Merci beaucoup.
Je suis très honoré d’être invité ici pour évoquer ces sujets.
À propos de la Route de la soie, je citais une idée avancée par le philosophe chinois Zhao Tingyang[[1]](#_ftn1) selon laquelle, dans la pensée chinoise, la coexistence précède l’existence. Il faut donc toujours envisager les avantages pour tous. Il avait inventé ce concept d’« optimum de Confucius » – préférable à l’optimum de Pareto – : « Je ne gagne que, si et seulement si, tu gagnes aussi ». C’est un peu idéaliste.
Deuxième remarque, la Route de la soie est un projet avant tout très continental ou terrestre, même si dans sa formulation, la route est complétée par une « ceinture maritime ». C’est, dans la pensée chinoise, en tout cas dans celle des dirigeants chinois, un point très important. Le Parti communiste chinois fonde toute son action sur un corpus de pensées, d’analyses et d’études, pour en fixer les objectifs et la déclencher. C’est une sorte de positionnement de départ. Et si on suit attentivement ce qu’ils publient chaque année, lors d’un plénum ou d’un congrès, et ce qu’ils font et réalisent par la suite, on constate qu’ils sont plus prévisibles qu’on ne le pense. Lorsque le Premier ministre canadien, Mark Carney, a dit il y a quelques temps que finalement les Chinois sont plus prédictibles, il pensait sans doute à son voisin nord-américain en termes de référence. En tout cas il est quand même intéressant de suivre l’analyse que font les Chinois de leur propre positionnement par rapport au monde et à l’époque présente. C’est pour nous une façon de mieux connaître un interlocuteur, un partenaire, ou un adversaire etc., suivant la définition que l’on peut ou veut lui donner.
2017 fut une date charnière. Le rapport de stratégie de la sécurité nationale (_National Security Strategy_) du premier mandat de M. Trump fut publié le 18 décembre 2017. Pour la première fois dans ce rapport traditionnel de chaque présidence américaine, la Chine y est désignée comme le rival le plus important des États-Unis, quasiment comme un risque existentiel à long terme. Cela affecta immédiatement la façon dont les Chinois perçoivent le reste du monde et le rôle qu’ils vont y jouer. Deux semaines après la publication du document de la Maison blanche, Xi Jinping déclarait devant sa conférence des ambassadeurs de fin d’année 2017 : « Le monde se trouve à un moment de bascule, un moment sans précédent depuis cent ans ». Il a répété la même formule six mois après devant tous les dirigeants provinciaux. Puis la formule est entrée dans les documents du 20ème congrès du Parti en 2022. Elle a été depuis répétée et récemment complétée par : « ce processus est en train de s’accélérer ».
Les exégèses des _think tanks_ chinois proches du pouvoir sont assez claires : un changement de rapports de force est en train de s’installer avec la démultiplication des contradictions et de manière tout à fait inédite. Plus précisément, les rapports de force sont en train de s’inverser : L’Asie est ascendante alors que l’Occident est en déclin. Un fait suffit à illustrer la tendance : depuis quinze ans, l’industrie chinoise est devenue la première du monde. En 2024, elle a même représenté à elle seule 36 % de la production industrielle mondiale contre 33 % pour l’ensemble des pays du G7.
La Chine a réussi son industrialisation. On ne connaît aucun précédent d’un pays qui, en si peu de temps, se dote d’un système industriel aussi vaste, comprenant les 39 industries définies par l’ONUDI (Organisation des Nations unies pour le développement industriel) dans toutes les branches, un système complet de parcs industriels, de cités industrielles, avec toutes les sous-traitances et transformations disponibles à proximité, le tout s’appuyant sur des infrastructures de logistique, de communication et de transport denses et efficaces.
Simultanément, la Chine est devenue la première puissance commerciale. L’excédent commercial chinois représente 60 % du total de l’ensemble des excédents commerciaux du monde, au point où les Chinois savent qu’ils sont en train toucher la limite dans ce domaine et que cela ne peut pas continuer. Ils savent aussi que c’est une des raisons du changement d’attitude des Américains et des Européens à leur égard. Même des pays en voie de développement peuvent s’en agacer et prendre des mesures de rétorsion. Par exemple, en avril 2024, le Pakistan, pays pourtant très ami de la Chine, a imposé des restrictions sur les importations chinoises. Les Chinois sont conscients qu’un tel développement de leurs industries et de leurs exportations provoque dans d’autres pays des frustrations, du chômage et des malheurs, sans compter les levées de boucliers protectionnistes et les inévitables hostilités.
En résumant le passé, les dirigeants chinois considèrent que jusqu’à un temps récent, la Chine a été continuellement en apprentissage de l’étranger. Pendant pratiquement tout le XXème siècle, la Chine a étudié et copié l’Occident au sens large, y compris la Russie. Parce que là-bas, ça fonctionne. Et comme Deng Xiaoping l’a dit, peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, du moment qu’il attrape des souris ! Il faut être pragmatique, on apprend ce qui marche.
Ce qui marche c’est d’abord le marxisme de l’Union soviétique, pour prendre le pouvoir. Puis on a appris auprès de l’Union soviétique pour la première industrialisation chinoise, les 156 grands projets industriels des années 50, la planification de l’économie, etc.
Ensuite ce fut l’Occident dont on a tout appris, essentiellement son économie de marché, son économie mixte, son capitalisme, etc. Cela fonctionne désormais aussi en Chine ! Ils se sont inspirés des exemples de pays capitalistes qui avaient eu un temps une économie mixte, avec des entreprisesd’État au milieu d’entreprises privées pour entamer les réformes et entrer dans « l’économie socialiste de marché aux caractéristiques chinoises ». Ils ont étudié. Ils ont appris. Mais maintenant les rapports de force sont en train de changer, il en va de même du rapport maître-élève.
Depuis 500 ans, le monde a été dominé par les puissances maritimes. La Chine, avec sa nouvelle puissance acquise change de perspective. Elle découvre et parie sur le potentiel de l’Eurasie, y voyant un atout fondamental pour contrebalancer les puissances maritimes que sont les États-Unis et les autres. Ils notent cependant que l’environnement n’est pas aussi pacifique qu’escompté. Toutes les guerres se passent sur le continent eurasiatique : le Moyen-Orient, le conflit entre l’Inde et le Pakistan, entre le Cambodge et la Thaïlande, sans compter les guerres civiles, en Birmanie par exemple, et bien entendu la guerre russo-ukrainienne en Europe.
L’époque est caractérisée par un environnement géopolitique incertain, aggravé par la détérioration des relations entre les grandes puissances. Le premier chapitre de la diplomatie chinoise porte sur les relations entre grandes puissances. Or la tension règne entre la Russie et l’Occident, la Chine et les États-Unis, la Chine ne s’entend pas bien avec l’Inde, a de gros problèmes avec le Japon. De même, ça ne va pas très bien entre la Chine et l’Europe, ça va même assez mal.
Ils en concluent que leurs pronostics formulés au 20ème congrès du PCC sont en train de se réaliser de manière accélérée et que les contradictions sont en train de s’approfondir : c’est le constat du dernier Plénum du mois d’octobre (le 4ème Plénum du 20ème comité central). Ils se sentent dans une situation exceptionnelle, dont l’impact se fait sentir sur l’économie nationale et sur les relations extérieures.
Le problème de positionnement les préoccupe : la Chine a changé de place, mais à quelle place se retrouve-t-elle ? Et comment définir de manière juste cette place ? « Une mauvaise appellation des choses conduit à l’incohérence de l’expression » dit Confucius. Non seulement, elle veut se placer correctement, elle veut que les autres l’acceptent pour éviter les conflits et rendre le dialogue possible. Aux Européens qui définissent la Chine comme un rival systémique, les Chinois s’en défendent et pointent l’erreur de positionnement qui fait déraper les relations. Ils disent la même chose à M. Trump. Hier, dans le _Quotidien du peuple,_ un éditorial affirmait : « il faut, pour améliorer nos relations, que les Américains conçoivent correctement nos positionnements respectifs et nos relations. Autrement, c’est aussi gênant que lorsqu’on boutonne une chemise en se trompant d’un cran… »
Les Chinois font peut-être preuve de naïveté quand ils pensent qu’en discutant sereinement et en acceptant chacun la juste place de l’autre, les choses vont aller mieux et les relations s’améliorer. Ce n’est apparemment pas encore le cas.
Il leur faut aussi identifier l’époque et sa dynamique. Les Chinois considèrent qu’il y a eu une première phase où l’Occident attaquait tandis que la Chine reculait. Une période qui avait démarré assez brutalement en 2017 quand tout d’un coup, la Chine était pointée du doigt par les Etats-Unis comme le pays le plus menaçant. Peu de temps après, l’Union européenne commençait à tenir le même discours. Dans cette phase où l’Occident avançait, la Chine encaissait et reculait, les Chinois étaient sur la défensive.
Ils pensent vivre maintenant une nouvelle étape après avoir réussi à stabiliser la situation en maintenant la ligne de front. Sans initier d’offensive, ils entendent néanmoins rendre coup pour coup désormais. Ce changement d’attitude s’affirme avec le deuxième mandat de Trump et lors de la guerre des droits de douane déclenchée par ce dernier. Quel contraste avec l’attitude chinoise lors du premier mandat de Trump. À l’époque, Pékin avait dépêché le vice-Premier ministre Liu He à Washington plusieurs fois pour chercher un accord à tout prix et éviter un affrontement avec les Américains, quitte à faire des concessions. Depuis les choses ont changé. Puisque la présidence de M. Biden a continué dans le même sens et n’a pas voulu changer de politique, les Chinois se sont préparés cette fois-ci à des ajustements et à un certain nombre de mesures de rétorsion. Ils ont identifié les points forts de leur commerce extérieur, par exemple, leur quasi-monopole dans la raffinerie des terres rares, soit 92 % de la production mondiale, notamment pour les terres rares lourdes. Ils ont dans ce domaine une technologie effectivement supérieure aux nôtres qui leur permet d’extraire simultanément 17 terres rares quand les concurrents en sont réduits à 2 pour le moment. Pour faire face à des perspectives de mesures de rétorsion ou de sanction, ils ont aussi identifié leurs faiblesses et vulnérabilité. Par exemple, la Chine importe 700 millions de tonnes de pétrole, il fallait donc qu’ils s’assurent d’autres sources d’approvisionnements : la Russie, les pays d’Asie centrale, les oléoducs (il y en a déjà trois qui fonctionnent, un quatrième va commencer à fonctionner bientôt avec le Turkménistan) pour parer au risque d’un blocage du détroit de Malacca sur la route du pétrole moyen-oriental. Ils ont développé l’énergie renouvelable dont le nucléaire pour moins dépendre du pétrole. Ils ont, patiemment et secrètement, identifié toutes les réserves d’hydrocarbures en Chine et viennent de les publier : elles représentent potentiellement 100 millions de tonnes supplémentaires de production domestique. Ils ont aussi renforcé à fond leurs technologies pour transformer le cas échéant du charbon en pétrole. Ils ont donc des réserves de pétrole beaucoup plus importantes qu’on ne le pense. Pour ce qui est des céréales, Xi Jinping a demandé qu’on garde deux ans de réserves de céréales, avec des moyens de conservation très modernes pour que celles-ci ne périssent pas, même si cela coûte très cher.
Tout a été fait pour être capable de résister à n’importe quel coup et de riposter si c’est nécessaire, afin de parvenir à imposer une stabilisation de la situation.
En effet ils jugent que les Américains ont mené une guerre hybride totale à partir de 2017, pas seulement sur le plan commercial mais sur le plan économique en général en harcelant les sociétés chinoises qui avaient levé des fonds aux États-Unis, qui sont cotées aux États-Unis et qui opèrent sur le marché américain. Ils ont mené la guerre technologique à la Chine, non seulement en interdisant l’exportation des puces électroniques (_chips_) les plus avancées, notamment destinées à l’Intelligence artificielle, mais aussi en amont en obligeant les Hollandais à arrêter l’exportation de machines d’impression ou de gravure des puces, tout cela pour empêcher ou ralentir le progrès de la Chine dans le domaine des micro-processeurs.
De plus, les Américains ont mené une guerre idéologique et en s’emparant des thèmes heurtant la souveraineté chinoise. Ils ont organisé partout des narratifs et des actions au sujet du Tibet, de Xinjiang, de Hong Kong, etc., et bien entendu de Taïwan. Pour les Chinois, les Américains leur ont livré une guerre tous azimuts, en rameutant les alliés occidentaux pendant au moins sept ans.
« Maintenant ça suffit », semblent dire les Chinois qui se savent un peu plus forts et qui ont développé une imposante industrie de défense. Jusqu’à récemment, l’industrie de défense, dans toutes les résolutions du Comité central, visait « à concentrer les efforts pour la construction de la défense ». Mais au 4ème Plénum du XXème Comité central, l’année dernière, le discours fut différent : « Il faut en même temps construire la défense nationale et se préparer à la guerre ». On a l’impression que tout est fait pour anticiper une situation plus dramatique : « Il faut que nous soyons tous prêts à affronter non seulement ces transformations centenaires ou millénaires qui sont en train de s’accélérer et les contradictions qui sont en train de s’approfondir. Il faut s’attendre à des vents violents, y compris des tempêtes et des vagues extraordinaires ». C’est un vocabulaire extrêmement inhabituel pour décrire la situation. S’y ajoute la préparation de toute une série de lois contre l’utilisation extraterritoriale des lois américaines (extraterritorialité du droit américain). Les Chinois se sont dotés de tout un arsenal juridique. Ces lois ont été utilisées récemment, lorsque cinq raffineries chinoises ont été sanctionnées par les Américains pour avoir acheté du pétrole iranien. Le gouvernement chinois a formellement interdit, en application de ces lois, à ces entreprises et à leurs partenaires de tenir compte des sanctions américaines. Même ordre aux trois sociétés chinoises sanctionnées pour avoir vendu des images satellitaires aux Iraniens. On est vraiment dans le « rendre coup par coup ». Les Américains interdisent l’exportation des puces H200de chez NVIDIA aux Chinois, puis l’autorisent à compte-goutte ? Surprise, les Chinois n’en veulent plus. Or cela fait cinq ans que tous les laboratoires d’État de recherche chinois ont identifié les goulots d’étranglement des sujets les plus sensibles de la haute technologie. Ils y ont consacré énormément d’argent, mobilisant tout le tissu industriel privés et publics pour trouver des voies alternatives. En riposte, la Chine impose à son tour des tracasseries administratives à n’en plus finir aux compagnies américaines qui ont un besoin vital de terres rares, un embargo de fait.
Une constatation d’hostilité américaine ou occidentale, une préparation pour résister et riposter le cas échéant, c’est aussi un peu à travers ce prisme chinois qu’il faut voir les choses si l’on veut saisir la vue d’ensemble. La position chinoise n’est pas définie une fois pour toutes par ses propres intérêts et motivations, elle évolue avec leur analyse de ce qui se passe dans le monde. Sur le plan monétaire, par exemple, pendant très longtemps, ils ont souffert des sanctions américaines liées à l’utilisation du dollar. Après avoir étudié la question, ils se sont rendu compte que leurs maîtres en matière monétaire ont été en-dessous de tout pendant la crise financière de 2007-2008, suivie d’ailleurs par la crise des dettes souveraines en Europe. À l’époque, la Chine a été très coopérative, elle a synchronisé la reprise économique avec l’administration Obama. Elle a soutenu l’Europe en achetant massivement des dettes souveraines européennes, qu’elle n’a pas revendu en évitant l’aggravation de la crise. La Chine a continué à acheter des _Fannie Mae_ et _Freddie Mac_titres hypothécaires garantis par le gouvernement américain, même au plus fort de la crise. (Ils ont au passage gagné beaucoup d’argent…). En tout cas elle avait joué le jeu. Mais quand elle constate que du jour au lendemain les Américains pouvaient empêcher les Chinois de lever de l’argent dans le marché financier, elle a développé son propre marché de la dette. Déjà après la crise asiatique des années 1990, mais surtout après la crise de 2007-2010, elle a construit un marché obligataire très conséquent qui fait qu’aujourd’hui le yuan est non seulement une monnaie de transaction commerciale mais aussi un support de titres financiers, une monnaie de réserve. Les pays qui ont des excédents commerciaux avec la Chine comme l’Indonésie, les pays de l’ASEAN, etc., peuvent mettre leur argent sur des emprunts d’État chinois au lieu d’acheter des _T-bills, T-notes ou T-bonds _américains. Aujourd’hui la Chine possède son propre système de paiement CIPS (_Cross-Border Interbank Payment System_) en complément du SWIFT. Les Russes auraient voulu qu’ils l’utilisent de manière plus globale, les Chinois ont toujours hésité pour ne pas effaroucher les Occidentaux. Mais les choses peuvent changer. Tout cela montre le degré de préparation de la Chine pour le cas échéant résister aux offensives occidentales dans le domaine économique et financier.
Les Chinois donnent l’impression qu’ils se sont fait une raison : quoi qu’ils fassent, ce sera toujours difficile et risqué de traiter avec les Américains. Quant à l’Europe, ils jugent que sa main gauche ignore ce que fait sa main droite. Mme Merkel, M. Hollande puis M. Macron ont négocié avec le gouvernement chinois pendant neuf ans un accord sur les investissements Chine-UE, mais celui-ci a été bloqué par le Parlement européen à la suite d’une résolution sur la question Ouïgour. Les dirigeants des pays européens vont en Chine individuellement : le Premier ministre espagnol, son homologue allemand, notre Président… Même en dehors de l’Union européenne tout le monde va en Chine, tout le monde discute avec les Chinois, mais au niveau de Bruxelles c’est un autre discours. L’Europe commence à prendre des sanctions qui sont pour la Chine des atteintes à sa souveraineté. Des entreprises chinoises ont été sanctionnées par l’UE parce qu’elles traitent avec la Russie. Cela devient très compliqué. Devant l’absence de progrès et la multiplication des tracas, le discours chinois devient plus intransigeant et n’écartent plus les rétorsions. À leurs yeux, les Européens doivent choisir : ont-ils besoin oui ou non de capitaux chinois et de technologies chinoises ?
Cela nous ramène aux problèmes de l’économie chinoise évoqués par M. Huchet. Les points cruciaux pour une économie sont la disponibilité des ressources et la taille du marché. Quand vous avez une gigantesque industrie, vous avez besoin de vendre. Or, pendant un temps, pour les entreprises chinoises de la côte, il était plus facile de gagner de l’argent en exportant qu’en vendant en Chine. C’est un gros problème. La Chine est un pays unifié, centralisé mais sur le plan administratif, c’est 34 provinces et régions autonomes ou spéciales. Il est extrêmement difficile, pour une société établie dans l’écosystème de relations politiques et financières d’une province ou région d’aller dans une autre. Le terme de « marché domestique unifié » reste jusqu’à ce jour une assez grande illusion. Depuis le 19ème Congrès, il y a déjà plus de 9 ans, les Chinois ne cessent d’insister sur le fait qu’il faut créer un grand marché domestique, faire monter la consommation domestique, etc. Cela n’arrive pas très vite. Or c’est là que réside en partie la solution des divers problèmes vis-à-vis de l’étranger. Si un grand marché unique existait réellement en Chine, cela permettrait d’absorber une bonne partie des surcapacités de production. Il semblerait, d’après les derniers documents de discussions au Plénum du Comité central et à l’Assemblée nationale populaire, que les autorités chinoises soient enfin décidées cette fois-ci à y mettre les moyens et les pressions pour y parvenir. On ne peut pas éliminer que la chute récente d’un certain nombre de dirigeants provinciaux soit un signe que le pouvoir central chinois est bien décidé à briser toutes les résistances aussi dans ce domaine, quitte à casser les clans ou groupes d’intérêts qui se sont constitués au cours des décennies au niveau des provinces et régions.
Les Chinois sont prêts à une possibilité de découplage avec une partie de l’Occident en cas d’impossibilité d’aplanir les conflits. Même si officiellement ils ne le disent pas, ils s’y préparent en progressant vers un système autonome, non dépendant de l’étranger. Tel est un des principaux thèmes du 15ème Plan quinquennal. D’un autre côté, ils commencent à être beaucoup plus sensibles aux discours de Poutine sur la nécessité de bâtir un autre ordre mondial avec les gens du « Sud global ».
Il faut admettre que nous sommes à un moment charnière.
Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.
On ne parlera pas de géant aux pieds d’argile pour autant. En effet vous avez énuméré tous les domaines où la Chine est toute puissante. En même temps, vous avez montré qu’elle est un peu déconcertée par cette toute puissance dans un monde où – peut-être cela tient-il aux doctrines philosophiques et inconscients conceptuels de l’ensemble des zones du monde – elle ne s’ajuste pas à ce qui n’est plus un discours dominant mais un discours fracturé dans lequel l’hystérie trumpienne domine. Ce que j’ai retenu, en creux, de ce que vous dites, c’est quand même certains éléments de faiblesse et la prise de conscience de ces éléments.
Jean-Paul Tchang
C’est le paradoxe. La réussite révèle aussi les faiblesses potentielles. Encore une fois, s’ils sont sur la défensive par rapport aux Américains, c’est parce qu’ils admettent que ceux-ci sont encore les plus forts et continuent à exercer un fort contrôle sur le marché international.
Ils espèrent parvenir à régler le problème de la sécurité des ressources par la « diplomatie des pays limitrophes », vis-à-vis de l’Asie centrale notamment, du Pakistan et de la Birmanie pour éviter le détroit de Malacca qui peut être coupé en quinze minutes par la marine américaine. Donc ils cherchent toutes les routes continentales.
Marie-Françoise Bechtel
Cela révèle en tout cas une prise de conscience de la complexité du monde.
Je vais me tourner vers le troisième intervenant, Claude Martin, ambassadeur de France en Chine de 1990 à 1993, auteur, notamment, de _La diplomatie n’est pas un dîner de gala : Mémoires d’un ambassadeur Paris-Pékin-Berlin _(Nouvelles éditions de l’Aube, 2018). Vous avez, Monsieur l’ambassadeur, la charge « légère » de nous dire simplement ce que devient la Chine ? Où va-t-elle ? Comment se représente-t-elle sa propre position, à l’intérieur et dans le monde ? Et, au fond, en gardant toujours l’esprit « sans œillères » dont je parlais dans l’introduction de notre propos commun, comment, sans noircir ni blanchir le tableau, nous Français et Européens, pouvons-nous voir notre relation avec la Chine aujourd’hui ?
[[1]](#_ftnref1) Zhao Tingyang, _Tianxia, tout sous un même Ciel_, Paris, Éditions du Cerf, 2018.
[Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.](https://fondation-res-publica.org/produit/la-chine-sans-oeilleres/)