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Institut Thomas-More

Divers / indépendants

Ce qu'il faut retenir

L'essentiel sur Institut Thomas-More en un coup d'œil.

Création
2004
L'institut a été fondé en 2004 par Charles Millon, ancien ministre français de la Défense.
Orientation
Libéral-conservateur (autodéfinition)
L'institut se définit comme « libéral-conservateur, libre et indépendant » ; il est par ailleurs décrit comme catholique et « proche de l'extrême droite traditionaliste ».
Financement
Projet Périclès
L'institut est financé par le projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin, dans le cadre duquel il a participé à la création du collectif d'avocats Justitia.
Implantation
Paris et Bruxelles
L'institut est basé à la fois à Paris et à Bruxelles et accorde une place centrale aux questions européennes dans sa charte.
Formation
École Thomas More
L'institut s'est doté en 2023 d'une école de formation politique ; sa troisième promotion se déroule de janvier à juin 2026.
Controverse
Rapport sur Radio France
Le « Rapport 33 » sur les matinales de Radio France a été qualifié d'« étude biaisée et à charge » par le groupe, qui a saisi la CNIL ; l'institut a dénoncé de « fausses accusations ».

Positionnement politique

Lecture rapide de l'organisation.

Divers / indépendantsThink tank

Présentation

Origines, positionnement et grandes orientations.

Présentation

L'Institut Thomas More est un laboratoire d'idées basé à Paris et à Bruxelles, fondé en 2004 par Charles Millon, ancien ministre français de la Défense. Il se présente comme étant « à la fois un laboratoire d'idées, un centre d'action et une école de formation ». Son nom fait référence à Thomas More (1478-1535), que l'institut décrit comme un humaniste et une figure européenne, fait saint patron des responsables politiques par le pape Jean-Paul II en 2000. En 2019, l'institut est présidé par Christian Boon-Falleur, chef d'entreprise belge, et Jean-Thomas Lesueur en est le délégué général.

Positionnement et thèmes

L'institut se définit comme « libéral-conservateur, libre et indépendant ». Sa charte invoque la liberté et la responsabilité, la dignité de la personne, la subsidiarité, l'économie de marché et les « valeurs universelles » héritées des pays européens. Il est par ailleurs décrit comme un laboratoire d'idées libéral-conservateur et catholique « proche de l'extrême droite traditionaliste ».

Ses travaux portent notamment sur l'Europe, la géopolitique, l'immigration, le numérique, la fiscalité de l'héritage, la réindustrialisation, l'écologie et le pluralisme dans les médias. En 2024 et 2025, ses notes sur l'audiovisuel public, dont le « Rapport 33 » consacré aux matinales de Radio France, ont été contestées : Libération a mis en cause leur méthodologie et Radio France a dénoncé « une étude biaisée et à charge » et saisi la CNIL. L'institut a répondu en dénonçant de « fausses accusations ».

Organisation et financement

L'institut est financé par le projet Périclès de Pierre-Édouard Stérin. Dans ce cadre, il a participé à la création du collectif d'avocats Justitia, dirigé par Aymeric de Lamotte, que l'institut présente comme une « réponse juridique aux nouvelles intolérances ». Selon un document révélé par L'Humanité, ce collectif vise à mener une « guérilla juridique ». L'institut s'est également doté en 2023 d'une école de formation politique, l'École Thomas More, dont la troisième promotion se déroule de janvier à juin 2026.

Sources : [site officiel](https://institut-thomas-more.org/a-propos/).

Propositions de programme

Les mesures portées par l'organisation. Leur analyse par SensPo est à venir.

Communications de l'organisation

Actualités, communiqués et annonces publiés par Institut Thomas-More sur son site officiel institut-thomas-more.org.

28 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

Gouverner par la purge · Comment Xi Jinping transforme le pouvoir chinois

8 octobre 2026 • Événement •

Entre l’automne 2025 et l’hiver 2026, onze hauts responsables militaires chinois ont été successivement évincés, parmi lesquels plusieurs membres ou anciens membres de la Commission militaire centrale. Que disent réellement ces chutes à répétition du fonctionnement du pouvoir chinois ?

L’hypothèse d’une lutte de succession, d’une crise militaire ou même d’un affrontement au sommet ne suffit pas à rendre compte du phénomène. Depuis son arrivée au pouvoir, Xi Jinping ne se contente pas d’écarter des hommes : il transforme aussi les lieux où s’exerce le pouvoir du régime. Réforme de l’APL, recentralisation du Parti, montée en puissance des organes disciplinaires, contrôle des carrières, etc. : la purge devient progressivement un instrument ordinaire de gouvernement.

Nous proposons une immersion dans la mécanique et la dialectique de la purge sous Xi Jinping, en prenant comme fil rouge l’éviction des généraux Zhang Youxia et Liu Zhenli, désormais prolongée par leur exclusion du PCC le 23 septembre dernier. Nous pourrons ensuite aborder des questions plus larges : que se passe-t-il lorsque les mécanismes de la purge forgés à l’intérieur du PCC commencent à accompagner la projection internationale de la Chine ? Qu’attendre du prochain Congrès du PCC, prévu à l’automne 2027, dans un contexte de « gouvernement par la purge » ? Une succession et le départ de Xi Jinping, ou l’ouverture d’une phase de transition politique ?

À l’occasion de la publication de la nouvelle note de Laurent Malvezin, « Les Mouches et les Tigres : fonction, pratique et dialectique de la purge dans la Chine de Xi Jinping », nous aurons le plaisir de recevoir :

François Godement

Historien, expert résident et conseiller spécial Asie et États-Unis à l’Institut Montaigne

Laurent Malvezin

Chercheur associé à l’Institut Thomas More

Débat en français

La réunion se tiendra sur Zoom. Un lien sera adressé aux personnes inscrites.

Inscription obligatoire

RSVP avant le mercredi 7 octobre 2026

Source : institut-thomas-more.org

25 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

Pour faire circuler le patrimoine, cessons de pénaliser les donations en pleine propriété

25 septembre 2026 • [L’Opinion](https://www.lopinion.fr/economie/pour-faire-circuler-le-patrimoine-cessons-de-penaliser-les-donations-en-pleine-propriete) • Analyse •

Jean-Baptiste Michau et Victor Fouquet, auteur de notre rapport [Fiscalité de l’héritage : pour une flat tax à l’italienne](https://institut-thomas-more.org/2025/11/13/rapport32/), proposent de taxer les donations en pleine propriété au même taux que les donations en nue-propriété et attendent des bénéfices économiques substantiels de cette mesure.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’espérance de vie a augmenté d’un trimestre par an, pour atteindre aujourd’hui 83 ans. Une conséquence économique essentielle de l’allongement de la durée de la vie est que le patrimoine se concentre de plus en plus entre les mains de personnes âgées, voire très âgées. Cela implique mécaniquement un recul constant de l’âge moyen de réception des héritages. Alors qu’on héritait en moyenne à 42 ans en 1980, cet âge, qui est actuellement de 52 ans, devrait être de 55 dans dix ans et de 60 ans d’ici 2070.

Aujourd’hui, la part des ménages héritiers âgés de moins de 40 ans n’est ainsi que de 10 %, fraction qui grimpe à plus de 60 % pour les ménages de plus de 60 ans. De nombreux ménages doivent attendre l’orée de la retraite pour toucher un héritage et pour disposer d’un patrimoine financier consistant.

Le gouvernement en convient lui-même : cette répartition intergénérationnelle du patrimoine est manifestement inefficace. Mais plutôt qu’un dispositif fiscal ciblé destiné à doper provisoirement les donations en pleine propriété, comme l’envisage l’exécutif, mieux vaudrait corriger de façon pérenne le régime fiscal du démembrement de propriété.

Démembrement

Afin de diminuer les droits de succession payés par leurs enfants, les parents sont aujourd’hui fortement incités à anticiper la transmission de leur patrimoine en recourant à des donations par démembrement. En effet, les parents peuvent donner de leur vivant la « nue-propriété » d’une maison ou d’un portefeuille boursier, tout en conservant I’« usufruit ».

Ainsi, jusqu’à la fin de leurs jours, ils conservent l’ intégralité de la jouissance et des fruits de ce patrimoine. L’âge moyen des donataires par démembrement est sensiblement inférieur à l’âge moyen des autres types de donataires (43 ans contre près de 51 ans).

Le jour de la donation, les parents sont imposés la valeur de la nue-propriété. Par exemple, si le donateur a entre 51 et 60 ans, on considère que la nue-propriété d’un bien vaut 40 % de sa valeur totale et l’usufruit 60 %. Par conséquent, seuls 40 % de la valeur du bien est imposée au barème progressif de l’impôt sur les donations et successions.

A la disparition des parents, l’usufruit rejoint la nue-propriété des enfants, qui deviennent alors enfin pleinement propriétaires de ce patrimoine, sans payer aucun impôt. En revanche, si ce donateur souhaite transmettre de son vivant la pleine propriété du bien, alors il est imposé sur 100 % de la valeur de ce bien.

Renonciation à un usufruit

Taxer les héritages a l’inconvénient majeur de décourager les donateurs à travailler et à épargner afin de transmettre un patrimoine à leurs héritiers. Il y a néanmoins une différence clé entre les successions et les donations. En pratique, une partie des successions est « accidentelle » : les défunts meurent avant d’avoir dépensé autant que prévu.

En revanche, les donations sont par nature toutes « altruistes » : les donateurs attachent de l’importance au bien-être de leurs héritiers. Les impôts sur les donations engendrent donc davantage de distorsions et d’inefficacités que les impôts sur les successions.

Economiquement, il est donc parfaitement justifié de taxer plus faiblement les donations que les successions, comme c’est actuellement le cas en France. En revanche, rien, absolument rien, ne justifie de taxer davantage les donations en pleine propriété que les donations en nue-propriété. La fiscalité française encourage les parents à conserver l’usufruit de leurs biens jusqu’à la fin de leurs jours, ce qui est manifestement inefficace.

Nous proposons donc que les donations en pleine propriété soient taxées au même taux que les donations en nue-propriété. Autrement dit, nous proposons de défiscaliser totalement la renonciation à un usufruit.

Les bénéfices économiques de cette mesure devraient être substantiels. Les personnes très âgées ne gèrent souvent pas au mieux leur patrimoine. Elles peuvent être propriétaires d’une maison mal entretenue, d’un appartement vacant ou d’une entreprise familiale qui aurait besoin d’être restructurée ou même vendue. li est donc regrettable que la fiscalité encourage les Français à détenir leur capital jusqu’à leur dernier soupir.

Allocation du capital

A l’inverse, un patrimoine est susceptible d’être utilisé bien plus efficacement par un héritier au cœur de sa vie active, lorsque ses besoins d’investissement sont les plus importants et ses contraintes financières les plus fortes. Cet héritage peut lui permettre de bénéficier d’un logement plus grand à un âge où les enfants sont encore à charge – ce qui peut même parfois favoriser une naissance supplémentaire.

Par ailleurs, de nombreuses études empiriques ont montré que les transmissions précoces par le biais de donations favorisaient les créations et les reprises d’entreprise. En outre, les personnes plus jeunes sont davantage susceptibles de faire des investissements risqués aux bénéfices de jeunes entreprises Innovantes avec un fort potentiel de croissance.

L’amélioration de l’allocation du capital entre les générations est donc de nature à augmenter le rendement sur investissement, au bénéfice de l’ensemble de l’économie française. Le coût de la mesure pour les finances publiques devrait être limité, la majorité des donateurs choisissant de donner en nue-propriété afin de minimiser leur imposition au titre de la succession.

Source : institut-thomas-more.org

22 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

Faut-il défendre l’héritage au nom de l’intérêt général ?

22 septembre 2026 • France Culture • Podcast •

Victor Fouquet, docteur en droit, spécialiste de la politique fiscale et auteur de notre rapport [Fiscalité de l’héritage : pour une flat tax à l’italienne](https://institut-thomas-more.org/2025/11/13/rapport32/), était l’invité de l’émission « Questions du soir : le débat » sur France Culture le 22 septembre dernier.

Face à un débat souvent binaire (suppression totale des droits de succession d’un côté, durcissement au nom de l’égalité de l’autre), il a rappelé une réalité trop souvent ignorée : paradoxalement, l’héritage réduit les inégalités patrimoniales au sein d’une génération, tandis que sa taxation, en ne frappant que le capital économique, les accroît.

Plutôt que les postures simplistes, il a défendu la réforme d’équilibre détaillée dans son rapport : simplifier radicalement notre fiscalité successorale en nous inspirant du modèle italien de _flat tax_ différenciée, encourager les donations pour favoriser la circulation du patrimoine, assouplir la réserve héréditaire, et sanctuariser le pacte Dutreil.

Source : institut-thomas-more.org

21 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

Un coup de crayon sur un papier administratif à Pékin peut avoir l’effet d’un tsunami économique en Europe

21 septembre 2026 • [La Libre](https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/satellites-lue-doit-disposer-dune-constellation-autonome-et-resiliente-2183018) • Opinion •

En mars dernier, l’Assemblée populaire nationale a adopté le 15e plan quinquennal chinois, feuille de route de Pékin jusqu’en 2030. Il faut prendre toute la mesure de ce que cela implique pour l’économie européenne, plaident Alban Magro et Cyprien Ronze-Spilliaert, qui ont publié en juin 2025 la note [Prédation économique chinoise en Europe : il est temps de (ré)agir](https://institut-thomas-more.org/2025/06/30/predation-economique-chinoise-en-europe-%c2%b7-il-est-temps-de-reagir/).

Le 12 mars 2026, l’Assemblée populaire nationale a adopté le 15e plan quinquennal chinois, feuille de route de Pékin jusqu’en 2030. Passée sous les radars médiatiques, l’information n’en est pas moins vitale pour l’avenir économique que nous voulons nous donner.

Parce qu’un coup de crayon sur un papier administratif à Pékin peut avoir l’effet d’un tsunami économique en Europe. Le modèle chinois repose sur une consommation intérieure atone et un appareil productif majoritairement tourné vers l’exportation. Son objectif prioritaire n’est plus la compétitivité mais l’effondrement de l’industrie occidentale, les dépendances qui en naissent et l’ascendant politique qu’elles donnent.

C’est toute la stratégie du Parti : des subventions exacerbées sur les secteurs stratégiques (véhicules électriques, photovoltaïque, semi-conducteurs) pour inonder nos marchés, une politique d’investissement visant nos infrastructures et nos approvisionnements critiques, des coopérations n’ayant souvent pour objet que le vol de propriété intellectuelle.

Alerte maximale

Résultat : une voiture électrique chinoise reste, droits de douane compris, 21 % moins chère que son équivalent européen. Et la subvention n’y est pas pour l’essentiel : l’écart tient d’abord à l’intégration verticale, à l’échelle et à l’ingénierie. C’est un avantage contre lequel nos entreprises ne peuvent tout simplement pas lutter.

Nous devrions déjà être en alerte maximale. Le tsunami n’est pas là, mais nous errons déjà dans le grand bain sans brassards et, surtout, sans savoir nager. L’ancien « atelier du monde » est devenu notre père Noël, dont les secrets de fabrication nous échappent, mais un père Noël qui est en passe de se transformer en croque-mitaine. De fait, le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 359,8 milliards d’euros en 2025, enregistrant une hausse inédite de +18 % en un an. Trois opérateurs chinois et hongkongais tiennent des parts dans une trentaine de terminaux à conteneurs européens. Et 98 % des panneaux photovoltaïques importés en Europe sortent de leurs usines.

Le géant chinois pourra bientôt nous tenir dans le creux de sa main, se demandant si notre dernière utilité n’est pas de lui offrir un musée à ciel ouvert où ses touristes fantasmeraient sur la gloire passée d’un pays dont ils seraient devenus les maîtres.

Prendre la mesure de la menace

Ce scénario n’est pas (encore) écrit. Il nous reste des atouts. Mais l’accélération chinoise doit servir de réveil brutal.

Premier levier : la nucléarisation européenne. Bruxelles a longtemps privilégié le renouvelable en délaissant le nucléaire, pourtant la solution bas carbone la plus évidente. Or, parmi de nombreux exemples, la consommation des centres de données européens devrait doubler d’ici 2030. D’où l’urgence d’un « Airbus du nucléaire » produisant en série : un véritable attelage de pays volontaires, dans l’Union et au-delà, autour d’EDF, Rolls-Royce et Ansaldo Nucleare.

Deuxième levier : un changement complet de régime normatif et fiscal. Alléger l’activité d’abord. Bruxelles fait l’inverse. Entre 2019 et 2024 l’UE a adopté environ 13 000 actes, contre 3 500 textes et 2 000 résolutions au fédéral américain. Au quinquennal chinois, la Commission a opposé le 4 mars son _Industrial Accelerator Act_, censé porter l’industrie de 14,3 à 20 % du PIB… en 2035. Déréguler, déréguler, déréguler !

Troisième levier : le protectionnisme. La stratégie chinoise de prix bas est si efficace qu’aucune dérégulation n’y suffira seule. Bruxelles s’y est essayée : depuis octobre 2024, les véhicules électriques chinois supportent des droits compensateurs de 17 à 35,3 % selon le constructeur. Calibrés sur la subvention, ils ne corrigent qu’une fraction de l’écart. Visés sur les seules voitures électriques importées, ils laissent deux portes ouvertes : les hybrides rechargeables, dont la part de marché a quadruplé depuis 2024, et l’assemblage sur notre sol, avec l’usine BYD de Hongrie. Un protectionnisme intelligent ne se pense pas modèle par modèle mais chaîne de valeur par chaîne de valeur, en représailles aux assauts de Pékin, et referme les contournements aussi vite qu’ils s’ouvrent.

Cette liste n’est pas exhaustive. Une stratégie sur les terres rares, dont Pékin raffine 85 à 90 % et dont la trêve sur les licences expire en novembre. Un contrôle sérieux des investissements étrangers. Une R & D réellement incitée. Voilà qui aiderait la France et l’Europe à prendre la mesure d’une menace devant laquelle elles restent aveugles, et à agir tant qu’agir sert encore.

Source : institut-thomas-more.org

20 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

Notre bel aujourd’hui · La guerre

20 septembre 2026 • [Desk Russie](https://desk-russie.eu/2026/09/06/la-route-maritime-du-nord-et-laffirmation-dun-axe-sino-russe-dans-la-region-arctique.html) • Analyse •

En visite à Moscou puis à Kyïv, les 5 et 6 septembre derniers, Steve Witkoff et Jared Kushner semblent avoir privilégié la négociation d’une trêve énergétique, espérant ainsi contribuer à la victoire du trumpisme lors des prochaines élections législatives américaines (les _Midterms_ du 3 novembre 2026). Sur le théâtre ukrainien, les bombardements montent en puissance et la logique guerrière s’étend au reste de l’Europe. Hier encore rassurant, le concept de « guerre hybride » sonne creux, d’autant plus que la stratégie périphérique russe au Moyen-Orient place l’Europe sur la défensive.

S’il induit des gains symboliques pour l’Ukraine, le voyage à Kyïv des deux spécialistes de la géopolitique des _clubs-houses_ et la perspective de nouveaux pourparlers diplomatiques ne sauraient occulter le fait que la guerre monte encore en intensité et qu’elle s’étend progressivement au reste de l’Europe. À l’examen des faits, le syntagme de « guerre hybride » semble désormais avoir pour fonction (latente) de cacher la gravité de la situation. Qui plus est, la Russie conduit, avec le concours de ses alliés de l’« Axe de la résistance », une grande stratégie périphérique qui menace l’autonomie énergétique et l’indépendance de l’Europe, appréhendée comme un corps de nations libres et souveraines réunies au sein d’un Commonwealth géopolitique occidental qui vacille sur ses bases.

Sur la guerre hybride

Approximativement synonyme de guerre asymétrique, le syntagme de « guerre hybride » fait florès après le rattachement _manu militari_ de la Crimée à la Russie et le déclenchement d’un conflit armé au Donbass (2014). Dans ces deux territoires qui relèvent de la souveraineté ukrainienne, des forces russes et des moyens de combat sans signes d’identification ont été déployés et présentés comme l’émanation d’une révolte populaire spontanée contre le « fascisme » et les « nazis » (des accusations sans cesse martelées depuis). Peu ou prou, l’expression désigne ce que l’on appelait une « guerre couverte », c’est-à-dire un engagement guerrier non assumé qui recourt à des forces auxiliaires (des _« proxies »_ dans le vocabulaire contemporain) ainsi qu’à des unités anonymisées. Ce type de guerre combine missions de combat, opérations de déstabilisation et mesures d’intimidation, comme le regroupement de forces et la menace voilée d’une intervention massive. Menée à bas bruit dans sa version minimale, cette « guerre fantôme » s’accompagne de campagnes de désinformation, ce que les stratèges russes nomment « guerre de l’information ». Antan, on parlait de propagande et de guerre psychologique. L’objectif poursuivi dans ce type de guerre est d’enregistrer des gains tactiques, voire stratégiques, tout en restant en-dessous du seuil de déclenchement d’une forte riposte internationale (l’invocation de l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN par exemple), cela en brouillant la frontière entre guerre et paix. Les modalités de la guerre hybride autorisent le « déni plausible » (ce qui peut aussi arranger la victime).

Le lancement de l’« opération militaire spéciale » russe, le 24 février 2022, transforme la guerre d’Ukraine en un conflit interétatique de haute intensité (en somme, une « vraie » guerre), mais sans faire disparaître la « guerre hybride ». Autrefois affaire de spécialistes, d’initiés et d’amateurs éclairés, le syntagme est désormais omniprésent. Outre les opérations de désinformation et de déstabilisation des échéances électorales en Moldavie et en Roumanie, dans les années qui suivent immédiatement l’offensive russe, le Kremlin conduit résolument cette guerre sur le théâtre Baltique, en mer (sabotages ou menaces sur des plateformes énergétiques, éoliennes ou autres), au fond des abysses (réseaux de gazoducs et de câbles sous-marins) et dans l’espace aérien (menaces sur l’espace aérien des riverains, opérations de renseignement aérien, brouillage du GPS). L’OTAN et ses États membres sont mis au défi d’un type de conflit pour lequel l’organisation atlantique n’a pas été pensée et conçue. Plus exactement, de nombreux dirigeants occidentaux semblent avoir oublié les réalités multiformes de la guerre froide – une « guerre de Cinquante Ans » déjà multidimensionnelle – et ses à-côtés : guerre de l’ombre et espionnage, coups tordus, sabotages et manipulation de groupes comme la bande à Baader.

Contrairement à certaines attentes exagérément optimistes, générées par le succès des frappes ukrainiennes dans la « très grande profondeur » du champ de bataille (des frappes à caractère stratégique), le maître du Kremlin n’est pas prêt à réviser le calcul coûts/bénéfices de son « opération spéciale ». Se laissant porter par la logique pure de la guerre, appréhendée selon son pur concept (voir l’« ascension aux extrêmes » de Clausewitz), il a décidé d’amplifier plus encore l’action militaire russe sur le théâtre ukrainien. Ce que la Russie ne peut conquérir d’Ukraine, fait-il marteler, elle le détruira méthodiquement, selon la logique de la terre brûlée héritée des tactiques guerrières mongoles. De fait, les bombardements russes visent toujours plus systématiquement les villes, dont le centre et les quartiers résidentiels de la capitale, les infrastructures civiles (ports, énergie, transports, ponts, etc.), les trains qui circulent et assurent l’unité du territoire ukrainien, demain peut-être les bâtiments gouvernementaux. Le 4 septembre dernier, un drone à réaction russe frappait le siège des services de sécurité ukrainiens (le SBU), au cœur du quartier réputé sûr de Sainte-Sophie. À plusieurs reprises, l’avion présidentiel aurait été aussi menacé par des engins russes. On ne doute guère que le Kremlin soit tenté par une stratégie de décapitation du pouvoir ukrainien, sur fond de guerre totale.

L’escalade en Europe

Dernièrement, une intervention télévisée de Sergueï Lavrov, à l’occasion du sommet des BRICS+ (New-Delhi, 12-13 septembre), nous remémorait le fait que la Russie maintient ses revendications territoriales sur Odessa, quotidiennement bombardé, et ce que Moscou nomme la « Nouvelle Russie » (le Sud de l’Ukraine, ouvert sur la mer noire), très au-delà du Donbass donc. L’objectif est de conquérir un territoire continu qui inclurait la Moldavie, jusqu’à la frontière avec la Roumanie qui, depuis le port d’Odessa, subirait la reconstitution d’une menace militaire russe sur son sol, ses eaux et ses ressources gazières. Dans ce schéma géopolitique, l’Ukraine deviendrait un « Etat croupion », dévasté et géographiquement enclavé, sans liberté d’action et souveraineté effective : une zone tampon que le Kremlin chercherait à fragmenter politiquement et territorialement. Alors, la Russie-Eurasie pourrait projeter son ombre et sa puissance sur l’Europe, transformée en un « petit cap » de l’Asie. Dans la tête de Vladimir Poutine, la satellisation de notre continent modifierait la balance des forces au sein d’une « Grande Eurasie » sino-russe, plus équilibrée, et ferait basculer les rapports de puissance mondiaux au détriment de l’Occident, désuni et éclaté. Chassés de l’Ancien Monde, les États-Unis d’Amérique seraient rejetés dans la _Wilderness_. Le cauchemar du stratège et géographe Halford MacKinder deviendrait réalité.

Alors que les capitales occidentales dénoncent verbalement l’ascension aux extrêmes sur le théâtre ukrainien, une « escalade horizontale » menace le reste de l’Europe, un certain temps placée à l’abri du rempart ukrainien. En vérité, nous sommes au-delà des formes prises par la guerre dite « hybride » dans les premières années qui suivirent l’offensive russe du 24 février 2022. Les bombardiers russes intensifient leurs manœuvres menaçantes aux approches de l’espace aérien des États membres de l’OTAN, des engins (drones ou missiles) survolent le territoire de ces derniers et, de plus en plus fréquemment, s’écrasent au sol ou sur des immeubles. L’offensive russe est « multidomaine », comme disent les militaires. Des bâtiments de guerre russes illuminent des cibles en Baltique ou tirent des coups de semonce dans la Manche, les plateformes gazières roumaines en mer Noire sont visées, et les sabotages se multiplient dans toute l’Europe (rails, infrastructures dites « critiques », usines d’armement, etc.). Bien sûr, le cyberespace n’est pas épargné. L’envergure des méfaits russes déborde largement les contours de l’Europe médiane (entre la Baltique, la mer Noire et l’Adriatique), pour s’étendre à l’Ouest européen (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas, Italie). En juin dernier, une attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig a échoué de peu, sans que ce terrorisme d’État ne provoque de réaction adéquate.

Il ne s’agit plus d’une guerre hybride dans laquelle les services et les agents russes chercheraient à effacer leurs traces (le « déni plausible ») mais d’une forme de guerre ouverte, certes de basse intensité mais jusqu’à quand ? Face à ces « opérations spéciales » menées contre l’Europe, d’aucuns parlent encore de simples « tests », ce qui est une manière de se rassurer. Il faut bien constater que les réponses ne sont pas à la hauteur des menaces, les gouvernements européens redoutant que l’administration Trump ne les soutienne pas résolument dans une confrontation assumée avec la Russie. Et il est vrai que les liens financiers de type mafieux que le clan Trump entretient avec des oligarques russes, plus généralement le mélange des genres entre politique étrangère et enrichissement personnel éhonté (une ploutocratie internationalisée), mettent en péril les solidarités stratégiques censées assurer la cohésion géopolitique de l’« Occident global ». Oui, la « dissuasion avancée » voulue par la France prend forme mais la perspective est encore éloignée, quand la menace est immédiate et s’étend en Europe. Il en va de même des efforts de réarmement conventionnels qui porteront leurs fruits dans le temps. Mais pourquoi donc la Russie nous laisserait-elle préparer les batailles de l’avenir ? Les paroles et les actes du Kremlin nous le signifient clairement. Soucieux de mettre les points sur les i, Sergueï Lavrov expose publiquement la probable perspective d’une « guerre courte » – comprenons hyper-intense et décisive, voire nucléaire –, contre l’Europe entière. Au plus haut de la guerre froide, on ne se souvient pas de telles menaces, ouvertes et assumées de manière jubilatoire.

L’Occident désorienté ?

Il faut élargir la focale et prendre en compte la convergence des guerres en Europe et au Moyen-Orient, demain peut-être en Asie de l’Est et dans le Pacifique occidental. Si la « Russie-Eurasie » de Vladimir Poutine, sur le théâtre extrême-oriental, a principalement pour fonction de soutenir les positions diplomatiques chinoises à l’encontre de Taïwan et des États de la « première chaîne d’îles » (Japon, Corée du Sud, Philippines), alliés aux États-Unis, son action s’avère plus forte et conséquente au Moyen-Orient et dans le golfe Arabo-Persique. En alliance avec l’Iran islamique et l’« axe de la résistance », partiellement affaibli au Liban (le Hezbollah demeure et il reconstitue ses forces) mais conforté au Yémen (les Houthistes sont à l’offensive), le Kremlin y conduit une stratégie périphérique qui, au-delà des positions convoitées dans ce carrefour mondial, entre Orient et Occident, vise l’encerclement et la subversion de l’Europe. Nous n’insisterons pas une nouvelle fois sur l’aide multiforme apportée à l’Iran islamique (transferts technologiques, imagerie spatiale, ciblages des bases américaines dans la région et des sites énergétiques saoudiens ou autres), trop longtemps relativisée par certains experts occidentaux : les faits sont là et l’information se précise au fil des semaines. Nonobstant le déni de Donald Trump, l’appui de son « ami Poutine » aux Gardiens de la Révolution a mis en échec sa « petite expédition » contre l’Iran (_« Small Potatoes »_, explique-t-il aujourd’hui).

L’irrésolution de Donald Trump et la guerre en courant alternatif qu’il mène contre le régime iranien ont brisé le _momentum_ de l’opération et ouvert aux Gardiens de la Révolution la possibilité de bloquer la circulation des flux dans le détroit d’Ormuz. Certes, l’essentiel du pétrole et du gaz du golfe Arabo-Persique est destiné à l’Asie du Sud et de l’Est mais le marché est mondial et les répercussions énergétiques de ce fiasco (la hausse des cours) touche les États-Unis, plus encore l’Europe qui importe la quasi-totalité des hydrocarbures qu’elle consomme. Incidemment, il apparaît que la mission conduite par Steve Witkoff et Jared Kushner, de Moscou à Kyïv, avait pour objectif premier la négociation d’une incertaine trêve énergétique entre Russes et Ukrainiens (l’arrêt temporaire des frappes sur les sites énergétiques et les raffineries). Au blocage du détroit d’Ormuz s’ajoute désormais la prise de contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthistes, tout à la fois alliés et clients de l’Iran, une puissante faction chiite du Yémen (les Zaïdites) qui se révèlent comme un acteur clef de l’« axe de la résistance ». Il était de rigueur d’affirmer que ces gens ne pesaient pas grand-chose et qu’ils agissaient indépendamment de Téhéran : des « va-nu-pieds allumés, armés de pétoires », nous expliquait-on. L’examen des faits montre une nouvelle fois leur force, l’importance du soutien de Téhéran (encadrement et équipements) et celui de Moscou (capacités de ciblage).

Il appert donc que la route de Suez et le transit en mer Rouge dépendent des objectifs, humeurs et passions des Houthistes, dûment cornaqués par les Gardiens de la Révolution, avec le Kremlin en toile de fond. Les optimistes de commande expliqueront que cette dynamique contrarie les « intérêts » de la Chine communiste, un froncement de sourcil de Xi Jinping devant détendre la situation sur ce que l’on nommait antan la route des Indes. Mais n’avons-nous pas déjà entendu ce refrain à propos du blocage du détroit d’Ormuz, de l’action subversive de l’Iran islamique au Moyen-Orient ou encore de la guerre d’agression conduite par la Russie en Ukraine ? À Pékin, on sait opérer les distinctions nécessaires entre la « contradiction fondamentale » et les « contradictions secondaires » (voire les ABC du sino-marxisme) : le grand dessein du néo-maoïste Xi Jinping est de ravir aux États-Unis le rang et les avantages de l’hyperpuissance, et de ruiner l’Occident honni. Cela vaut bien quelques désagréments, d’autant plus qu’il sera aisé de s’entendre avec les Gardiens de la Révolution et les Houthistes. Enfin, la Chine communiste peut compter sur le « grand arrière » énergétique et stratégique que constitue la Russie-Eurasie avec laquelle elle développe par ailleurs [une « route polaire de la Soie »](https://institut-thomas-more.org/2026/09/06/route-polaire-de-la-soie-%c2%b7-pekin-et-moscou-scellent-leur-axe-dans-larctique/) qui, en cas d’urgence stratégique, compenserait partiellement la coupure de la route de Suez.

En guise de conclusion

Bref, quand l’Ukraine est engagée dans une guerre totale, le reste de l’Europe glisse dans une forme de guerre conduite avec détermination par le Béhémoth russo-asiatique. Cette guerre contre l’Europe s’inscrit dans une grande stratégie d’envergure qui comprend un volet moyen-oriental : une « stratégie oblique » dans le langage soviétique, c’est-à-dire périphérique, qui consiste à exploiter un deuxième front contre l’Europe, frappée de plein fouet par les conséquences logistiques, énergétiques et marchandes de l’obstruction de deux goulets d’étranglement de la circulation mondiale (les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb). D’une certaine manière, nous voyons se réaliser le scénario du pire, lorsque la révolution islamique chiite avait renversé le régime impérial iranien (février 1979), révolution suivie quelques mois plus tard par l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan (décembre 1979). Les stratèges américains et leurs homologues de l’OTAN redoutaient la coupure de la « veine jugulaire de l’Occident », c’est-à-dire des routes du pétrole au départ du golfe Arabo-Persique. C’est dans ce contexte que les États-Unis avaient adopté la « doctrine Carter », celle-ci plaçant la région dans la sphère de leurs intérêts stratégiques ; une Force de déploiement rapide était mise sur pied afin de pouvoir mener une opération de libération des voies de passage. Nonobstant le fait que la flotte américaine croise aujourd’hui dans la région, le refus de mener de vive force une telle opération dans le détroit d’Ormuz, avec en sus l’attentisme de Donald Trump quant à la situation qui s’installe en mer Rouge et dans le détroit de Bab-el-Mandeb, vide de substance la politique des États-Unis au Moyen-Orient. Ainsi est-il particulièrement cruel de relire les passages de la « Stratégie de sécurité nationale 2025 » qui portent sur la région.

Résumons le propos. Les frontières de l’Europe et son territoire sont attaqués, sans réaction forte et convaincante, et les routes les plus courtes qui relient la partie occidentale de la masse terrestre euro-asiatique au Moyen-Orient et à l’Indo-Pacifique sont coupées. Toutes choses égales par ailleurs, le Vieux Continent pourrait se retrouver dans la situation qui était la sienne à l’ère pré-colombienne, avant les Grandes Découvertes, et devenir la victime expiatoire du déchaînement de forces déclenchées dans les profondeurs de l’Afro-Eurasie. Plus encore si cette Europe ne peut compter sur son « grand arrière » (l’Amérique du Nord et le monde atlantique). À l’évidence, il importe de se montrer beaucoup plus uni et déterminé face à la Russie, en Europe même – saisie des avoirs russes, ripostes de même niveau que les initiatives russes, protection de l’espace aérien au-delà des frontières orientales de l’OTAN – mais aussi en mer Rouge et aux approches du détroit de Bab-el-Mandeb. _Quid_ de l’opération européenne Aspides (EUNAVFOR Aspides), menée parallèlement à l’opération anglo-américaine Gardien de la prospérité pour contrer les Houthistes ? Ne serait-il pas urgent de la faire monter en puissance ? Les frontières se défendent aussi à l’avant, au loin des parapets de la vieille Europe. Enfin, il importe de pleinement comprendre la situation géopolitique contemporaine pour en tirer toutes les leçons et explorer les voies de la puissance, sans laquelle rien n’est possible.

Source : institut-thomas-more.org

17 sept. 2026Jean-Thomas Lesueur

L’écologie des liens · Réconcilier le citoyen, la nature et le territoire

Septembre 2026 • Rapport 37 •

Un fossé entre l’action citoyenne et le mouvement écologique

Les épisodes de canicule et les terribles incendies de cet été ont brutalement rappelé à tous l’urgence écologique. Mais ils ont aussi révélé une autre réalité, porteuse d’espoir. Les agriculteurs, les pompiers et les habitants nous ont montré que face à la crise, les premiers à répondre présents furent les Français eux-mêmes. Ce sursaut contraste pourtant avec leur défiance à l’égard du mouvement écologiste. Près de neuf d’entre eux sur dix jugent le mouvement écologiste déconnecté des réalités du terrain. Ce rapport part donc d’un paradoxe : les Français sont aujourd’hui prêts à s’engager pour l’écologie mais ne se reconnaissent pas dans le mouvement écologiste.

Deux tendances, qui ont pu par le passé contribuer positivement à l’action écologique en France, portent une lourde responsabilité dans ce fossé. L’écologie technocratique, fondée sur des politiques descendantes et des normes contraignantes, dépossède les acteurs de terrain au nom d’objectifs abstraits et chiffrés ; l’écologie radicale, reposant sur une compréhension idéologique et dogmatique de la nature, culpabilise les citoyens ordinaires et s’attaque aux formes d’appartenance susceptibles de les relier à leur environnement. Bien qu’apparemment opposés, ces deux tendances partagent un même travers. Ils transforment la nature en réalité abstraite et lointaine, incapable de mobiliser le citoyen ordinaire.

L’_oikophilie_ : pour une écologie de l’attachement

Pour réussir, l’écologie doit reconnaître son imbrication avec les autres grandes crises de notre époque : une crise de sens, une crise démocratique et une crise d’efficacité. Partant donc de l’expression du pape François (« tout est lié »), ce rapport propose une nouvelle vision : l’écologie des liens. Elle repose sur la notion d’_oikophilie_, l’attachement au territoire formulé par le philosophe anglais Roger Scruton. L’environnement n’y est plus une abstraction globale mais un « chez-soi » charnel, fait de paysages, de patrimoine et de liens humains. L’être humain, explique Scruton, devient attaché et dépendant de son environnement local de la même manière qu’il est attaché à sa famille ou à sa communauté. L’environnement se rattache alors à un « nous » communautaire. Ce n’est plus seulement « mon » lieu, ni « le tien », mais le nôtre.

Elle répond ainsi à la crise de sens, en reliant l’humain à la nature par l’enracinement, l’émerveillement et la responsabilité. Elle répond à la crise démocratique, en ancrant l’écologie dans la demande de souveraineté et de pouvoir qu’expriment aujourd’hui les Français. Elle répond enfin à la crise d’efficacité, en redonnant la capacité d’agir à ceux qui connaissent leur territoire et y interviennent plus précisément.

Ni le technocrate ni le militant : le jardinier

Aucune institution centrale ne peut agir toute seule sur un sujet aussi complexe et sur un territoire aussi vaste, l’écologie ne peut donc structurellement se fabriquer par le haut. À la figure de l’ingénieur comme à celle du militant, l’écologie des liens substitue celle du jardinier, capable de s’adapter aux particularités territoriales et d’irriguer les millions de pratiques enracinées qui contribuent déjà à l’écologie et qui ne demandent qu’à essaimer davantage, pour peu qu’on leur en donne les moyens. L’enjeu est de canaliser et de faire grandir l’esprit de solidarité et le désir d’action manifestés pendant les incendies de l’été.

Au cœur de l’écologie des liens se trouvent donc les collectivités locales, mieux placées pour agir efficacement au plus près des citoyens. L’État ne disparaît pas pour autant. Il troque le rôle d’omniscient pour celui de partenaire, agissant avec les collectivités plutôt qu’en se substituant à elles. En cessant de s’immiscer dans des réalités locales et complexes, l’État peut ainsi concentrer ses efforts sur la meilleure coordination et la simplification des politiques écologiques à grande échelle.

Les collectivités, à leur tour, peuvent endosser le même rôle vis-à-vis des citoyens : agir avec eux plutôt qu’à leur place. Cela peut avoir lieu par le soutien aux associations solidaires et patrimoniales, aux coopératives agricoles ou énergétiques et aux organisations de jeunesse. Mais il faut aller plus loin et créer les conditions matérielles d’une véritable autonomie des personnes et locale, avec l’introduction de nouveaux modèles de financement (investissement social et philanthropique ou financement participatif).

La mise en œuvre : six liens à retisser

Pour esquisser cette vision de manière structurée et cohérente, nos recommandations s’organisent autour des six liens à retisser entre le citoyen et l’écologie. Le lien politique, qui rend aux collectivités et aux citoyens le pouvoir d’agir ; le lien social, qui reconnaît la société civile comme partenaire et lui donne les moyens d’une réelle autonomie financière ; le lien culturel, qui rattache l’écologie aux identités, aux savoir-faire et au patrimoine ; le lien agricole, qui reconnaît l’engagement écologique des agriculteurs ; le lien énergétique, qui implique les citoyens dans la production et la consommation d’énergie ; le lien éducatif enfin, qui réancre l’apprentissage écologique dans un territoire concret.

Le rapport

En partenariat avec

L’auteur

Marc Le Chevallier est chercheur franco-britannique à la London School of Economics (LSE) et à University College London (UCL). À UCL, il prépare un doctorat en philosophie politique sur le personnalisme et sa mise en œuvre dans les politiques publiques. Ses travaux portent sur la subsidiarité, les corps intermédiaires et l’économie sociale et solidaire, et plus largement sur la place des relations humaines en politique. Il collabore par ailleurs avec plusieurs think tanks français. Pour l’Institut Thomas More, il a publié le rapport [L’expérience du _Levelling up_ au Royaume-Uni : décentralisation, confiance, paradigme relationnel](https://institut-thomas-more.org/2025/03/03/decentralisation-confiance-et-paradigme-relationnel-%c2%b7-lexperience-du-levelling-up-au-royaume-uni-2019-2024/) en mars 2025 •

Source : institut-thomas-more.org

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