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Institut Iliade

Divers / indépendants

Ce qu'il faut retenir

L'essentiel sur Institut Iliade en un coup d'œil.

Création
2014
Association cofondée par Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou, Bernard Lugan et Henry de Lesquen, à la suite du suicide de Dominique Venner.
Direction
Philippe Conrad
Donné comme président depuis la fondation, il est présenté comme « président d'honneur » sur la page de présentation du site officiel.
Orientation
Mouvance identitaire
L'institut est classé comme un cercle de réflexion d'extrême droite de la mouvance identitaire, héritier de la Nouvelle Droite et du GRECE.
Activités
Formation, colloques, édition
Selon son site, l'institut propose une formation annuelle sur cinq thèmes, organise un colloque annuel à Paris et publie des ouvrages dans quatre collections.
Proximité
Avant-garde extérieure au RN (J.-Y. Camus)
Jean-Yves Camus le décrit en 2019 comme une avant-garde idéologique extérieure au RN. En 2022, deux cofondateurs sont conseillers d'Éric Zemmour.
Controverses
Interdiction préfectorale en 2023
En mai 2023, la préfecture de police interdit une réunion d'hommage à Dominique Venner. En 2024, le projet de Cercle Europa donne lieu à des signalements au parquet.

Positionnement politique

Lecture rapide de l'organisation.

Divers / indépendantsThink tank

Présentation

Origines, positionnement et grandes orientations.

Présentation

L'Institut Iliade, en forme longue « Institut ILIADE pour la longue mémoire européenne », est une association française fondée en 2014. Elle est décrite comme un cercle de réflexion qui fonctionne aussi comme école de formation. Sa création fait suite au suicide de l'essayiste Dominique Venner devant le maître-autel de Notre-Dame de Paris. Elle est cofondée par Philippe Conrad, Jean-Yves Le Gallou, Bernard Lugan et Henry de Lesquen. Philippe Conrad est donné comme président depuis sa fondation ; le site officiel le présente comme « président d'honneur ».

Positionnement et thèmes

L'institut se donne pour vocation « la promotion et la transmission du patrimoine européen auprès des nouvelles générations » et dit travailler à « la réappropriation de leur identité par les Européens ». Il revendique l'héritage intellectuel de Dominique Venner. Sa formation annuelle porte sur cinq thèmes : l'histoire, l'histoire des idées, « l'éthique européenne de la tenue », la géopolitique et « les idées non conformes ». Il organise chaque année un colloque à Paris et publie des ouvrages dans quatre collections.

Il est classé comme un cercle de réflexion d'extrême droite appartenant à la mouvance identitaire et héritier de la Nouvelle Droite. Selon l'historien Stéphane François, il « reprend la logique de défense de la « race blanche » promue à l'origine par le GRECE ». En 2019, le politologue Jean-Yves Camus le présente comme l'une des avant-gardes idéologiques extérieures au Rassemblement national. Libération le décrit comme « un mouvement qui forme de jeunes suprémacistes blancs ». En mai 2023, la préfecture de police interdit une réunion de l'institut en hommage à Dominique Venner ; l'institut annonce des recours.

Organisation et financement

Selon son site, l'institut dispense ses formations à Paris, dans d'autres régions de France et en Belgique. Il sollicite des dons ouvrant droit à une réduction d'impôt et exploite une boutique en ligne. En novembre 2024, il organise un dîner de gala pour financer un club parisien, le Cercle Europa. Ce projet fait l'objet de signalements au parquet de la part du sénateur Ian Brossat, de SOS Racisme et du préfet de police.

Sources : [site officiel](https://institut-iliade.com/presentation/).

Propositions de programme

Les mesures portées par l'organisation. Leur analyse par SensPo est à venir.

Communications de l'organisation

Actualités, communiqués et annonces publiés par Institut Iliade sur son site officiel institut-iliade.com.

21 sept. 2026Institut Iliade

Parution : Lovecraft, la modernité en horreur

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Des dizaines de milliers de lettres, dont certaines dépassent soixante–dix pages : c’est dans cette correspondance, plus encore que dans ses récits, que Howard Phillips Lovecraft s’est livré. Aristide Leucate l’a lue, traduite pour partie, et y a cherché l’homme derrière le maître de l’épouvante. Il en revient avec le portrait d’un « vieil Européen » né en 1890 en Nouvelle–Angleterre, et d’une pensée bien plus construite qu’on ne l’admet d’ordinaire.

Ce trente et unième volume de la collection _Longue Mémoire_ s’ouvre à Providence, que Lovecraft tenait pour une part de lui–même. On y suit un lecteur précoce des _Mille et Une Nuits_ et de Poe, un astronome amateur, puis un « dépanneur du fantastique » qui réécrivait les textes des autres pour vivre, un épistolier infatigable et un homme bien plus sociable que la légende du reclus ne le laisse croire. Plusieurs idées reçues tombent au passage, à commencer par le « mythe de Cthulhu », étiquette forgée après sa mort par August Derleth, quand Lovecraft parlait de ses « Yog–Sothoteries ».

Le cœur du livre est consacré au « cosmicisme », que l’auteur refuse de réduire à un procédé littéraire. Lovecraft se disait non pas pessimiste mais « indifférentiste » : l’univers n’a ni dessein ni égard pour l’homme, et c’est pour cela même, écrivait–il, qu’il faut tenir à ses valeurs et à « l’arbitraire arrière–plan culturel » qui donne un sens aux existences. Une seule ancre résiste à ce vide, la tradition, « héritage émotionnel légué par la somme des expériences de nos ancêtres ». Aristide Leucate montre aussi ce que cet athée revendiqué doit malgré lui au religieux : ses récits fourmillent de rites, de cultes et de blasphèmes, et les dieux anciens de son enfance ne l’ont jamais quitté.

Le dernier chapitre demande si Lovecraft fut un « socialiste tory ». Sans esprit de système, il a pourtant beaucoup écrit sur son temps : contre la Société des Nations dès 1919, contre le « melting–pot », contre une démocratie de masse qu’il jugeait parasite des aristocraties, puis, en 1933, pour un New Deal assorti de retraites, d’une assurance chômage et d’une réduction du temps de travail. Ses préjugés raciaux sont examinés textes en main : l’auteur ne les nie pas, y voit un « racinisme », attachement aux siens plus que haine des autres, et récuse la caricature qu’en a tirée Michel Houellebecq.

L’essai s’achève sur les chats, que Lovecraft préférait aux chiens comme il préférait l’aristocrate au paysan : la bête indifférente et souveraine résume, mieux qu’un traité, la vision du monde de l’auteur de _L’Appel de Cthulhu_. Appuyé sur la biographie de S. T. Joshi et sur une lecture étendue de la correspondance, ce volume rejoint dans la collection ceux consacrés à Tolkien, Walter Scott, Ezra Pound ou Stefan George.

À propos de l’auteur

Aristide Leucate est juriste et essayiste. Ses travaux portent sur le droit, la philosophie et l’histoire des idées. Il est notamment l’auteur d’un _Qui suis–je ?_ consacré à Carl Schmitt, aux éditions Pardès, de _Carl Schmitt et la gauche radicale_ aux éditions de la _Nouvelle Librairie_ ainsi que de _Aux temps de la justice_ et _Polemos notre père. Connaître la guerre, d’Héraclite à Julien Freund_ parus dans la collection « _Longue Mémoire_ » de l’_Institut Iliade_.

Collection « Longue Mémoire »

La collection _Longue Mémoire_ de l’_Institut Iliade_, publiée aux éditions de la _Nouvelle Librairie_, et dirigée par Antoine Dresse, vise à devenir la collection de référence pour connaître, comprendre et transmettre l’héritage civilisationnel européen. Ouverte à toutes les disciplines, de l’histoire à la sociologie, de l’économie à la science politique, elle propose des ouvrages concis, d’accès aisé, résumant l’état des connaissances sur un sujet donné. Visant une vulgarisation de qualité, scientifiquement rigoureuse, elle s’adresse à tous les publics. L’approche adoptée est « civilisationnelle », en ce qu’il s’agit d’aborder tout sujet en le replaçant dans la longue durée historique, et en insistant sur les continuités temporelles et spatiales qui font l’unité ethno–culturelle de l’Europe.

Caractéristiques techniques

Aristide Leucate, [_Lovecraft, la modernité en horreur_](https://boutique.institut-iliade.com/product/lovecraft/), Collection « Longue Mémoire », n° 31 – Institut Iliade / Nouvelle Librairie, 2026, 96 pages, 10 € ISBN : 978–2–38608–068–5

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Source : institut-iliade.com

21 sept. 2026Institut Iliade

Comme New York, Paul Morand était–il cosmopolite ?

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Notre époque, sentant Paul Morand échapper à son contrôle, l’a transformé en être immonde et cosmopolite. Immonde, cela va de soi : c’était un homme de droite. Cosmopolite, l’affaire est plus alambiquée qu’il n’y paraît, dès lors que l’on distingue justement le voyageur du cosmopolite. Comparons Morand à l’un de ses maîtres : qui songerait à faire un écrivain cosmopolite du comte Arthur de Gobineau, à qui l’on doit tout autant les _Nouvelles asiatiques_ qu’un _Essai sur l’inégalité des races humaines_ ?

Il est indéniable que Paul Morand fut l’un des plus remarquables écrivains du voyage, et que cette puce sauteuse ne parvint jamais à tenir en place. Parce qu’il désirait voir le monde, parce qu’il le décrivit comme nul autre, et de mille et une façons (dans des récits de voyage, des portraits de villes, des nouvelles, etc.), certains le prirent à tort pour un cosmopolite.

La première partie de l’œuvre de Morand célébra la découverte du monde. Elle fut omniprésente dès son premier livre intitulé _Les Extravagants, scène de la vie de bohème cosmopolite_ (écrit dans les années 1910 et publié à titre posthume) jusqu’au début des années 1930. « Comprendre le plus de choses possibles et en jouir avait toujours été sa devise, et le vaste monde ne semblait pas trop grand pour ses appétits de jeune homme » (_Les Extravagants_).

Paul Morand fut également l’un des premiers écrivains à montrer, qu’on le veuille ou non, que le « moi–moïsme » national de Maurice Barrès (« ancien homme libre qui ne nous proposait, hélas, que des frontières ») était fini. La décrépitude était aussi advenue pour l’Europe, qui n’était plus le personnage principal de l’Histoire du monde. Voici ce qu’en dit Jâli, prince d’un royaume asiatique imaginaire dans _Bouddha vivant_ (1926) :

« Le monde n’a pas été fait que pour la race blanche, répondit–il. Si celle–ci périt de ses propres mains, après une domination aussi courte que brillante, c’est sans doute son heure et c’est peut–être la nôtre de vivre. »

Plus que tout, Paul Morand voulait courir le monde, s’attacher à ses diverses curiosités et les raconter. C’est ainsi qu’il nous fait découvrir les garçons d’ascenseur de New York, les bains de nuit finlandais, les bars asiatiques, la coprophagie qui a cours en Afrique de l’Ouest, etc. Sa plume courait aussi vite que ses yeux, sur chaque centimètre du globe. Au fond, on sent qu’il préférait le mouvement au voyage, et qu’il voulait plus connaître le monde qu’il ne l’aimait. S’il bougeait autant, c’était avant tout pour obéir à une tension et à un rythme intérieur, pour chercher à tromper le temps (et non pas à le tuer) et chercher à comprendre d’autres peuples. Impossible mission.

Morand n’était pas un cosmopolite précisément parce qu’il n’y a jamais eu chez lui une volonté de réconcilier des peuples qui ne pouvaient pas se comprendre. L’amitié avec les autres peuples n’est jamais une fraternité. Morand adoptait plutôt la vision de l’Européen triomphant, qui, n’étant pas forcé de peiner seize heures par jour au travail des champs comme un prolétaire de couleur, pouvait s’arroger le monde. Dans _Hiver Caraïbe_ (1929) :

« J’aurai joui en pleine conscience du monde qui finit ; j’aurai vu les derniers beaux pays, reçu les derniers saluts de races encore respectueuses. Blanc, je me promène dans les mondes jaune et noir comme un seigneur qui reçoit les hommages des paysans à la fin du XVIIIe siècle ; tout en sachant que cela ne durera pas, il trouve qu’en ce début de juillet 1789 il fait bon vivre… »

En vérité, quand Morand voyageait, il était d’avance désabusé et d’emblée émerveillé.

Il subodorait qu’il était l’un des derniers à parcourir ce globe qui rétrécissait et s’uniformisait, et qu’il fallait se presser avant l’irrémédiable gâchis. Un nouveau drame métaphysique venait d’éclater depuis que l’homme s’était enfermé dans une étroite boule d’eau qu’il parcourait à la même vitesse que le Petit Prince ses planètes :

« On est arrivés à construire des locomotives qui vont plus vite que les idées […]. Qui se doute, sauf les techniciens de l’exil, qu’il faudra des centaines d’années, toute une éducation, des saints, des martyrs, pour que des individus ordinaires puissent vivre en commun, s’ils ne parlent pas la même langue ? »

(_Rien que la terre_, 1926)

C’est désabusé après plusieurs tours du monde que Morand changea de ton. Il se plongea enfin dans la France, qu’il avait délaissée dans ses livres, et, après la guerre, dans l’Histoire. Il sentait que la jeunesse et le succès n’étaient plus de son côté. Il se renferma et devint de plus en plus nationaliste.

Désormais, ce n’était plus lui qui parcourait le monde, mais le monde entier qui déferlait sur son continent. Il ne cessait de déplorer tout cela, notamment dans sa longue correspondance avec Jacques Chardonne et, par la suite, dans son _Journal inutile_ : « Mais quand on va avoir un milliard de sa race, on a toujours raison […] ; la Chine est un phénomène naturel comme l’inondation ; le fleuve Jaune » ou encore « Londres, méconnaissable : ville pakistanaise et chinoise. » La disparition de l’Europe, voilà ce qui l’attristait profondément.

Dans son dernier roman, publié en 1965, les nations avaient également disparu, englouties par le Dieu capitalisme :

« Les histoires idiotes de nations ; lui avait compris qu’au–dessus des drapeaux venait de se former sur le monde une superstructure entièrement nouvelle, pas très solide peut–être, mais la toute dernière. Les nations ont éclaté ; [elles] s’appellent maintenant General Electric, IBM, IG Farben, General Motors, et les deuxièmes bureaux se nomment Unilever ou Coca–Cola. Les patries étaient des sons et des couleurs ; nous voici dans le règne du gris, au royaume de l’anonyme. »

Le monde avait sombré, et le cosmopolitisme avec lui.

Théo Delestrade – Promotion Jean Raspail

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Source : institut-iliade.com

10 sept. 2026Institut Iliade

L’école contre l’enfant : la destruction des humanités comme effraction psychique institutionnelle

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Jusqu’aux réformes des années 1970-1980, enfants et adolescents étaient instruits à partir d’un ensemble de récits mettant en scène des figures auxquelles s’identifier et d’œuvres littéraires et philosophiques explorant l’âme. Cette transmission était à la fois horizontale, de contemporains à contemporains, et verticale : ce que l’enfant recevait venait des morts autant que des vivants, d’un monde qui précédait et qui obligeait. Une rupture eut lieu en 1968, année à partir de laquelle s’engagea un processus de réformes institutionnelles au sein desquelles chaque génération d’enseignants formée dans le nouveau cadre transmit de moins en moins ce qu’elle-même n’avait pas reçu, actant de fait une rupture de transmission intergénérationnelle. Il n’y a donc pas seulement eu un changement de programmes, mais également de transmetteurs ayant perdu l’accès à ce qu’ils étaient censés transmettre.

Enseignées au travers des mythes, des grandes œuvres et des récits de ce que les hommes ont souffert, les humanités offraient un ancrage aux enfants : l’enfant qui lisait _L’Iliade_, apprenait le latin, connaissait les cathédrales et les guerres de son pays, était pour ainsi dire situé, c’est-à-dire qu’il avait la connaissance de ses origines et de ses ancêtres, ce qui laissait ainsi la possibilité à son imaginaire de s’imprégner petit à petit d’une vision de son avenir au sein de sa lignée.

Aujourd’hui, l’enfant n’est plus qu’incité à regarder son héritage comme un objet suspect généré par des dominants. Dès les classes de primaire, les manuels de lecture invisibilisent la place des contes fondateurs (Perrault, Grimm, La Fontaine…) au profit de textes contemporains à visée idéologique représentative, privant de fait l’enfant des structures narratives occupant cette fonction essentielle d’organiser son rapport au bien, au mal, à l’épreuve, à la mort. Au collège, le programme d’histoire consacre une part prépondérante aux cultures extra-européennes au détriment de la continuité du récit civilisationnel, laissant la plupart des élèves de troisième sans aucune connaissance de la Grèce antique, du christianisme médiéval, ou encore des cathédrales. En SVT dès la cinquième, la distinction entre sexe biologique et identité de genre est introduite au moment précis où le corps entame sa transformation pubertaire la plus radicale, ce qui est fondamentalement perturbant, voire traumatogène pour le préadolescent.

Un enfant de douze ans à qui l’on apprend à questionner son identité avant qu’elle ne se soit constituée devient un sujet complètement déraciné, avec pour résultat la mise en place d’une identité flottante, au sens d’Erikson, c’est-à-dire un adolescent qui n’a pas trouvé les matériaux pour construire un sentiment cohérent de qui il est, d’où il vient, ni ce qu’il vaut. Dès lors, cette identité diffuse crée une béance que l’adolescent va chercher à combler par des appartenances massivement et facilement disponibles, telles qu’idéologies de substitution et identités numériques.

Il est essentiel de s’interroger sur ces humanités qui déracinent. Un enseignement qui produit systématiquement des sujets sans ancrage ni identification possible à des figures et à des récits antérieurs forme des sujets disponibles pour quelle appartenance viendra ensuite, quelle idéologie les remplira, et quel système occupera le vide qu’on a créé en eux, autrement dit des individus psychiquement perméables à toute forme de discours, prêts à répondre et à servir n’importe quelle idéologie.

Ce dispositif s’est installé sans que les familles aient été consultées, informées, ni même averties. Les parents confient désormais leurs enfants à une institution qui poursuit des fins symboliques contraires aux leurs, sans que leur consentement à ce que leur enfant soit ainsi dessaisi de son héritage ait jamais été sollicité.

L’effraction psychique institutionnelle créée par ces humanités déracinantes opère selon un mécanisme précis : en niant l’héritage et en méprisant les valeurs, elles reproduisent la structure de la perversion institutionnelle, qui ne figure pas nécessairement dans l’intention de chaque acteur, mais dans la logique du dispositif lui-même. Les valeurs universelles abstraites désormais substituées aux humanités constituent un ensemble idéologique précis, tout en se présentant comme absence d’idéologie. C’est ce que l’on nomme, à la suite d’Orwell, une novlangue : un discours qui se présente comme émancipateur, universel, neutre, et qui est en réalité le vecteur langagier d’une idéologie précise. Ainsi la novlangue scolaire ne dit-elle pas qu’elle déconstruit l’identité mais qu’elle apprend à penser par soi-même, de même qu’elle ne dit pas qu’elle remplace notre héritage mais nous ouvre au monde – ce masquage étant constitutif du dispositif, car une idéologie qui se nommerait comme telle pourrait être reconnue et bien sûr contestée. Or, présentée comme une évidence pédagogique neutre, elle ne laisse aucune prise à la résistance. En prétendant libérer l’enfant de ses appartenances soi-disant étriquées pour l’ouvrir au vaste monde, ces humanités le livrent dépourvu de repères, et l’enfant déraciné se retrouve aisément absorbé par l’autre, ou bien soumis, obéissant, incapable de discernement quant à la place qui lui revient dans la société.

Les grandes œuvres remplacées par des textes dits « représentatifs de la diversité », c’est-à-dire sélectionnés pour leur prétendue valeur sociologique plutôt que pour leur puissance littéraire, privent l’enfant d’un accès aux formes supérieures de l’humain. Ainsi, beaucoup d’élèves de terminale finissent leur scolarité sans avoir lu une seule grande œuvre européenne dans son intégralité, mais uniquement des romans contemporains (quand ce ne sont pas seulement quelques extraits) et des textes de bande dessinée, autant d’œuvres ne pouvant se substituer à ce que Racine, Hugo, Flaubert, Camus accomplissaient, à savoir une rencontre avec la langue dans son plein rayonnement. Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Racine, Dostoïevski ont ainsi été relégués au rang de simples auteurs européens parmi d’autres alors qu’ils sont de véritables cartographies de l’âme humaine dans l’étendue de sa complexité, qui plus est très accessibles. Ces œuvres ainsi remplacées par un substrat sociologique et idéologique, l’enfant est désormais dépossédé de ce que seules les grandes œuvres sont capables d’offrir, à savoir la rencontre avec l’humanité.

L’enseignement de l’histoire comme récit de dominations, de culpabilités et de réparations plutôt que récit de ce que des hommes ont accompli et transmis passionnément détruit sa fonction identificatoire. Le programme de quatrième introduit la traite et la colonisation avec une insistance qui, sans contextualisation suffisante, génère chez l’élève un fort sentiment de culpabilité. Un enfant qui apprend l’histoire de son pays comme une liste de crimes ne peut que s’en dissocier et en avoir honte. Et la honte de soi, cliniquement, fragilise fortement la constitution de l’identité. Elle est un mécanisme peu évoqué, dont les effets sur le développement de l’enfant, autant que sur son enracinement identitaire, sont pourtant loin d’être négligeables.

La honte saine, émotion sociale qui apparaît dans le regard de l’autre et permet de s’intégrer au groupe en agissant comme un interdit très puissant au niveau du comportement, est à distinguer de la honte toxique qui, elle, porte sur l’identité de la personne.

Tandis que la honte saine construit et permet d’intégrer la loi, les différentes sources de hontes toxiques telles qu’humiliations et maltraitances dites « ordinaires » (jugements, dévalorisations, coups), hontes sociales, hontes par rapport aux parents défaillants, hontes transgénérationnelles et hontes intrinsèques, sont profondément déstructurantes. À ceci, il convient d’ajouter, pour les enfants européens, une forme de honte profondément spécifique née du déracinement identitaire organisé. Ainsi, lorsque l’école cesse de transmettre une continuité symbolique vivante pour la remplacer par un récit de rupture et de culpabilité collective, elle prive l’enfant de ces repères fondateurs dont la psyché a besoin pour se développer que sont la langue, les mythes et les récits ancestraux. Or, cette privation constitue à elle seule une honte transgénérationnelle d’un type particulier, activement inoculée par l’institution, et d’autant plus déstabilisante qu’elle opère de manière asymétrique. Tandis que certains élèves se voient restituer une identité singulière, fût-elle construite sur le statut de victime, l’enfant européen se voit lui sommé de se défaire de la sienne. L’appartenance, qui est un besoin psychologique fondamental, lui est ainsi présentée comme une faute, et la honte ne porte alors plus seulement sur un comportement ou un trait de caractère, mais sur la souche même, le fait d’être issu de là où il est issu.

Or, cette honte-là s’imprègne durablement dans le rapport à la filiation et la capacité même à transmettre à son tour. Un sujet honteux de sa souche va rompre avec elle et s’avérera incapable de montrer à ses enfants d’où ils viennent et ce que les siens ont fait et pensé avec la conviction que cette phrase exige, parce que l’institution aura fait de cette phrase même une faute. Il transmettra donc le vide, ou la honte elle-même, ce qui revient au même. C’est en ce sens que le déracinement identitaire organisé par l’école n’est pas seulement une blessure individuelle mais une rupture de lignée par décision institutionnelle, dont les effets se propagent d’une génération à l’autre, bien au-delà de la scolarité.

Dès lors, en introduisant un questionnement illégitime dans l’esprit des enfants et préadolescents quant à leur genre ou bien en les culpabilisant plus ou moins pernicieusement d’être des bourreaux face aux élèves dits racisés à qui l’on introjecte ou confirme le statut de victimes, l’on crée un sentiment de honte toxique chez les jeunes, portant sur leur identité. La honte devient alors une protection paradoxale : en s’identifiant à son indignité, l’enfant préserve la cohérence d’un moi qui, sans ce mécanisme, risquerait l’éclatement. La honte fait donc office de masque : l’impossibilité d’être dans son authenticité permet de garder son moi entier, mais un faux moi, un moi de substitution, « de survie », afin de ne pas être exclu de la société, moyen de censure pour protéger la personnalité. Sans la honte pour faire rempart contre l’éclatement du moi, des troubles psychotiques surviendraient. Celle-ci permet à l’enfant de garder un lien avec autrui, en se disant par exemple : « c’est moi qui ne suis pas le bon enfant », et il investira beaucoup d’énergie psychique à camoufler cette honte, afin de continuer à être accepté par ses pairs et ce, au détriment de la qualité de ses apprentissages.

Alors que les humanités authentiques aidaient l’enfant à grandir en lui transmettant un ancrage montrant d’où il venait, ce que les siens avaient fait et pensé, et lui dévoilant ce que l’humain a produit de plus grand, de plus beau et de plus vrai, celles d’aujourd’hui ne font pour ainsi dire que coloniser le psychisme d’émotions structurellement traumatogènes et déstabilisantes, laissant le jeune non seulement démuni à l’aube de son entrée dans l’âge adulte, mais susceptible d’adhérer sans réserve à toutes les formes d’idéologies se présentant à lui.

Axelle Simpère

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Source : institut-iliade.com

9 sept. 2026Institut Iliade

L’école entre inertie et standardisation

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Il existe un débat permanent : à gauche, on nous dit que le problème, c’est le manque de moyens, que l’État abandonne ses services publics, que l’éducation et l’instruction sont mises de côté car trop coûteuses suivant une politique libérale et qu’après tout, des enfants sans instruction, savoir et esprit critique, c’est plus maniable sur le marché du travail… À droite, on nous dit que le problème de l’école c’est l’infiltration du « wokisme » dans l’institution, et le niveau des élèves qui baisse par manque de rigueur et d’autorité venant des professeurs et parents.

Joignons-nous à Alain de Benoist lorsqu’il considère que le clivage gauche/droite est désuet, et donnons raison à la gauche et à la droite. Il y a effectivement un recul des services publics, « une méthodologie de rationalisation de la répartition des moyens », dans un contexte de débat budgétaire où le gouvernement cherche 60 milliards d’euros d’économies pour enrayer l’explosion du déficit public. Et de l’autre côté il y a aussi les cours d’Enseignement moral et civique, par lesquels la transmission des valeurs des Droits de l’Homme est une priorité de l’institution scolaire. Mais ce clivage ne critique que le contenu de l’école et sa manière de transmettre ce contenu, alors que le contenant n’est jamais remis en question. Il ne s’agit pas de réfléchir sur les programmes, les moyens et outils à disposition variant en fonction des gouvernements qui se succèdent (les différences n’étant pas flagrantes), mais plutôt sur l’école elle-même.

Qu’est-ce que l’école ? Quelles sont ses conséquences sur l’enfance et la vision du monde ? Quelles alternatives à l’école ? Pour répondre à ces questions nous dépasserons l’opposition entre Ferry et Falloux et rejoindrons Rabelais face aux sorbonnards.

« Tel est le miracle de l’école. Un bon professeur peut captiver les classes et rendre vivants les enseignements les plus mal conçus. Il peut tout sauver. » Ces mots de François de Closets traduisent une bonne image que l’on se fait de l’école : un lieu où se retrouvent enfants et adolescents afin d’y recevoir les enseignements et leçons d’un professeur capable de stimuler leur attention et de les initier au savoir, à la raison, à l’esprit critique… L’École comme institution serait l’outil pour « sauver le monde » de la bêtise, de l’ignorance, des préjugés. Elle enseignerait la tolérance et serait la mère du progrès. Toute solution passerait par l’école. Effectivement, le mot « miracle » correspond à l’aspiration de celle-ci… Mais cela fait belle lurette que le catéchisme a été expulsé de l’enceinte scolaire : croire au miracle est un blasphème laïc (sic), et ce miracle s’apparente plutôt à un mirage. La réalité de l’école est beaucoup moins avenante, enthousiasmante. L’école est plus souvent vécue comme une épreuve, un fardeau, et ceux qui la côtoient encore ressentent un isolement du monde. On y est surveillé et puni, en vue de la fabrication d’êtres transparents. L’école relève trop souvent d’un grand enfermement. La statue de l’école a été déboulonnée par de nombreux observateurs sensibles aux chants du monde, notamment des auteurs de littérature, et nous allons revenir sur trois d’entre eux. Tous écrivent que l’école contemporaine se réduit à un idéalisme hérité de l’esprit du XVIIIᵉ et des Lumières.

Dans cette critique, le professeur et le maître d’école sont décrits comme des prêtres de la nouvelle religion, la Raison. Ils sont des prototypes de l’intellectualisme. Leur Bonne nouvelle c’est l’avènement de la Science, leur foi est dans le Progrès, leur rôle est de faire naître chez l’enfant le respect pour les figures du spécialiste et de l’intellectuel, incarnations de la tempérance, de la modération, et dépositaires du savoir et de l’autorité légitime. Un nouvel ordre s’installe avec sa hiérarchie et son mépris à l’égard du manuel, du travailleur comme du soldat (figures de force, de violence, de misère, de chair et de mouvement). L’école est un ascenseur social devant faire sortir le paysan de son champ pour le monter à l’étage des bureaux, des tableaux et des laboratoires. Passer de la production à l’échange, du corps à l’esprit. L’école creuse cette distance entre l’enfance et le monde physique, il ne doit rester que « l’esprit pur » et la contemplation des idées claires et distinctes. Si le contact avec la matière des travailleurs éloigne de l’esprit, alors la majeure partie du peuple s’abandonne à la barbarie… L’instituteur doit éduquer ou émanciper la bête. Ce discours méprisant est le reflet de la lettre à propager ; le règne de la déesse Raison mathématique et logique mais aussi abstraite, conceptuelle, raide et pédante. Le monde doit être objectivé par le sujet-chercheur.

Mais face aux questions sociales ou morales, cette raison perd pied, les réalités sont trop nuancées, trop souples, trop changeantes, trop… vivantes. La réalité mouvante est alors inaccessible aux catégories raides et inertes de la Raison, elle ne peut se contraindre au formalisme des règlements administratifs et des matières scolaires. La carte ne reflète pas le territoire. Cette obstination à traiter le vivant comme l’étude d’un objet inerte, à penser la réalité sous la forme d’un solide définitivement arrêté, ne trouve de confort que dans l’immobilité, le silence… dans la mort. L’école, église de la raison, veut faire rentrer de force la nature et la vie dans les cadres transparents de règlements figés. L’école relève d’une culture des musées et de la mort.

Cette attaque est celle que l’on retrouve chez le génial écrivain Louis-Ferdinand Céline dans son quatrième, dernier et sulfureux pamphlet, _Les Beaux Draps_. Dans cet ouvrage on retrouve, outre le dégoût de Céline pour la France de l’entre-deux-guerres, et sa xénophobie, une vision rabougrie de l’école. L’auteur du _Voyage au bout de la nuit_ accuse l’école de désintéresser les enfants du goût et de la passion pour la vie. L’école devient « une entreprise de cuistrerie, une usine à régler les cœurs, à aplatir l’enthousiasme, à déconcerter la jeunesse » à travers ses enseignements rationnels, mathématiques et mécaniques, considérés comme prioritaires pour la réussite utilitaire, pour les carrières. Pour ce faire, elle néglige la poésie et les Beaux-Arts, voilà le reproche de Céline, pour lui, l’école et le progrès décervellent l’enfance, c’est « un désastre naufrage prodige de mécanique […] un sabotage de l’enthousiasme, des joies primitives créatrices par l’empesé déclamatoire, la cartonnerie moralistique, les jeunes ne peuvent plus s’éprendre de rien sauf des broyeuses-sciences-concassées à 80 000 tours-minute. » Céline parle d’une destruction de l’enfance et de son droit de rêver dans les classes, qu’il accuse du crime de l’enfermement. L’enthousiasme devient un délit scolaire, il n’est rendu possible chez les enfants « qu’à l’achat, la vente, le trafic, la combine, le gaspillage, le Capital ». L’école tue son peuple, l’assassine par la soumission de sa jeunesse. « Que la bête gambade plus jamais, qu’elle reste prosaïque à toujours, fardée à hurler la mort, sous chapes effroyables, à désirer toutes les guerres pour se dépêtrer comme elle peut d’une existence qui n’est plus, qu’est une espèce de survie, d’une joie trépassée depuis longtemps, enterrée toute vive à l’école. » Un désastre de féerie… Céline s’inquiète des conséquences sur ses contemporains, il observe leur inquiétude, ils ont perdu le goût des fables, des légendes et du fabuleux. L’âme est devenue chimique et seul l’alcool en grande quantité peut les sauver de l’angoisse, l’homme est « halluciné à mort de vide, hypnotisé de précisions, myope de science, taupe de jour », les instituteurs sont surnommés « pions fabricants de désert », ils ont enlevé le rêve, l’âme et la p’tite musique de chaque enfant, ils ont tondu la pelouse de l’imagination et depuis rien n’a repoussé. La terre n’est plus fertile, le chlorpyrifos de l’enseignement a révélé ses effets secondaires. Le triomphe du naturalisme en littérature enterre la tragédie, Zola étant l’écrivain favori de nos professeurs, et le nihilisme s’installe confortablement dans la société, l’école lui ayant confectionné son nid. Ce constat s’accorde tout à fait avec l’œuvre romanesque de Céline et l’on comprend toute l’importance qu’attache l’auteur à sa fameuse légende du roi Krogold.

Le diagnostic du docteur Destouches est aussi celui de l’instituteur Péguy. Le poète chrétien évoque l’école dans son essai _L’Argent_ où il est question « d’une métaphysique scolaire des maîtres, une métaphysique positiviste, celle du Progrès ». C’est dans _De la situation faite au parti des intellectuels dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle_ que Péguy rejoint Céline et où l’on retrouve la dénonciation d’un danger scolaire pour l’âme. Dans une opposition entre le monde moderne et le monde ancien, l’école a pris le parti du premier afin de détruire le second. Elle a imaginé, inventé et menti sur l’ancien monde à des fins politiques et parlementaires. Ce monde a été enseigné comme barbare et superstitieux, faisant du nouveau monde celui de la connaissance et de la civilisation. Cette entreprise de légitimation est celle des Lumières du XVIIIᵉ.

Une plaie pour Charles Péguy, le monde moderne est un gouffre qu’il ne situe pas au même moment que le découpage historique traditionnel qui fait commencer la modernité en 1492, 1517 ou en 1789, pour lui, la date discriminante est aux alentours de 1881. C’est l’avènement de la IIIᵉ République et des lois de Ferry sur l’école. Jules Ferry le prophète de notre église moderne avait lui aussi sa mystique, celle qui fait de l’expérience dans le sens scientifique et technique, une valeur supérieure à l’expérience de la vie. C’est une description de la science très bergsonienne. Ce nouveau monde et son école dénigrent les mystères et « l’honnête misère » et préfèrent l’objet, la comptabilité, l’intérêt et… l’argent. Le monde moderne est celui de la bourgeoisie. Une lutte naît pour Péguy entre « les arrivistes et les imbéciles », la trahison face à l’honnêteté, et c’est le guichet administratif qui sépare les deux entités d’un côté et de l’autre. La réussite contemporaine a une condition : celle de la malhonnêteté marchande, et c’est dans les classes et leurs pupitres que l’on nous détermine à la turpitude ou à la servitude car dans le monde bourgeois, l’imbécile est « destiné à l’honnête tâche » synonyme de dur labeur. « L’imbécile, le pur niais, nidax vere simplex, le bon homme sait très bien, depuis qu’il est venu au monde, parce que son père et sa mère étaient d’honnêtes gens, que toute sa vie on lui fourrera les sales besognes. » L’arriviste, le bon élève manie et manipule le langage pour réussir sa carrière tandis que l’imbécile, le cancre travaille honnêtement pour servir. Le premier prend, le second donne, on retrouve la dichotomie entre marchand et héros de Sombart ou Valois.

Cette défense de l’honnête imbécile face au pédant sorti des écoles est exprimée dans un court essai publié en 1926, un véritable explosif, dans une collection Hachette, dont chaque petit livre célébrait les avantages d’un défaut avec humour et fantaisie. Ce livre c’est _Éloge de l’ignorance_ de l’écrivain Abel Bonnard, cette fois le livre est sérieux et suscite la polémique, il défend une thèse : l’école républicaine a échoué dans son entreprise d’émancipation par les lumières de la Raison et la connaissance, de plus, elle a aliéné le peuple en donnant une représentation fallacieuse du monde, le transformant en masse de bons citoyens dociles, elle a (dé)formé des semi-savants nourris d’une éthique humaniste selon laquelle l’Homme a vocation à devenir libre par sa raison, à s’opposer à la nature ; l’homme instruit a comme objectif la domination du monde et une vision scientifique doit alors réglementer la Cité.

Mais Bonnard ne s’arrête pas là, selon lui l’Homme n’est pas fondamentalement fait pour la connaissance et sa vocation n’est pas de soumettre le monde à des lois rationnelles. Il décrit l’échec comme d’autres conservateurs mais critique aussi la course aux savoirs. L’ignorance est alors une condition de l’existence et une source de vie, d’épanouissement. Bonnard rejoint Nietzsche contre le modèle socratique et le progrès infini, et affirme la dimension mythique et tragique de la vie. Il prône une grande révolution culturelle fondée sur l’énergie vitale et la sensibilité. « L’ignorance fait de grands rêves, elle croit à la variété des êtres et la richesse des choses. Les erreurs mêmes qui se glissent dans ses connaissances hétéroclites gardent quelque chose d’enchanté. La chose admirable est que le merveilleux n’y gâte jamais le pratique. Voilà le charme des contes populaires. » Abel Bonnard fait une différence entre une ignorance nouvelle, malsaine, bavarde et scolaire qui mêle tout et qui croit savoir et une ignorance ancienne, saine, silencieuse et poétique. Il y a des dangers à l’instruction, ceux du mépris et de la séparation à l’égard de notre entourage. Celui qui se croit instruit n’accepte plus d’être modeste, prend le contre-pied de ce que ses pères ont pensé le conduisant droit vers l’isolement et l’insatisfaction permanente d’un pédantisme ne visant jamais juste. « Apprendre est le drame de l’esprit » et connaissance fait sa rime avec souffrance, Bonnard parle alors de « barbare artificiel » produit par l’école. « La fonction des ignorants n’est pas seulement nécessaire, elle est pleine de grandeur et de poésie. En refaisant ce qu’ont fait leurs pères, en résistant aux pouvoirs des mots, ils empêchent une société de se dérégler. » L’ignorant est le gardien de l’immense âme collective, il détient ce savoir que l’on ne prend pas dans les livres ou manuels scolaires. Au passage, Bonnard interpelle les gens d’étude, leur rappelant qu’eux aussi, ont une dette vis-à-vis de l’ignorance. « Les gens qui n’étudient pas ne sont que les époux de l’ignorance, ceux qui étudient en sont les amants subtils, et les plus raffinés des jeux de Vénus peuvent à peine donner une idée des rapports qui les lient à leur maîtresse. Ils lui donnent les rendez-vous les moins prévus ; ils la retrouvent dans une bibliothèque, un laboratoire. » Quoi que nous fassions pour apprendre, nous ignorerons toujours et ça n’est pas une fatalité ou un échec, au contraire, tout le charme de la connaissance est dans sa sœur limite, l’ignorance est la seule condition pour continuer à déceler dans ce monde de belles surprises. Bonnard fait rimer ignorance, cette vieille ennemie de l’école, avec espérance.

Nos trois auteurs dévoilent l’école comme une grande prison, une usine à détruire l’enfance, son enthousiasme et sa vitalité, elle incarne le monde moderne, celui de l’argent et de l’utilitarisme. Elle lutte contre l’ignorance et l’émerveillement au profit d’un esprit calculateur, blasé et isolé… Mais ne désespérons pas, chaque problème a ses solutions.

Il serait salaud de vous laisser ce constat pessimiste (sans avoir évoqué les tensions entre l’école et les enfants de milieux populaires, ruraux ou issus de l’immigration avec les recherches de B. Lahire, F. Dubet ou A. Sayad), votre serviteur compte bien vous donner des alternatives à ce mal scolaire. Rassurons-nous, beaucoup ont déjà réfléchi à cela. Justement Céline, dans le même texte évoqué plus haut, considérait que rien ne pouvait se passer de l’école, qu’il fallait la changer de l’intérieur. C’est la solution qu’Abel Bonnard tenta de donner lorsqu’il fut ministre de l’Instruction publique, malheureusement et sans surprise le gouvernement conservateur et collaborationniste qu’il intégra ne permit pas d’effectuer une révolution éducative. Révolution qui trouva, en revanche, une proximité avec le gouvernement qui l’avait précédé et le ministre du Front populaire : Jean Zay. Les deux ministres apportaient une attention au bien-être des élèves, un parti pris contre le surmenage, une priorité donnée à l’enseignement primaire, un dépassement de l’examen, un allègement du programme, le souci d’un rapport moins rigide entre l’apprentissage et les enfants, une promotion des études techniques et des nouvelles méthodes pédagogiques, le désir de donner une grande place à la culture du sport, de l’athlétisme, l’intérêt pour le plein air et l’observation de la nature.

L’école doit se libérer de l’instruction pure et théorique et adopter une éducation vivante et totale. Bonnard et Zay sont rejoints par l’historien Marc Bloch qui lors de la défaite de 1940 met en accusation le système d’enseignement. En 1943, Bloch rédige _Sur la réforme de l’enseignement_, imprégné de ces idées pédagogiques nouvelles des années 1920, en soutenant les méthodes actives, qui reposent sur une meilleure connaissance de l’enfant, s’adaptent à ses centres d’intérêt, favorisent l’apprentissage par l’expérience et de nouvelles relations maîtres-élèves. Il critique le manque de pédagogie dans le secondaire ou encore l’architecture des casernes scolaires : « La jeunesse a le droit de ne plus être confinée dans des murs lépreux. » La révolution de Bloch s’inspire des dires de Montaigne, de Rousseau et de Nietzsche afin de faire éclore le vivant dans l’hospice scolaire. L’instituteur n’est plus un fonctionnaire mais un créateur, transmettant une conception des choses qui fasse aimer le monde aux jeunes générations.

Ces aspirations s’inscrivent dans le mouvement de l’École moderne et de la pédagogie Freinet mise au point par Élise et Célestin Freinet, fondée sur l’expression libre des enfants, intégrant l’initiation aux arts et aux intelligences de la main. Les praticiens de ces méthodes restent marginaux aujourd’hui, n’ayant pas comme objectif l’émancipation individuelle par la transmission du savoir mais les libertés et l’autonomie des pratiques par l’apprentissage et l’échange des savoirs. Le caractère subversif de cette école rejoint les aspirations du philosophe de la décroissance : Ivan Illich, qui recherchait une éducation libérée de l’institution scolaire jugée industrielle et bureaucratique, intégrée dans le processus économique de production et de croissance. Une société sans école serait une libération des savoirs jusque-là cloisonnés, une invitation à l’action et à la participation de tous dans une communauté, toute l’œuvre d’Illich étant une invitation à libérer l’avenir et permettre la convivialité.

Mais c’est dans les couloirs de l’Université, cette grande école si bien décrite par Thomas Hardy et Hermann Hesse (sic), que j’ai pu faire la rencontre, par l’heureux hasard des groupes d’exposés, d’une étudiante en licence à l’antipode de la morosité universitaire. Mélange de Léonie Périault et d’Emmanuelle Riva, je tairai le nom de cette grande discrète, pleine d’humilité et d’une tranquillité ne laissant pas un mot prendre le dessus sur un autre, pouvant installer un climat de confiance par sa simple présence. Mais ses joues rougies trahissaient une intimité qu’elle entretenait avec le soleil, le vent et la mer. Une jeune femme brûlante comme un volcan en éruption, débordante de force, de robustesse et de santé. Sans chercher à dévoiler ou même connaître la formule de son être, une piste peut nous aider à accéder à une partie du secret de cette vitalité. Sa promesse tenue chez les scouts !

Le passage chez les scouts est un révélateur, découvrant que pour être quelqu’un d’utile, un citoyen efficace, il ne suffit pas d’être intelligent. Ce mouvement de jeunesse enseigne qu’il faut avoir du caractère, être vigoureux, courageux, adroit et avoir le sens des responsabilités tout en faisant éclore chez ses membres un esprit d’amitié. C’est un général protestant et britannique qui est à l’origine de ce groupement, Robert Baden-Powell, un soldat ayant participé à la Seconde Guerre des Boers, il apprend les techniques de survie auprès de l’Américain Frederick Russell Burnham surnommé le roi des éclaireurs en Afrique du Sud. Il fait ses preuves lors du siège de Mafeking et participe à la libération de la ville grâce au soutien de jeunes cadets en tant que messagers, observateurs, sentinelles et éclaireurs. Il prouve que des jeunes étaient tout à fait capables de réussir une mission, pourvu qu’on leur fasse confiance. Il publie ses observations sous le nom de « scouting » dans un fascicule militaire. De retour en Angleterre en 1900, ses écrits ont un grand succès.

Frappé par le spectacle d’une jeunesse britannique des quartiers désœuvrée, livrée à la drogue et au tabac, souvent en mauvaise santé et délinquante, il décide de mettre l’expérience apprise à la guerre au service des jeunes gens, cette fois dans une optique de paix. L’objectif est de sauver ces jeunes en leur donnant la possibilité de donner le meilleur d’eux-mêmes dans un cadre bienveillant. Pour cela il s’inspire de nombreuses expériences et méthodes éducatives, il tente alors une synthèse et organise, en 1907, un camp de quinze jours avec une vingtaine de garçons de différentes classes sociales sur l’île de Brownsea. Il y teste ses idées d’éducation par le jeu, l’indépendance et la confiance. Le scoutisme a commencé à se répandre à travers la Grande-Bretagne et l’Irlande bien avant la publication du _Scouting for Boys_ de Baden-Powell et il s’étend rapidement dans l’empire. La première unité hors du Royaume-Uni connue a été implantée à Gibraltar en 1908 suivie par Malte peu de temps après. Le Canada devint le premier dominion possédant un programme Boy Scout, puis l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Afrique du Sud quelques années après. Le Chili est le premier pays hors des dominions britanniques à posséder un mouvement scout reconnu. Le mouvement fait des émules en France à partir de 1909 à Nantes. « À la fin de ma carrière militaire », dit Baden-Powell, « je me mis à l’œuvre pour transformer ce qui était un art d’apprendre aux hommes à faire la guerre, en un art d’apprendre aux jeunes à faire la paix ; le scoutisme n’a rien de commun avec les principes militaires. » Le mouvement scout a pour but de contribuer au développement des jeunes en les aidant à réaliser pleinement leurs possibilités physiques, intellectuelles, affectives, sociales et spirituelles, en tant que personnes, que citoyens responsables et en tant que membres des communautés locales, nationales et internationales. L’enfant doit y acquérir des principes essentiels :

  • le devoir envers autrui, qui implique la loyauté envers son pays dans la perspective de la promotion de la paix, de la compréhension et de la coopération sur le plan local, national et international ;

  • la participation au développement de la société dans le respect de la dignité de l’homme et de l’intégrité de la nature ;

  • le devoir envers soi-même, avec la responsabilité de son propre développement ;

  • le devoir envers Dieu (sauf si le mouvement est neutre ou laïc), avec l’adhésion à des principes spirituels, la fidélité à la religion qui les exprime et l’acceptation des devoirs qui en découlent.

Ce très célèbre mouvement trouve ses inspirations dans de nombreuses sources comme la chevalerie, la gymnastique ou les rites initiatiques zoulous mais aussi dans un autre mouvement de jeunesse plus discret voire pratiquement oublié, celui des Wandervögel. Ces « oiseaux migrateurs » sont le premier grand mouvement de jeunesse animé d’un constant besoin de distanciation par rapport à la société. Ses fondateurs sont deux jeunes étudiants et lycéens, Hermann Hoffmann et Karl Fischer, trop à l’étroit dans leurs établissements de la petite ville de Steglitz au sud de Berlin. En 1896, ils créent un groupe d’une dizaine de jeunes et organisent des randonnées. Ils se réunissent pour quitter la ville, se livrer à des jeux guerriers, organiser des assemblées populaires dans le style des anciens Germains ou encore se baigner et ramer sur des barques. Ensemble ils explorent la contrée de Teupitz, le massif du Harz, de la Rhön, traversent la Thuringe et les environs de Cologne. Ils adoptent une tenue particulière pour ne pas être confondus avec des vagabonds et arborent un drapeau noir figurant une cigogne blanche. Après l’Allemagne, ils gagnent l’Autriche ou encore la Suisse.

Ils escaladent les montagnes, vagabondent dans les forêts et se baignent nus dans les lacs d’Europe, le soir, dans les ruines des vieux châteaux et au coin du feu ils affirment leur goût pour les chants populaires. Dans le domaine musical, le mouvement fait œuvre d’exception, il fait renaître le chant populaire allemand, réunit et publie les chants d’autrefois, redécouvre le luth et la guitare, chœurs et groupes musicaux deviennent incontournables, les danses populaires y trouvent aussi leur place, chants et danses rythment les rassemblements. Les oiseaux migrateurs sont inspirés par des récits épiques, se racontent des légendes nordiques et des aventures d’Indiens d’Amérique ou se récitent des vers de Novalis et des extraits de romans cultes du mouvement comme _Le Loup des steppes_ de Hesse ou _Les Désarrois de l’élève Törless_ de Musil. Les Wandervögel aiguisent leur regard sur le monde, Fischer se borne à leur apprendre à ouvrir les yeux sur tout ce qu’il y a à voir en chemin.

Très vite, leurs idées gagnent aussi les villes modernisées, les groupes citadins critiquent alors la société industrielle et consumériste. Ils promeuvent le bien-être en luttant contre le port du corset chez les femmes, contre la nourriture malsaine et pour la gymnastique naturiste. En cela ils se rapprochent du mouvement de la Lebensreform (réforme de la vie) et de penseurs comme Ludwig Klages, Gusto Gräser et Rudolf Steiner. Les divisions au sein du mouvement, les deux guerres mondiales et les récupérations politiques du mouvement ont porté un coup fatal à l’organisation et ses effectifs, mais il existe encore des groupes aujourd’hui en Europe. En Normandie, dans les années 1990, l’écrivain Jean Mabire parraine un groupe de jeunes profondément attachés à la culture de leur région et fascinés par le modèle du mouvement allemand. Ce groupe a fait revivre cet esprit vitaliste, simple avec une conception écologique, populaire, rurale et cherchant une alternative au monde marchand par la camaraderie, la convivialité et la marche dans les sentiers de Normandie, de France, d’Europe et du monde. Si demain lors d’une de vos promenades vous croisez un oiseau migrateur chantant d’un pas assuré, saluez-le en brandissant une fleur d’ajonc.

L’année 2026 nous rappelle l’actualité de la question de l’école avec la panthéonisation de l’historien Marc Bloch mais surtout avec l’anniversaire des quatre-vingts ans de l’enfant le plus connu de France et d’ailleurs, le Petit Prince. Le conte de Saint-Exupéry n’en finit pas de nous accompagner afin de rechercher notre vitalité étriquée par le monde, pour cela le Petit Prince nous invite à retrouver l’esprit de l’enfance, « toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants (mais peu d’entre elles s’en souviennent) » dit-il, cette enfance que l’on oublie parce qu’on la quitte garde pourtant une grande importance, elle permet un exil du monde, c’est un refuge face aux conventions, l’adulte qui saura se rappeler de l’enfant qu’il a été sans le trahir saura conserver l’imagination et l’élan vital. Une éducation prenant acte de la conservation de l’enfance saura alors veiller sur la beauté du monde et donnera la possibilité de prendre le risque de vivre à chacun de ses élèves. Les scouts et les oiseaux migrateurs nous rappellent par leurs chants au coin du feu que l’enfance est inclassable et que l’essentiel est invisible.

Francis Iveten

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Source : institut-iliade.com

9 sept. 2026Institut Iliade

« L’homme différencié » face à la culture du burn-out et du « tout économique »

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Burn-out, _bullshit jobs_, règne du quantitatif : la modernité productive a réduit l’homme à sa fonction. Face à ce constat, Julius Evola propose non pas une réforme sociale, mais une réponse radicalement intérieure, ancrée dans la Tradition. Celle de « l’individu différencié » : maîtrise de soi et verticalité contre l’égalitarisme marchand. Une philosophie de l’action et du dépassement, plus actuelle que jamais.

Né à Rome en 1898 et mort dans la même ville en 1974, Giulio Cesare Andrea Evola, dit Julius Evola, est l’un des penseurs pérennialistes[1] les plus radicaux du XXᵉ siècle. Métaphysicien, ésotériste et théoricien de la Tradition, il défend une vision hiérarchique et aristocratique du monde, à rebours de toute uniformisation. C’est à cette lumière que nous examinerons comment sa philosophie nous aide à affronter les monstres modernes qui se dressent face à nous.

Dans un monde contemporain marqué par la perte de sens au travail, l’idéologie de la performance et la domination croissante des logiques économiques, relire certains critiques majeurs du libéralisme paraît nécessaire. Parmi ces hommes capables de saisir la dimension existentielle et anthropologique de l’activité humaine, Julius Evola interroge ce qui est peut-être la question centrale de notre époque : quelle valeur donner vraiment à notre temps, et quel sens à l’activité professionnelle ?

La « civilisation du travail » comme déclin spirituel

Dans le tumulte du monde du travail hyperconnecté et coupé de tout rapport au sens profond de la vie, où les informations tombent comme une pluie sans fin, l’homme, dépourvu de personnalité, avance ébloui, presque aveuglé. Autour de lui, tout se mesure, tout se compte, tout s’évalue : le règne du « tout économique » réduit l’existence à des chiffres. On ne demande plus à personne qui il est, mais ce qu’il produit, ce qu’il rapporte, ce qu’il consomme. Au sein d’une société capitaliste, l’individu devient fonction, rouage silencieux d’une machine immense qui valorise l’efficacité plutôt que la profondeur.

Dans les bureaux du tertiaire, des hommes-écrans identiques se succèdent, interchangeables. La quantité efface la qualité, chacun s’exile dans des résultats, des indicateurs, des performances. Dans ce mouvement, l’homme se détache progressivement de ce qui l’élève : l’effort intérieur, le dépassement, la quête de soi.

Ironiquement, ce sont encore les chiffres qui montrent le mieux que ce modèle de société ne convient pas à l’individu : le baromètre d’alignement professionnel Ignition Program (janvier 2023) révèle que 40 % des salariés en France déclarent être en souffrance ou soumis à un stress élevé au travail. Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), 480 000 personnes en France sont concernées par un état de souffrance au travail, dont 7 % (soit environ 30 000 individus) seraient spécifiquement touchées par le burn-out.

Se dessine ainsi une époque où l’on confond souvent la valeur de la vie avec le montant du salaire. Une époque où l’on oublie que l’essentiel ne se produit pas : il se construit dans l’espace intime protégé des statistiques. Mais cette époque ne date pas d’hier. En 1883, Friedrich Nietzsche critiquait déjà la domination de la rationalité sur l’existence sensible et l’individualité : « Il y a plus de sagesse dans ton corps que dans toute ton orgueilleuse raison. »[2]

Ces conséquences désastreuses de la modernité s’expliquent en partie par trois facteurs majeurs : la réduction de l’individu à une fonction productive, les _bullshit jobs_ et la crise du sens, ainsi que l’hégémonie du « tout économique ».

La réduction de l’individu à une fonction productive

La modernité productive a profondément réduit l’individu à sa fonction. L’homme n’est plus perçu comme une totalité intérieure, structurée par une forme, une vocation ou une hiérarchie de valeurs, mais comme un agent économique primaire, défini par son rendement et son utilité. Cette logique le contraint à s’extérioriser sans cesse : il n’existe plus que dans ses performances, ses résultats, ses chiffres. Son identité se dissout alors dans son utilité économique. Privé de centre, de verticalité et de finalité transcendante, il devient ce que Julius Evola nomme un « homme sans forme » : un être informe, malléable, interchangeable, livré aux forces anonymes de l’économie et incapable de se constituer comme principe souverain de sa propre existence. L’individu succède à la personne, pour paraphraser le philosophe russe Nicolas Berdiaev.

_Bullshit jobs_ et crise du sens

Alors que le secteur primaire s’effondre, faute de main-d’œuvre, le secteur tertiaire ne cesse de créer des postes stériles, des _bullshit jobs_[3]. La perte de sens au travail et du travail constitue l’un des symptômes les plus manifestes de la modernité économique. L’ouvrage qui engageait l’être tout entier s’est vu réduit à une banale occupation fonctionnelle aux conséquences désastreuses : frustration, lassitude, aliénation et _in fine_ vide existentiel. L’homme qui ne se reconnaît plus dans son travail se maintient occupé mais ne s’accomplit pas. Multiplié à l’échelle d’une génération, ce phénomène produit une masse d’individus vides qui s’agitent.

L’hégémonie du « tout économique »

L’hégémonie du « tout économique » constitue l’horizon ultime de la modernité productive. Dans ce cadre, l’efficacité mesurable a valeur d’autorité. Or, ce qui est supérieur dans l’homme ne se mesure pas. Toute activité humaine est évaluée à l’aune de sa rentabilité, de sa performance et de son rendement chiffré. Le travail n’est plus envisagé comme un lieu de formation intérieure ou d’accomplissement, mais comme une variable quantitative soumise à des logiques d’optimisation. Cette réduction engendre une vision appauvrie de l’individu, désormais défini par ce qu’il produit, gagne ou consomme. Toute dimension qualitative, symbolique ou spirituelle est reléguée au second plan car jugée improductive ou inutile.

Contrairement à l’ordre institué par la Tradition, les valeurs aristocratiques et héroïques (entendues comme exigence de dépassement intérieur, sens de l’honneur, hiérarchie des formes de vie) sont considérées comme secondaires par rapport aux valeurs économiques. Ce faisant, un égalitarisme marchand domine, qui réduit toute existence à sa seule capacité économique. L’homme moderne, privé de toute verticalité, n’est plus appelé à se dépasser, mais à s’adapter ; non plus à être, mais à fonctionner comme un rouage.

Le règne du quantitatif exige que tout soit sacrifié sur l’autel du profit. Dès lors, comment renouer avec un modèle de société où le travail, une fois redevenu qualitatif, mènerait au « supérieur » ?

La réponse spirituelle d’Evola : « l’individu différencié » comme retour à l’ordre traditionnel

Les penseurs pérennialistes reprochent au monde moderne de s’être écarté du divin, du sacré, du traditionnel, pour aboutir à une vision des choses essentiellement rationaliste, matérialiste et progressiste. Face à cette situation, Julius Evola ne propose pas de simples réformes sociales, mais une réponse radicalement intérieure et spirituelle. Pour lui, l’homme moderne, nivelé et dépourvu de verticalité, doit retrouver une qualité aristocratique de l’être. C’est-à-dire une attitude de dépassement et de distinction intérieure qui ne dépend ni de son salaire, ni de sa position sociale. Dans cette perspective, le travail cesse d’être un élément purement économique et devient une voie d’accomplissement spirituel, un moyen de manifester sa propre vocation, en accord avec un principe supérieur.

Evola décrit les sociétés anciennes comme structurées en castes, à l’image de la société hindoue et du monde indo-européen. Dans ce cadre, chaque personne accomplit un travail conforme à sa nature profonde ; l’activité n’est pas un moyen de gagner sa vie, mais une voie d’accomplissement ; le travail est sacralisé : on agit en accord avec un principe supérieur ; et l’artisan, le guerrier ou le prêtre ne sont pas des « métiers » mais des « formes d’être ».

Émerge alors de ce modèle archaïque la réponse évolienne à l’âge sombre de l’homme interchangeable : « l’individu différencié ».

« L’individu différencié » apparaît comme la voie à suivre pour sortir du Chaos, du Kali Yuga[4]. Cet individu salvateur (dans son acception héroïque et non pas eschatologique) doit se comporter comme un « guerrier intérieur » : maîtrise de soi, discipline et conscience du sacré régissent ses actions, y compris au sein d’une société matérialiste et utilitariste. Son accomplissement ne réside plus dans le rendement ou la productivité, mais dans l’affirmation de sa forme intérieure, la fidélité à sa nature et la participation à un ordre transcendant. Plutôt que de devenir utile ou performant, l’homme retrouve sa dignité en tant qu’être différencié, capable de se situer au-dessus de l’égalitarisme marchand et de la banalité matérielle de la modernité.

La réponse active d’Evola : l’alpinisme, la transcendance et la métaphysique de l’action

Chez Julius Evola, la réponse à la décadence moderne, caractérisée par la quête de confort, ne saurait se limiter à une posture purement contemplative ou intellectuelle. Il défend une voie active, fondée sur l’ascèse, la discipline et le dépassement de soi. Cette attitude se manifeste de manière exemplaire dans sa réflexion sur l’alpinisme, notamment développée dans _Méditations du haut des cimes_[5]. L’ascension de la montagne y devient le symbole d’une métaphysique de l’action.

Il faut cependant se garder d’une interprétation simplement sportive de l’alpinisme : « De tout cela, il ressort clairement que nous nous référons à une sorte d’alpinisme aristocratique très éloigné de l’exhibitionnisme et de la manie de l’exploit technique aujourd’hui à la mode. » (_Méditations du haut des cimes_). La vision évolienne de l’alpinisme, éloignée du loisir de carte postale comme de la performance sportive, doit être comprise comme un moyen d’accéder à un plan de vie supérieur. Un espace possible de l’irruption de l’élémentaire, au sens où l’entendait Ernst Jünger : un lieu de réalisation spirituelle intégrale.

À l’opposé du travail moderne, fragmenté, abstrait et dépourvu de finalité intérieure, l’ascension impose une unité de l’être : le corps, la volonté et l’esprit sont mobilisés dans un même mouvement orienté vers le haut. L’action retrouve ainsi une dimension qualitative : la transformation intérieure qu’elle opère prime sur le résultat mesurable.

Ainsi comprise, la réponse active d’Evola ne propose pas un modèle social alternatif, mais une attitude existentielle. Elle oppose à l’agitation productiviste et à l’épuisement contemporain une éthique de la maîtrise, de la verticalité et du dépassement. L’action cesse d’être un simple moyen économique pour redevenir un lieu possible de réalisation de soi. La quête des hautes montagnes devient alors la quête intérieure ultime en réponse à l’extériorisation de soi.

Evola poursuivit cette quête jusque dans la mort. Selon ses dernières volontés, ses cendres furent glissées dans une crevasse du mont Rose.

« Celui qui a conquis la montagne, c’est-à-dire celui qui a su s’ouvrir à ses contenus fondamentaux, possède déjà une clé pour comprendre l’esprit aryen originel et l’esprit même de la romanité, dans tout ce qu’elle a de sévère, de pur, de monumental, une clé que l’on chercherait vainement à obtenir par le biais de la seule culture et de l’érudition » (_Méditations du haut des cimes_).

Indéniablement, le monde moderne souffre d’une crise anthropologique profonde et la philosophie de Julius Evola révèle le caractère stérile et laid du système contemporain. L’auteur ne se contente pas de dénoncer une organisation économique : il met en lumière une véritable menace spirituelle, dans laquelle « l’homme sans forme », interchangeable, égal à son prochain, fait peser un péril mortel sur les civilisations.

Face à cet effrayant constat, la figure de « l’individu différencié » offre une réponse qui relève d’une exigence intérieure. À travers lui, Evola promeut le retrait actif : rester intérieurement libre, fidèle à une forme, à une vocation et à une discipline personnelle, même au cœur d’un environnement hostile à toute transcendance. Le travail, dès lors, ne vaut plus par sa rentabilité ou le statut social qu’il confère, mais par la qualité et le sens que l’individu y engage. Il devient alors un lieu possible d’épreuve, de maîtrise de soi et de dépassement, plutôt qu’un simple moyen de subsistance.

Il convient de retrouver un modèle de société traditionnel, fondé sur une structure hiérarchique, afin de ne pas sombrer dans la laideur d’un monde plat et égal en tout.

La critique évolienne de la modernité trouve un écho naturel dans la pensée de Friedrich Nietzsche, qui, dès la fin du XIXᵉ siècle, dénonçait la domination des valeurs utilitaires et la « morale de troupeau ». Pour Nietzsche, l’homme ne se définit pas par sa productivité ou son rôle social, mais par sa capacité à se dépasser, à créer ses propres valeurs et à vivre selon une « verticalité » intérieure. La modernité, en nivelant toutes les existences et en imposant la logique du rendement, produit, selon lui, des individus moyens, incapables de se constituer en sujets souverains.

Nietzsche et Evola convergent dans leur critique de l’égalitarisme, qu’ils tiennent tous deux pour l’une des causes majeures de l’appauvrissement spirituel de l’homme moderne. On peut penser alors qu’un monde qui prône l’égalité produit nécessairement un affadissement et une absence de beauté. Pouvons-nous donc vouloir, au contraire, l’inégalité au sens qualitatif du terme comme socle philosophique d’une civilisation en quête d’une vie riche et fertile ?

Arthur Beykian – Promotion Isabelle de Castille

Notes

  • Ndlr : le pérennialisme, ou philosophie pérenne (_philosophia perennis_), désigne un courant de pensée selon lequel il existerait une sagesse universelle et immuable, commune à toutes les traditions spirituelles majeures de l’humanité. Ses principaux représentants au XXᵉ siècle sont René Guénon, Ananda Coomaraswamy et Frithjof Schuon. Evola s’en inspire tout en s’en distinguant, notamment par sa dimension plus activiste et sa valorisation des voies héroïques et guerrières par opposition aux voies contemplatives privilégiées par Guénon.

  • Friedrich Nietzsche, _Ainsi parlait Zarathoustra_, 1883.

  • Ndlr : on doit l’expression « _bullshit jobs_ » (littéralement : emplois à la con) à l’anthropologue américain David Graeber, dans son ouvrage _Bullshit Jobs: A Theory_, paru en 2018. Le terme désigne des postes aux tâches superficielles et vides de sens, caractéristiques du XXIᵉ siècle.

  • Kali Yuga : dans la tradition hindoue, l’âge sombre, dernier et le plus dégradé des quatre cycles cosmiques. Evola en fait un axe central de sa lecture de la modernité, notamment dans _Révolte contre le monde moderne_ (1934).

  • Ndlr : anthologie d’articles parus dans les années 1930 ; première édition française en 1986 chez Pardès/Trédaniel.

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Source : institut-iliade.com

26 août 2026Institut Iliade

Les libertés face à la dépendance aux substances

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_« L’alcool et le tabac ont le droit de tuer, La patente est payée, la mort autorisée »_

Matmatah, _L’Apologie_, album La Ouache, 1998

On ne s’attendrait pas à trouver une réflexion libérale chez Matmatah, groupe breton aux convictions de gauche. La société française, et plus largement le monde entier, est sous le feu nourri du narcotrafic. Malgré des législations extrêmement contraignantes (notamment aux États-Unis, en Thaïlande, aux Philippines et en France), le trafic de drogues prospère, nourri par une demande intarissable. À l’échelle mondiale, la pression citoyenne favorise quant à elle une tolérance toujours plus grande à l’égard des conduites addictives. Pourtant, dès 1931, Aldous Huxley nous présentait dans Le Meilleur des mondes l’utilisation du soma pour maintenir le peuple dans un état stuporeux. Aujourd’hui, les peuples s’enchaînent volontairement. La liberté individuelle entre donc en conflit direct avec les libertés collectives.

Nous analyserons ici l’action sociétale de la narcose, les limites de la légalité et enfin le rôle trouble de l’État, triple profiteur de l’obéissance, des taxes et du commerce parallèle. Le retour de l’Homo gauditus à l’Homo sapiens implique une hygiène de vie plus exigeante qu’une simple répression, inefficace de surcroît (mais pas inutile).

_« __La capacité qu’a l’homme de rompre l’équilibre écologique de la planète n’a d’égal que sa tendance à polluer son milieu intérieur en succombant à la tentation des substances stupéfiantes. »_

Jacques-Yves Cousteau, 1992

Dépendance : le choix de la chaîne

Usage et abus

La « consommation de substances récréatives », nom pudique utilisé pour parler des psychotropes consommés lors des conduites toxicomaniaques, est généralisée dans toutes les sociétés humaines, à tous les temps documentés. Ainsi, 14 000 ans av. J.-C., des pratiques de fermentation précédaient la domestication des céréales. Le brassage de la bière et la panification seraient la cause et non la conséquence du passage des chasseurs-cueilleurs paléolithiques aux agriculteurs-éleveurs du Néolithique. Ces boissons alcoolisées auraient débordé de leur cadre cérémoniel initial jusqu’à se généraliser dans de nombreuses contrées.

Les substances en question sont nombreuses, d’actions diverses, de disponibilité récente ou préhistorique, d’origine naturelle ou synthétique. Mais nous découvrons un invariant : la consommation par banalisation croît lorsque la disponibilité s’accroît. Notre époque, qui permet l’extrême disponibilité des toxiques, se caractérise par leur usage croissant dans toutes les strates de la société. Il convient aussi de relever que la première transgression facilite les suivantes, d’où une progression à la fois dans le type de molécule consommée, le mode d’administration ou la quantité administrée. Cela s’explique tant par des mécanismes pharmacologiques (la tolérance à l’effet, la déstructuration du système de la récompense) que par des effets dits épigénétiques. Autrement dit des modifications d’expression des gènes, sans toucher à la structure de base de l’ADN personnel. Les gènes exprimés permettent l’adaptation à un mode de vie de « consommateur de substances ». Cette fenêtre élargie d’expression génique est transmissible à la descendance.

Pour la philosophe Ayn Rand, l’individu devrait être suffisamment libre pour expérimenter mais également suffisamment instruit des conséquences potentielles de ladite expérimentation ainsi que de son autodestruction pour se réguler seul puis, logiquement, s’abstenir de consommer des drogues. Dans ce cas, décider de poursuivre relèverait de la liberté personnelle d’autrui, une liberté qui, bien que peut-être illégitime, n’entraîne pas la nécessité de l’emploi de la force à son encontre. Une société saine devrait pourtant considérer que l’altération du tissu social, la promotion de comportements violents ou l’abrutissement, notamment de la jeunesse, sont incompatibles avec le maintien de l’harmonie collective. L’emploi de la force publique pour réprimer ces comportements s’en trouve donc légitimé.

« Drogue douce » et « drogue dure » : une distinction inutile

Au sens toxicologique, était appelée « drogue douce » une substance dont la toxicité aiguë n’induit pas ou peu de risque vital en elle-même lors de sa prise. Au contraire de l’apnée pour la morphine ou de l’arrêt cardiaque pour la cocaïne, par exemple. Cependant, cette distinction peine à rendre compte de la gravité des ravages de l’intoxication chronique. De nombreux effets sociétaux découlent des conséquences purement pharmacologiques : accidentogènes, vol, violence, irresponsabilité… auxquels s’ajoute « l’effet cocktail » (la consommation simultanée de plusieurs substances) qui réduit encore la perception du risque par les usagers.

À cet égard, l’exemple de l’alcool est particulièrement éloquent. Si l’alcoolisation promeut certes des comportements dangereux, l’alcoolisme chronique a provoqué l’institution de la prohibition aux États-Unis (1920–1933) avec les conséquences que l’on connaît sur le banditisme. Le système d’Al Capone est le fruit de la prohibition.

Enfin, rappelons que par la dépendance pharmacologique, le client initial devient une proie régulière du marché. Afin d’élargir le marché, l’ensemble de la filière illicite use des méthodes marketing de l’offre et de la demande éprouvées par les autres secteurs :

  • Développement de produits « innovants »

  • Offre de découverte, produits d’appel (ex. joint, cartouche de protoxyde d’azote, buvards de LSD, comprimés, etc.) à des prix abordables

  • Augmentation de la concentration en principe actif

  • Filières d’importation diverses

  • Marketing des dispositifs d’usages (ex. pipes à eau, « e-liquides » aromatisés, cigarettes électroniques, dispositifs de combustion à basse température, etc.)

  • Développement de produits synthétiques (ex. : analogues cannabinoïdes, fentanyloïdes, nitazènes, cathinones, etc.)

  • Recours au lobbyisme (voire à la corruption publique) financé par les larges bénéfices engrangés

  • Banalisation du risque et promotion de l’esprit festif, notamment via les contre-cultures illustrées dans le cinéma et les séries (le rock’n’roll avait ainsi banalisé l’usage du LSD-25 dans les années 1960)

  • Communautarisation des consommateurs par la fréquentation d’un marché noir

  • Utilisation des espaces de libre-échange comme voies de transport à risque minime

En France, la prévention sanitaire a abouti à un paradoxe : la dangerosité du tabac et de l’alcool est de mieux en mieux perçue, tandis que celle des hallucinogènes, du cannabis et de la cocaïne l’est de moins en moins.

La Loi garante de l’ordre social

L’interdiction de l’usage pour les mineurs n’est pas ou mal appliquée pour l’alcool et le tabac. S’agissant des substances illicites, les juges prononcent généralement des sanctions peu dissuasives (obligation de soins des toxicomanes, amendes) plutôt que des peines fermes. Une amende forfaitaire de 200 € est instituée en 2018 pour frapper les consommateurs au porte-monnaie. 1,6 million d’amendes ont ainsi été prononcées depuis 2019, mais toutes n’ont pas été perçues. Aucun registre n’est tenu pour prévenir la récidive hors faits graves (accidents, crimes). Rapportée au nombre de consommateurs, la quantité de sanctions est faible. En comparaison, la sécurité routière relève en 2024 5,7 millions de points enlevés pour des excès de vitesse de moins de 5 km/h et près de 2 millions de conducteurs en infraction ont été sanctionnés. Les pouvoirs publics s’engagent donc davantage pour sanctionner les délits routiers.

Si l’on compare le nombre d’interventions scolaires prévues pour prévenir les risques de toxicomanie à ceux de celles consacrées à l’écologie, la santé sexuelle, la citoyenneté et la sécurité routière, on constate que l’Éducation nationale s’implique peu dans la lutte contre la consommation de substances illicites. Les parents sont mal informés et parfois déjà eux-mêmes dépendants d’un produit. Il n’existe aucune mesure de dépistage dans les médias, l’enseignement, le social ou chez les politiques, ce qui permettrait pourtant de déterminer l’importance et la nature de leurs consommations et d’en déduire leurs loyautés.

Afin de diminuer les conséquences toxicomaniaques, on en réduit les risques. Prenons l’exemple de Vancouver (Colombie-Britannique, Canada). Cette ville a mis en place toutes les stratégies imaginées à ce jour : des seringues, de la méthadone, des salles de consommation à moindre risque et des services d’urgence vitale entraînés et équipés. Résultat ? Le quartier de Downtown Eastside dépense 1 000 000 de dollars canadiens par jour dans les drogues tandis que le nombre de surdoses a augmenté de 150 % entre 2008 et 2024… ! Autrement dit : promouvoir une consommation « plus sûre » n’a fait qu’attirer un plus grand nombre de consommateurs.

Si l’on se fie au taux de consommation de psychotropes médicamenteux (antidépresseurs, anxiolytiques, antipsychotiques), la population française semble particulièrement vulnérable. La France se distingue par une législation particulièrement sévère en matière de trafic comme d’usage de stupéfiants. Néanmoins, les enquêtes successives depuis trente ans relèvent une augmentation constante du « marché » des drogues illicites. Cela fait dire au lobby favorable à la dépénalisation voire à la légalisation que la politique de sanction est inefficace. Le seul cannabis (herbe et tous ses dérivés) aurait été expérimenté par 47 % de la population française (consommation au cours de la vie) et l’usage régulier (au moins une consommation tous les trois jours) est évalué à 3 % de la population adulte, environ 1 500 000 personnes !

À qui profite le crime ?

L’économie de la drogue n’est même plus souterraine. Son chiffre d’affaires est intégré au PIB : estimé à 6,8 milliards d’euros en 2023, il aurait triplé depuis 2010. Légalisation et dépénalisation ne sont pas pensées pour la prévention mais pour la taxation qui serait, selon Charles Sannat, animateur du site Le Grenier de l’éco, la preuve de l’indulgence de l’État.

Apparemment, le seul argument qui porte réellement un coup à la passivité de nos institutions en matière de répression est la santé publique. En France, le coût humain des drogues est estimé à 130 000 décès par an, soit environ 20 % de la mortalité nationale toutes causes confondues (comprenant les décès dus à l’alcool et au tabac avec les cancers associés). Voilà le véritable prix du vote des intoxiqués.

Rappelons quelques données épidémiologiques. Aux États-Unis, 107 000 toxicomanes sont décédés de leur consommation en 2024, dont 80 000 du seul fait des opioïdes, tandis que les morts par arme à feu concernent deux fois moins de personnes pour une visibilité bien plus grande (40 000 dont 60 % par suicides). L’abrutissement est bien un facteur d’obéissance, mais au prix d’une baisse de productivité qui préoccupe davantage les élites économiques que la santé des consommateurs. L’estimation du coût social cumulé du tabac (156 milliards d’euros) et de l’alcool (102 milliards d’euros) s’élève à près de 260 milliards d’euros en France. Bien plus que ce que pourrait percevoir l’État par le biais d’une taxation. Tabac et alcool ne sont pas neutres économiquement car leurs conséquences coûtent plus cher que ce que l’État parvient à percevoir. Il faudrait donc axer notre politique sur un objectif de santé publique et non d’efficacité économique. C’est ce qu’illustre partiellement l’exemple russe : depuis 1999, une politique de santé publique volontariste y a permis de réduire la mortalité liée à l’alcoolisme. Ces données restent toutefois difficiles à vérifier.

Les revendications permanentes du lobby permissif entraîneront les légalisations de substances en cascade. Les enquêtes épidémiologiques réalisées dans plusieurs pays (Pays-Bas, Uruguay, Canada, États-Unis : Washington, Oregon, Californie) qui ont légalisé le cannabis confirment à la fois l’augmentation du nombre de consommateurs et le recours de ces mêmes consommateurs à d’autres stupéfiants. Pourtant, cela ne nuit pas au marché noir (attrait de l’interdit, substances à la teneur non contrôlée donc plus élevée). Les déboutés d’un point de deal de cannabis peuvent se reporter sur un autre approvisionnement ou changer de substance.

Le marché noir recule sans tarir complètement l’économie souterraine. À contrario, la concurrence des réseaux résiduels augmente, et les violences aussi. En France, les acteurs de cette économie souterraine sont largement issus d’une immigration non régulée. Développer une filière agricole française ne suffira pas face à une production à teneur plus élevée, notamment marocaine. Libérer la police et les tribunaux des affaires cannabiques (ou amphétaminiques) évite d’instituer une véritable politique de prévention, entérinant de facto la normalité de l’intoxication. L’impuissance de l’État en ce domaine achète la paix sociale dans les cités.

Pour finir sur une note plus positive, les enquêtes ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and other Drugs) et ESCAPAD (Enquête sur la Santé et les Consommations lors de l’Appel de Préparation À la Défense) révèlent tout de même une moindre expérimentation chez les jeunes et confirment la diminution de l’usage régulier du tabac, de l’alcool et du cannabis chez les 15–17 ans en France. L’enquête 2025 de SIMCA (Stratégie Interministérielle de Mobilisation Contre les conduites Addictives) relève même une diminution des Alcoolisations Ponctuelles Importantes (API, soit les épisodes d’ivresse aiguë), y compris chez les mineurs. Bien que timide, la politique de prévention peut donc s’avérer efficace.

Conclusion

Imaginer que chaque individu soit à chaque instant maître de ses passions pour échapper irrévocablement à ses pulsions est une illusion de ligues de vertu. La toxicomanie se distingue par son potentiel néfaste sur le développement humain et par un asservissement qui laisse peu de marge de manœuvre au consommateur. Les pouvoirs publics en profitent en soufflant le chaud et le froid. Drapés dans de nobles idéaux d’hygiène et de santé publique, ils légitiment une politique pénale implacable, mais sans volonté réelle de mise en œuvre afin d’acheter une paix sociale relative. L’électeur reste confus tandis que le milieu marchand prospère en capitalisant sur la captivité de clients hyper-fidélisés.

Notre société actuelle développe l’abrutissement par tous les moyens. Les luttes contre la traite des femmes, la prostitution et les jeux d’argent sont vieilles comme le monde. Le numérique profite de l’omniprésence des réseaux sociaux, des écrans, de la pornographie, tous disponibles 24 h/24, en attendant la nounou I.A. et la « réalité virtuelle ». Si nous n’agissons pas, nous ne produirons plus que des humains multi-dépendants donc domptés.

Marc-Antoine Hennet – [Promotion Ulysse](https://institut-iliade.com/formation/)

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Source : institut-iliade.com

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