’automobile, qui a totalement déstabilisé le modèle allemand, ou sur celui des biens de consommation (on ne rappellera pas l’affaire Shein qui est dans toutes les mémoires), consommation courante incluant d’ailleurs les produits intermédiaires, tels les composants destinés à les fabriquer.

« Aujourd’hui, disait Nicolas Dufourcq (patron de la BPI), lors d’une récente audition à l’Assemblée nationale, la puissance de la Chine monte en gamme dans l’acier, la chimie, l’automobile, les machines-outils mais aussi les équipements énergétiques, le nucléaire, la santé, l’électronique, sans oublier que dans le domaine des batteries la Chine surplombe ses concurrents. » Les voies d’un échange économique plus égal avec l’Europe, incluant aussi la recherche, sont-elles ouvertes ? Louis Gallois soulignait au cours d’un autre colloque sur les États-Unis à la fin de l’année dernière[[2]](#_ftn2) que le déficit de l’Union européenne avec la Chine était de 365 milliards de dollars. Le ministre du Commerce avait d’ailleurs proposé fin 2025 davantage d’investissements chinois ciblés, reprenant une proposition qui avait été adressée au Président de la République par un groupe d’économistes français et allemands. Y aurait-il là une voie ? Je n’en sais rien.

Je vous laisse la parole.

[[1]](#_ftnref1) Jean-François Huchet, _La crise environnementale en Chine, _Paris, Presses de Sciences Po, 2016.

[[2]](#_ftnref2) _Le nouveau monde est-il si nouveau ? – L’Amérique et nous_, colloque organisé par la Fondation Res Publica le 23 septembre 2025.

[Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.](https://fondation-res-publica.org/produit/la-chine-sans-oeilleres/)

Source : fondation-res-publica.org

11 août 2026equipe

Le nouveau positionnement de la Chine selon elle-même

Merci beaucoup.

Je suis très honoré d’être invité ici pour évoquer ces sujets.

À propos de la Route de la soie, je citais une idée avancée par le philosophe chinois Zhao Tingyang[[1]](#_ftn1) selon laquelle, dans la pensée chinoise, la coexistence précède l’existence. Il faut donc toujours envisager les avantages pour tous. Il avait inventé ce concept d’« optimum de Confucius » – préférable à l’optimum de Pareto – : « Je ne gagne que, si et seulement si, tu gagnes aussi ». C’est un peu idéaliste.

Deuxième remarque, la Route de la soie est un projet avant tout très continental ou terrestre, même si dans sa formulation, la route est complétée par une « ceinture maritime ». C’est, dans la pensée chinoise, en tout cas dans celle des dirigeants chinois, un point très important. Le Parti communiste chinois fonde toute son action sur un corpus de pensées, d’analyses et d’études, pour en fixer les objectifs et la déclencher. C’est une sorte de positionnement de départ. Et si on suit attentivement ce qu’ils publient chaque année, lors d’un plénum ou d’un congrès, et ce qu’ils font et réalisent par la suite, on constate qu’ils sont plus prévisibles qu’on ne le pense. Lorsque le Premier ministre canadien, Mark Carney, a dit il y a quelques temps que finalement les Chinois sont plus prédictibles, il pensait sans doute à son voisin nord-américain en termes de référence. En tout cas il est quand même intéressant de suivre l’analyse que font les Chinois de leur propre positionnement par rapport au monde et à l’époque présente. C’est pour nous une façon de mieux connaître un interlocuteur, un partenaire, ou un adversaire etc., suivant la définition que l’on peut ou veut lui donner.

2017 fut une date charnière. Le rapport de stratégie de la sécurité nationale (_National Security Strategy_) du premier mandat de M. Trump fut publié le 18 décembre 2017. Pour la première fois dans ce rapport traditionnel de chaque présidence américaine, la Chine y est désignée comme le rival le plus important des États-Unis, quasiment comme un risque existentiel à long terme. Cela affecta immédiatement la façon dont les Chinois perçoivent le reste du monde et le rôle qu’ils vont y jouer. Deux semaines après la publication du document de la Maison blanche, Xi Jinping déclarait devant sa conférence des ambassadeurs de fin d’année 2017 : « Le monde se trouve à un moment de bascule, un moment sans précédent depuis cent ans ». Il a répété la même formule six mois après devant tous les dirigeants provinciaux. Puis la formule est entrée dans les documents du 20ème congrès du Parti en 2022. Elle a été depuis répétée et récemment complétée par : « ce processus est en train de s’accélérer ».

Les exégèses des _think tanks_ chinois proches du pouvoir sont assez claires : un changement de rapports de force est en train de s’installer avec la démultiplication des contradictions et de manière tout à fait inédite. Plus précisément, les rapports de force sont en train de s’inverser : L’Asie est ascendante alors que l’Occident est en déclin. Un fait suffit à illustrer la tendance : depuis quinze ans, l’industrie chinoise est devenue la première du monde. En 2024, elle a même représenté à elle seule 36 % de la production industrielle mondiale contre 33 % pour l’ensemble des pays du G7.

La Chine a réussi son industrialisation. On ne connaît aucun précédent d’un pays qui, en si peu de temps, se dote d’un système industriel aussi vaste, comprenant les 39 industries définies par l’ONUDI (Organisation des Nations unies pour le développement industriel) dans toutes les branches, un système complet de parcs industriels, de cités industrielles, avec toutes les sous-traitances et transformations disponibles à proximité, le tout s’appuyant sur des infrastructures de logistique, de communication et de transport denses et efficaces.

Simultanément, la Chine est devenue la première puissance commerciale. L’excédent commercial chinois représente 60 % du total de l’ensemble des excédents commerciaux du monde, au point où les Chinois savent qu’ils sont en train toucher la limite dans ce domaine et que cela ne peut pas continuer. Ils savent aussi que c’est une des raisons du changement d’attitude des Américains et des Européens à leur égard. Même des pays en voie de développement peuvent s’en agacer et prendre des mesures de rétorsion. Par exemple, en avril 2024, le Pakistan, pays pourtant très ami de la Chine, a imposé des restrictions sur les importations chinoises. Les Chinois sont conscients qu’un tel développement de leurs industries et de leurs exportations provoque dans d’autres pays des frustrations, du chômage et des malheurs, sans compter les levées de boucliers protectionnistes et les inévitables hostilités.

En résumant le passé, les dirigeants chinois considèrent que jusqu’à un temps récent, la Chine a été continuellement en apprentissage de l’étranger. Pendant pratiquement tout le XXème siècle, la Chine a étudié et copié l’Occident au sens large, y compris la Russie. Parce que là-bas, ça fonctionne. Et comme Deng Xiaoping l’a dit, peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, du moment qu’il attrape des souris ! Il faut être pragmatique, on apprend ce qui marche.

Ce qui marche c’est d’abord le marxisme de l’Union soviétique, pour prendre le pouvoir. Puis on a appris auprès de l’Union soviétique pour la première industrialisation chinoise, les 156 grands projets industriels des années 50, la planification de l’économie, etc.

Ensuite ce fut l’Occident dont on a tout appris, essentiellement son économie de marché, son économie mixte, son capitalisme, etc. Cela fonctionne désormais aussi en Chine ! Ils se sont inspirés des exemples de pays capitalistes qui avaient eu un temps une économie mixte, avec des entreprisesd’État au milieu d’entreprises privées pour entamer les réformes et entrer dans « l’économie socialiste de marché aux caractéristiques chinoises ». Ils ont étudié. Ils ont appris. Mais maintenant les rapports de force sont en train de changer, il en va de même du rapport maître-élève.

Depuis 500 ans, le monde a été dominé par les puissances maritimes. La Chine, avec sa nouvelle puissance acquise change de perspective. Elle découvre et parie sur le potentiel de l’Eurasie, y voyant un atout fondamental pour contrebalancer les puissances maritimes que sont les États-Unis et les autres. Ils notent cependant que l’environnement n’est pas aussi pacifique qu’escompté. Toutes les guerres se passent sur le continent eurasiatique : le Moyen-Orient, le conflit entre l’Inde et le Pakistan, entre le Cambodge et la Thaïlande, sans compter les guerres civiles, en Birmanie par exemple, et bien entendu la guerre russo-ukrainienne en Europe.

L’époque est caractérisée par un environnement géopolitique incertain, aggravé par la détérioration des relations entre les grandes puissances. Le premier chapitre de la diplomatie chinoise porte sur les relations entre grandes puissances. Or la tension règne entre la Russie et l’Occident, la Chine et les États-Unis, la Chine ne s’entend pas bien avec l’Inde, a de gros problèmes avec le Japon. De même, ça ne va pas très bien entre la Chine et l’Europe, ça va même assez mal.

Ils en concluent que leurs pronostics formulés au 20ème congrès du PCC sont en train de se réaliser de manière accélérée et que les contradictions sont en train de s’approfondir : c’est le constat du dernier Plénum du mois d’octobre (le 4ème Plénum du 20ème comité central). Ils se sentent dans une situation exceptionnelle, dont l’impact se fait sentir sur l’économie nationale et sur les relations extérieures.

Le problème de positionnement les préoccupe : la Chine a changé de place, mais à quelle place se retrouve-t-elle ? Et comment définir de manière juste cette place ? « Une mauvaise appellation des choses conduit à l’incohérence de l’expression » dit Confucius. Non seulement, elle veut se placer correctement, elle veut que les autres l’acceptent pour éviter les conflits et rendre le dialogue possible. Aux Européens qui définissent la Chine comme un rival systémique, les Chinois s’en défendent et pointent l’erreur de positionnement qui fait déraper les relations. Ils disent la même chose à M. Trump. Hier, dans le _Quotidien du peuple,_ un éditorial affirmait : « il faut, pour améliorer nos relations, que les Américains conçoivent correctement nos positionnements respectifs et nos relations. Autrement, c’est aussi gênant que lorsqu’on boutonne une chemise en se trompant d’un cran… »

Les Chinois font peut-être preuve de naïveté quand ils pensent qu’en discutant sereinement et en acceptant chacun la juste place de l’autre, les choses vont aller mieux et les relations s’améliorer. Ce n’est apparemment pas encore le cas.

Il leur faut aussi identifier l’époque et sa dynamique. Les Chinois considèrent qu’il y a eu une première phase où l’Occident attaquait tandis que la Chine reculait. Une période qui avait démarré assez brutalement en 2017 quand tout d’un coup, la Chine était pointée du doigt par les Etats-Unis comme le pays le plus menaçant. Peu de temps après, l’Union européenne commençait à tenir le même discours. Dans cette phase où l’Occident avançait, la Chine encaissait et reculait, les Chinois étaient sur la défensive.

Ils pensent vivre maintenant une nouvelle étape après avoir réussi à stabiliser la situation en maintenant la ligne de front. Sans initier d’offensive, ils entendent néanmoins rendre coup pour coup désormais. Ce changement d’attitude s’affirme avec le deuxième mandat de Trump et lors de la guerre des droits de douane déclenchée par ce dernier. Quel contraste avec l’attitude chinoise lors du premier mandat de Trump. À l’époque, Pékin avait dépêché le vice-Premier ministre Liu He à Washington plusieurs fois pour chercher un accord à tout prix et éviter un affrontement avec les Américains, quitte à faire des concessions. Depuis les choses ont changé. Puisque la présidence de M. Biden a continué dans le même sens et n’a pas voulu changer de politique, les Chinois se sont préparés cette fois-ci à des ajustements et à un certain nombre de mesures de rétorsion. Ils ont identifié les points forts de leur commerce extérieur, par exemple, leur quasi-monopole dans la raffinerie des terres rares, soit 92 % de la production mondiale, notamment pour les terres rares lourdes. Ils ont dans ce domaine une technologie effectivement supérieure aux nôtres qui leur permet d’extraire simultanément 17 terres rares quand les concurrents en sont réduits à 2 pour le moment. Pour faire face à des perspectives de mesures de rétorsion ou de sanction, ils ont aussi identifié leurs faiblesses et vulnérabilité. Par exemple, la Chine importe 700 millions de tonnes de pétrole, il fallait donc qu’ils s’assurent d’autres sources d’approvisionnements : la Russie, les pays d’Asie centrale, les oléoducs (il y en a déjà trois qui fonctionnent, un quatrième va commencer à fonctionner bientôt avec le Turkménistan) pour parer au risque d’un blocage du détroit de Malacca sur la route du pétrole moyen-oriental. Ils ont développé l’énergie renouvelable dont le nucléaire pour moins dépendre du pétrole. Ils ont, patiemment et secrètement, identifié toutes les réserves d’hydrocarbures en Chine et viennent de les publier : elles représentent potentiellement 100 millions de tonnes supplémentaires de production domestique. Ils ont aussi renforcé à fond leurs technologies pour transformer le cas échéant du charbon en pétrole. Ils ont donc des réserves de pétrole beaucoup plus importantes qu’on ne le pense. Pour ce qui est des céréales, Xi Jinping a demandé qu’on garde deux ans de réserves de céréales, avec des moyens de conservation très modernes pour que celles-ci ne périssent pas, même si cela coûte très cher.

Tout a été fait pour être capable de résister à n’importe quel coup et de riposter si c’est nécessaire, afin de parvenir à imposer une stabilisation de la situation.

En effet ils jugent que les Américains ont mené une guerre hybride totale à partir de 2017, pas seulement sur le plan commercial mais sur le plan économique en général en harcelant les sociétés chinoises qui avaient levé des fonds aux États-Unis, qui sont cotées aux États-Unis et qui opèrent sur le marché américain. Ils ont mené la guerre technologique à la Chine, non seulement en interdisant l’exportation des puces électroniques (_chips_) les plus avancées, notamment destinées à l’Intelligence artificielle, mais aussi en amont en obligeant les Hollandais à arrêter l’exportation de machines d’impression ou de gravure des puces, tout cela pour empêcher ou ralentir le progrès de la Chine dans le domaine des micro-processeurs.

De plus, les Américains ont mené une guerre idéologique et en s’emparant des thèmes heurtant la souveraineté chinoise. Ils ont organisé partout des narratifs et des actions au sujet du Tibet, de Xinjiang, de Hong Kong, etc., et bien entendu de Taïwan. Pour les Chinois, les Américains leur ont livré une guerre tous azimuts, en rameutant les alliés occidentaux pendant au moins sept ans.

« Maintenant ça suffit », semblent dire les Chinois qui se savent un peu plus forts et qui ont développé une imposante industrie de défense. Jusqu’à récemment, l’industrie de défense, dans toutes les résolutions du Comité central, visait « à concentrer les efforts pour la construction de la défense ». Mais au 4ème Plénum du XXème Comité central, l’année dernière, le discours fut différent : « Il faut en même temps construire la défense nationale et se préparer à la guerre ». On a l’impression que tout est fait pour anticiper une situation plus dramatique : « Il faut que nous soyons tous prêts à affronter non seulement ces transformations centenaires ou millénaires qui sont en train de s’accélérer et les contradictions qui sont en train de s’approfondir. Il faut s’attendre à des vents violents, y compris des tempêtes et des vagues extraordinaires ». C’est un vocabulaire extrêmement inhabituel pour décrire la situation. S’y ajoute la préparation de toute une série de lois contre l’utilisation extraterritoriale des lois américaines (extraterritorialité du droit américain). Les Chinois se sont dotés de tout un arsenal juridique. Ces lois ont été utilisées récemment, lorsque cinq raffineries chinoises ont été sanctionnées par les Américains pour avoir acheté du pétrole iranien. Le gouvernement chinois a formellement interdit, en application de ces lois, à ces entreprises et à leurs partenaires de tenir compte des sanctions américaines. Même ordre aux trois sociétés chinoises sanctionnées pour avoir vendu des images satellitaires aux Iraniens. On est vraiment dans le « rendre coup par coup ». Les Américains interdisent l’exportation des puces H200de chez NVIDIA aux Chinois, puis l’autorisent à compte-goutte ? Surprise, les Chinois n’en veulent plus. Or cela fait cinq ans que tous les laboratoires d’État de recherche chinois ont identifié les goulots d’étranglement des sujets les plus sensibles de la haute technologie. Ils y ont consacré énormément d’argent, mobilisant tout le tissu industriel privés et publics pour trouver des voies alternatives. En riposte, la Chine impose à son tour des tracasseries administratives à n’en plus finir aux compagnies américaines qui ont un besoin vital de terres rares, un embargo de fait.

Une constatation d’hostilité américaine ou occidentale, une préparation pour résister et riposter le cas échéant, c’est aussi un peu à travers ce prisme chinois qu’il faut voir les choses si l’on veut saisir la vue d’ensemble. La position chinoise n’est pas définie une fois pour toutes par ses propres intérêts et motivations, elle évolue avec leur analyse de ce qui se passe dans le monde. Sur le plan monétaire, par exemple, pendant très longtemps, ils ont souffert des sanctions américaines liées à l’utilisation du dollar. Après avoir étudié la question, ils se sont rendu compte que leurs maîtres en matière monétaire ont été en-dessous de tout pendant la crise financière de 2007-2008, suivie d’ailleurs par la crise des dettes souveraines en Europe. À l’époque, la Chine a été très coopérative, elle a synchronisé la reprise économique avec l’administration Obama. Elle a soutenu l’Europe en achetant massivement des dettes souveraines européennes, qu’elle n’a pas revendu en évitant l’aggravation de la crise. La Chine a continué à acheter des _Fannie Mae_ et _Freddie Mac_titres hypothécaires garantis par le gouvernement américain, même au plus fort de la crise. (Ils ont au passage gagné beaucoup d’argent…). En tout cas elle avait joué le jeu. Mais quand elle constate que du jour au lendemain les Américains pouvaient empêcher les Chinois de lever de l’argent dans le marché financier, elle a développé son propre marché de la dette. Déjà après la crise asiatique des années 1990, mais surtout après la crise de 2007-2010, elle a construit un marché obligataire très conséquent qui fait qu’aujourd’hui le yuan est non seulement une monnaie de transaction commerciale mais aussi un support de titres financiers, une monnaie de réserve. Les pays qui ont des excédents commerciaux avec la Chine comme l’Indonésie, les pays de l’ASEAN, etc., peuvent mettre leur argent sur des emprunts d’État chinois au lieu d’acheter des _T-bills, T-notes ou T-bonds _américains. Aujourd’hui la Chine possède son propre système de paiement CIPS (_Cross-Border Interbank Payment System_) en complément du SWIFT. Les Russes auraient voulu qu’ils l’utilisent de manière plus globale, les Chinois ont toujours hésité pour ne pas effaroucher les Occidentaux. Mais les choses peuvent changer. Tout cela montre le degré de préparation de la Chine pour le cas échéant résister aux offensives occidentales dans le domaine économique et financier.

Les Chinois donnent l’impression qu’ils se sont fait une raison : quoi qu’ils fassent, ce sera toujours difficile et risqué de traiter avec les Américains. Quant à l’Europe, ils jugent que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. Mme Merkel, M. Hollande puis M. Macron ont négocié avec le gouvernement chinois pendant neuf ans un accord sur les investissements Chine-UE, mais celui-ci a été bloqué par le Parlement européen à la suite d’une résolution sur la question Ouïgour. Les dirigeants des pays européens vont en Chine individuellement : le Premier ministre espagnol, son homologue allemand, notre Président… Même en dehors de l’Union européenne tout le monde va en Chine, tout le monde discute avec les Chinois, mais au niveau de Bruxelles c’est un autre discours. L’Europe commence à prendre des sanctions qui sont pour la Chine des atteintes à sa souveraineté. Des entreprises chinoises ont été sanctionnées par l’UE parce qu’elles traitent avec la Russie. Cela devient très compliqué. Devant l’absence de progrès et la multiplication des tracas, le discours chinois devient plus intransigeant et n’écartent plus les rétorsions. À leurs yeux, les Européens doivent choisir : ont-ils besoin oui ou non de capitaux chinois et de technologies chinoises ?

Cela nous ramène aux problèmes de l’économie chinoise évoqués par M. Huchet. Les points cruciaux pour une économie sont la disponibilité des ressources et la taille du marché. Quand vous avez une gigantesque industrie, vous avez besoin de vendre. Or, pendant un temps, pour les entreprises chinoises de la côte, il était plus facile de gagner de l’argent en exportant qu’en vendant en Chine. C’est un gros problème. La Chine est un pays unifié, centralisé mais sur le plan administratif, c’est 34 provinces et régions autonomes ou spéciales. Il est extrêmement difficile, pour une société établie dans l’écosystème de relations politiques et financières d’une province ou région d’aller dans une autre. Le terme de « marché domestique unifié » reste jusqu’à ce jour une assez grande illusion. Depuis le 19ème Congrès, il y a déjà plus de 9 ans, les Chinois ne cessent d’insister sur le fait qu’il faut créer un grand marché domestique, faire monter la consommation domestique, etc. Cela n’arrive pas très vite. Or c’est là que réside en partie la solution des divers problèmes vis-à-vis de l’étranger. Si un grand marché unique existait réellement en Chine, cela permettrait d’absorber une bonne partie des surcapacités de production. Il semblerait, d’après les derniers documents de discussions au Plénum du Comité central et à l’Assemblée nationale populaire, que les autorités chinoises soient enfin décidées cette fois-ci à y mettre les moyens et les pressions pour y parvenir. On ne peut pas éliminer que la chute récente d’un certain nombre de dirigeants provinciaux soit un signe que le pouvoir central chinois est bien décidé à briser toutes les résistances aussi dans ce domaine, quitte à casser les clans ou groupes d’intérêts qui se sont constitués au cours des décennies au niveau des provinces et régions.

Les Chinois sont prêts à une possibilité de découplage avec une partie de l’Occident en cas d’impossibilité d’aplanir les conflits. Même si officiellement ils ne le disent pas, ils s’y préparent en progressant vers un système autonome, non dépendant de l’étranger. Tel est un des principaux thèmes du 15ème Plan quinquennal. D’un autre côté, ils commencent à être beaucoup plus sensibles aux discours de Poutine sur la nécessité de bâtir un autre ordre mondial avec les gens du « Sud global ».

Il faut admettre que nous sommes à un moment charnière.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup.

On ne parlera pas de géant aux pieds d’argile pour autant. En effet vous avez énuméré tous les domaines où la Chine est toute puissante. En même temps, vous avez montré qu’elle est un peu déconcertée par cette toute puissance dans un monde où – peut-être cela tient-il aux doctrines philosophiques et inconscients conceptuels de l’ensemble des zones du monde – elle ne s’ajuste pas à ce qui n’est plus un discours dominant mais un discours fracturé dans lequel l’hystérie trumpienne domine. Ce que j’ai retenu, en creux, de ce que vous dites, c’est quand même certains éléments de faiblesse et la prise de conscience de ces éléments.

Jean-Paul Tchang

C’est le paradoxe. La réussite révèle aussi les faiblesses potentielles. Encore une fois, s’ils sont sur la défensive par rapport aux Américains, c’est parce qu’ils admettent que ceux-ci sont encore les plus forts et continuent à exercer un fort contrôle sur le marché international.

Ils espèrent parvenir à régler le problème de la sécurité des ressources par la « diplomatie des pays limitrophes », vis-à-vis de l’Asie centrale notamment, du Pakistan et de la Birmanie pour éviter le détroit de Malacca qui peut être coupé en quinze minutes par la marine américaine. Donc ils cherchent toutes les routes continentales.

Marie-Françoise Bechtel

Cela révèle en tout cas une prise de conscience de la complexité du monde.

Je vais me tourner vers le troisième intervenant, Claude Martin, ambassadeur de France en Chine de 1990 à 1993, auteur, notamment, de _La diplomatie n’est pas un dîner de gala : Mémoires d’un ambassadeur Paris-Pékin-Berlin _(Nouvelles éditions de l’Aube, 2018). Vous avez, Monsieur l’ambassadeur, la charge « légère » de nous dire simplement ce que devient la Chine ? Où va-t-elle ? Comment se représente-t-elle sa propre position, à l’intérieur et dans le monde ? Et, au fond, en gardant toujours l’esprit « sans œillères » dont je parlais dans l’introduction de notre propos commun, comment, sans noircir ni blanchir le tableau, nous Français et Européens, pouvons-nous voir notre relation avec la Chine aujourd’hui ?

[[1]](#_ftnref1) Zhao Tingyang, _Tianxia, tout sous un même Ciel_, Paris, Éditions du Cerf, 2018.

[Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.](https://fondation-res-publica.org/produit/la-chine-sans-oeilleres/)

Source : fondation-res-publica.org

11 août 2026equipe

La Chine et nous

Monsieur le Ministre,

Chère Marie-Françoise Bechtel,

Chers amis de la Fondation Res Publica,

Merci de m’avoir invité à participer à cette rencontre. Je suis très heureux de revenir dans cette salle, où s’échangent toujours des analyses lucides, au plus près des réalités, sur la Chine.

Ce pays n’a cessé de me passionner, depuis cinquante ans. J’ai eu la chance de participer à la naissance des relations franco-chinoises, en 1964, et d’assister année après année, depuis lors, à l’émergence de la Chine sur la scène mondiale, où elle s’est progressivement imposée comme l’une des toutes premières puissances de la planète.

Aujourd’hui, elle apparaît clairement, dans la nouvelle configuration du monde, comme l’un des deux « Grands ». Tout en s’en défendant, elle commence à partager avec les États-Unis une sorte de « direction » des affaires du monde. Sans se poser encore en rivale des États-Unis, elle leur fait contrepoids, soutient leurs adversaires, tient en échec leurs projets, exerce parfois sur eux un chantage. Une relation équilibrée s’installe, faite de tensions, mais aussi de dialogue, et de réflexions communes. La rencontre qui doit se tenir demain à Pékin entre Donald Trump et Xi Jinping devrait illustrer ce nouveau et étrange rapport entre les deux partenaires. Aucun ne sollicite l’autre, mais chacun mesure l’intérêt qu’il a à participer à ce singulier duopole.

C’est une nouvelle configuration du monde. Une reconfiguration dont l’Europe est absente, effacée. Et la France avec elle. Nous ne pesons pas, nous ne jouons aucun rôle. Les États-Unis nous tiennent à l’écart. Et la Chine, que nous avons réinstallée à sa place sur la scène internationale, que nous avons aidée à s’affirmer, nous considère comme un acteur mineur, qu’elle ne se donne guère la peine de consulter.

Comment en est-on arrivé là ? Il faut analyser avec lucidité les raisons de cette relégation, de cet effacement de l’Europe, écrasée entre les nouvelles « superpuissances ». Sans nous flageller, nous pouvons assez facilement identifier quelques-unes des causes qui ont conduit à notre échec dans nos efforts pour nous imposer comme puissance dans le jeu mondial, tout particulièrement vis-à-vis de la Chine, puisque c’est d’elle que nous parlons aujourd’hui.

Revenons à 1964. En décidant de reconnaitre la Chine, le Général de Gaulle avait fait un double pari.

Celui, c’était l’objectif principal, de voir le gouvernement de Pékin, jugé alors dangereux par beaucoup, se comporter, une fois officiellement reconnu, en partenaire responsable sur la scène internationale, et coopérer en particulier avec nous à l’établissement d’un monde équilibré, refusant les alliances militaires et les « blocs », et attentif au contraire au respect des identités nationales.

Mais aussi celui, c’était un deuxième objectif, tout aussi important, de voir l’Europe stimulée par cette démarche, et en comprendre l’intérêt. L’émergence de la Chine, se distanciant de l’URSS, pouvait inciter nos partenaires à oser eux-mêmes affirmer une « identité » européenne par rapport au tuteur américain.

Le premier pari a été largement récompensé. Après la phase malheureuse de la Révolution Culturelle, pendant laquelle la Chine avait paru décevoir tous ceux qui croyaient en elle, Pékin s’est révélé un acteur de grande modération et de grande sagesse sur la scène internationale, en particulier à l’ONU, respectant scrupuleusement la Charte, œuvrant positivement à la résolution de plusieurs conflits internationaux. Les Chinois ont sur des dossiers importants coopéré étroitement avec la diplomatie française, nous aidant à établir la paix au Vietnam ou au Cambodge, à apaiser des conflits en Afrique, à faire avancer les négociations internationales sur le climat.

Mais, sur le deuxième pari, la vérité oblige à dire que nous avons largement échoué. Et ceci, dès le début. L’Europe n’a pas suivi notre démarche de 1964, nos partenaires ont attendu que Kissinger (1971) puis Nixon (1972) renversent la politique américaine (se référant explicitement, il faut le rappeler, à la « décision visionnaire du Général de Gaulle »), pour reconnaître la Chine, et se ruer alors, mais en ordre dispersé, sur le marché chinois. En 1978, la Communauté s’est donné un cadre, très léger, pour ordonner les échanges des États-membres avec Pékin, mais la concurrence est restée la règle, stimulée par la rivalité souvent ancestrale entre les grands industriels européens. La corruption, le non-respect de la propriété industrielle ont fait des ravages, et les investissements non contrôlés se sont multipliés dans les conditions les plus dangereuses, dans les deux sens.

Le plus remarquable a été, pendant toute cette période, le souci qu’ont eu nos industriels, nos partenaires, et la Commission, de maintenir avec les Américains un dialogue « constructif », qui n’était pas loin de ressembler à une sorte de tutelle de Washington sur les échanges euro-chinois. Nos grandes entreprises étaient naturellement sensibles, pour certains projets de coopération, aux mises en garde reçues de l’Amérique, qui restait leur principal marché. En 1989, après les évènements de Tiananmen, la Communauté a reçu de Washington une forte incitation à adopter à l’égard du régime chinois des « sanctions » qu’elle aurait prises de toute façon, mais dont les modalités ont été étroitement concertées, pour « affirmer l’unité des préoccupations occidentales », sanctions que l’Amérique a ensuite levées en partie sans nous prévenir. La concertation s’est poursuivie ensuite, au fil des années, entre sherpas du G7. Jusqu’à l’admission de la Chine à l’OMC, dont les négociations ont été largement menées « en commun ». C’est véritablement ensemble, ou d’un commun mouvement, que nous avons consenti à inscrire dans cet accord la disposition qui devait nous faire le plus mal : l’octroi à la Chine du statut « d’économie en développement », permettant à la Chine de bénéficier de concessions commerciales non réciproques. Disposition sur laquelle les États-Unis ont fini par revenir, en nous demandant une fois de plus de les suivre.

Tout est là : nous suivons. Nous participons à des démarches qui sont en réalité « occidentales ». Ou qui sont inspirées par un souci de ne pas être « moins disants », même si nous affichons notre autonomie, notre motivation propre, comme c’est le cas dans le domaine, dont il faut dire un mot, des « Droits de l’Homme ».

Il n’est pas dans mon propos de dire ici que nous ne devons pas défendre les démocrates chinois, œuvrer à leur libération, protéger les minorités et notamment les Ouighours, réclamer un meilleur fonctionnement de la justice. J’ai eu l’occasion, après la tragédie de Tiananmen, d’organiser dans tout notre pays une puissante action collective pour permettre l’accueil des dissidents rescapés. C’était le devoir et l’honneur de la France que de mener cette politique. Et, aujourd’hui, nous devons continuer à agir pour que la Chine s’ouvre enfin politiquement, pour qu’elle respecte l’état de droit.

Mais nos rapports avec Pékin ne doivent pas se réduire à cette action, et être conditionnés par elle, ni au niveau français, ni au niveau européen. Dans divers textes et déclarations, reliés au Traité de Lisbonne mais qui n’en font pas partie juridiquement, il est certes indiqué que la défense des droits de l’Homme « doit être au cœur » de toutes les politiques de l’Union. Un texte fixant les objectifs de la « politique étrangère commune » de l’Europe va même jusqu’à prévoir que la « défense des droits de l’homme » soit érigée en « priorité » de la politique extérieure de l’Union. Il est évident que cette exigence, si elle était totalement respectée, achèverait d’ôter aux Européens leurs dernières chances de se faire entendre dans leurs efforts pour rétablir, dans ce qui est déjà une position de faiblesse, les termes d’un échange commercial plus équilibré.

« Les États-Unis ont les mêmes exigences », nous dit-on. Sans doute. Mais ils savent les moduler, les formuler plus discrètement, et parfois les oublier. Ils ont, surtout, des instruments de pression, que nous n’avons pas, que l’Europe n’aura jamais. Il y a évidemment un lien entre les exigences que nous pouvons formuler, et les moyens dont nous disposons pour nous faire entendre. Soyons réalistes. Et essayons de trouver, sur le terrain purement économique et commercial, les bases d’un échange qui trouverait son propre équilibre.

Après l’épreuve de force tarifaire que Donald Trump a fait subir à tous ses partenaires, après les secousses que le Président américain a fait endurer à l’Europe, essayons de trouver avec la Chine les bases d’un nouveau rapport qui tienne compte de sa puissance, mais aussi de l’intérêt que notre marché, nos technologies, notre stabilité peuvent représenter pour son propre développement.

Il n’est évidemment pas question de laisser les exportations chinoises, déroutées du marché américain, nous envahir. Il n’est pas question de laisser les automobiles, et tous les produits chinois subventionnés, écraser notre industrie. Mais un sursaut de protectionnisme général, brutal, et aveugle n’est pas pour autant la solution. Dans bien des domaines, nous avons besoin de la Chine, de ses technologies avancées, comme elle a eu besoin des nôtres il y a vingt ou trente ans. Importons son savoir-faire dans un « contrat » équilibré qui lui assure un débouché sans nous installer dans une dépendance durable. Ouverture et possibilité de protection doivent se combiner dans un équilibre subtil, qui doit inspirer aussi la recherche en commun d’un nouveau cadre international qu’il faudra bien établir sur les ruines de l’OMC. Cette disposition à travailler ensemble à une remise en ordre du commerce mondial est notre principale monnaie d’échange, un « cadeau » qui ne va pas de soi dans notre dialogue futur avec Pékin. Sachons l’utiliser sans trop de souplesse ni de précipitation.

Ce sont là des idées simples, que peu de nos partenaires partagent en Europe. Les Allemands, même durement frappés par la violence de l’attaque industrielle et technologique chinoise, croient encore, comme vis-à-vis des Américains, aux vertus du libre-échange, cherchent encore à le préserver à tout prix. L’Italie hésite. La Commission, surtout, peine à changer de logiciel, obsédée par son désir de tenir en main « toute » la relation avec la Chine, y compris la question des droits de l’Homme, sur laquelle le Parlement européen la surveille. La Grande-Bretagne, sortie du club, pourrait apporter quelques idées utiles si elle y revenait un jour, mais cela prendra du temps. Autant dire qu’il est difficile d’être optimiste. L’Europe n’est pas près de pouvoir demander à figurer sur la photo.

Mais la France, dans tout cela ? Son destin, son rôle dans le monde ne sont pas entièrement tributaires de l’avenir très incertain d’une Union trop lourde, trop nombreuse, trop bureaucratique, et qui, vis-à-vis de la Chine, notamment (mais c’est également vrai vis-à-vis de la plupart de ses partenaires), n’a pas su acquérir le poids d’une vraie puissance politique.

La France, elle, existe, et elle a dans le concert des nations une place et une influence qui se sont trop souvent trouvé masquées, diluées, en tous cas, affaiblies par son souci de s’intégrer dans une démarche européenne.

Vis-à-vis de la Chine, la France reste un partenaire majeur, un interlocuteur de très grand intérêt. Membre permanent du Conseil de Sécurité, elle a eu l’occasion de montrer aux Chinois, j’en ai tout à l’heure donné quelques exemples, qu’elle savait à New York être utile, tenir son rang, rassembler des majorités, résister à plus puissant qu’elle, aider à résoudre des crises. Elle ne peut qu’intéresser la Chine, elle-même fortement désireuse de voir l’ONU rétablie dans son rôle, et dans ses règles. Mais notre autorité et notre habilité en tant que puissance nucléaire, signataire du TNP, membre actif de l’AIEA, nous donnent aussi quelques titres à l’attention de Pékin. La diplomatie chinoise est, sur ces questions, très proche de nous. Elle soutient l’Iran, mais nullement le désir de Téhéran, ou d’autres, d’acquérir l’arme absolue. Elle ne peut que souhaiter un dialogue sur le sujet avec notre pays, auquel nous sommes évidemment prêts.

Je termine donc cette très brève réflexion sur notre relation avec la Chine par un constat paradoxal. Nous avons voulu, en 1964, amorcer le dialogue avec Pékin en entraînant l’Europe avec nous, et les Chinois nous y encourageaient. Ils étaient même impatients d’avoir en face d’eux, pour échapper aux deux « superpuissances » de l’époque, un unique interlocuteur européen. Et aujourd’hui, revenus de ce rêve, c’est au contraire la France qui les intéresse. Une France qui saurait s’affranchir de la discipline européenne, pour redevenir un acteur singulier dans les affaires du monde. Ce constat mérite d’être médité. Il n’est pas question bien sûr de revenir sur notre engagement européen. Mais ne laissons pas l’Union des Vingt-sept entraver la renaissance possible, et souhaitable, d’un vrai dialogue franco-chinois.

[Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.](https://fondation-res-publica.org/produit/la-chine-sans-oeilleres/)

Source : fondation-res-publica.org

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